Quito, je te quitte tôt ou tard

J’ai tellement délaissé et abandonné de trésors de cette vie si prolifique, 

Tant de choses qui méritaient davantage de ténacité dont je fus pourtant incapable,

Tant de gens qui m’ont tant aimé et qui auraient valu la peine de demeurer plus longtemps,

J’ai aimé plus que de raison, ces amis à qui j’ai tant donné, ces femmes que j’ai fait rêver avec parfois mon cœur de camelot, ces entreprises et ces idées pour lesquelles je failli me brûler les ailes.

J’ai voyagé sous toutes les latitudes, me suis perdu dans des bouteilles consumant mon ivresse de vivre plus vite, plus fort et plus haut que mes semblables.

Tout cela pour finir par filer si souvent à l’anglaise, vers d’autres horizons ou d’autres chevelures au regard accueillant.

Une vie menée tambours battants, entre mi-fugue, mi-raisin, toujours effroyablement vivant, saoul de nouveauté, amoureux des débuts.

J’ai rêvé d’une existence où la liberté ne se mesure qu’effrénée, arborant mon anticonformisme comme on brandit un drapeau avant de le planter au sommet d’une nouvelle journée vécue sans partage.

Et me voilà sur le toit d’un immeuble du bout du monde, avec encore de la fuite dans les idées, arpentant depuis des mois, pour le meilleur et pour le pitre, cette planète aguicheuse qui s’offre à moi sans savoir qu’un jour, elle aussi, je la quitterai!

Me voilà suspendu sur le toit du monde, les jambes dans le vide, la tête dans les nuages, sur le parapet d’un building comme il en existe peu dans cette Amérique qui me mène par le bout du nez, vers une terre de feu.

Je suis à cheval sur l’équateur, faisant face à un volcan qui trône sereinement à plus de quatre mille mètres, qui porte le joli nom de Pichincha, me regardant battre du cœur, du haut de ces millions d’années.

Je surplombe cette capitale andine qui s’habille de milliers de diamants à mesure que la nuit envoûtante s’avance et danse avec la même torpeur que le rhum qui m’envahit.

Je me crois unique mais ne suis qu’un oiseau migrateur parmi d’autres qui menace de s’envoler au moindre soupçon de prédation sur sa liberté chèrement acquise.

Terriblement vivant, indécemment heureux, je savoure le monde tel qu’il m’est offert.

Je me perds dans cette montagne noire qui me regarde et me jauge, en me murmurant ces mots que je suis seul à entendre: « tu montes, chéri? », en me promettant un cratère dont tout homme rêverait.

Nous nous fixons du regard durant un temps qui me semble une éternité, tandis que je ne suis qu’une fraction de seconde dans l’existence de ce volcan immuable. Qu’importe! Le combat de la beauté éternelle vaut la peine de relever le gant. 

Bien malin celui qui prédit lequel des deux baissera les yeux le premier.

Cette montagne n’a jamais quitté personne. Elle est chez elle. Moi, je me contente d’avoir des ailes. 

Elle relève son cache-col fait de nuages blancs. 

Elle retient les orages qui grondent dans le lointain pour que les hommes demeurent au sec et jouissent de leur soirée pour mieux se divertir, pour s’oublier dans des bras accorts.

De ses crêtes courtisant les Dieux, hautes comme des remparts me protégeant de l’adversité, elle contient l’incendie du crépuscule qui irradie l’horizon.

Alors la ville comme ma vie peuvent continuer de scintiller en paix, insouciantes et pleines de joies promises. Ainsi soient-elles!

En face de moi, dans le monde en contre-bas, chez les humains inconséquents, des millions de cierges, allumés par la fée électrique, se consument pour oublier encore un peu les ténèbres de la nuit, pas celle des cieux protégés par cette lune qui ne fait pas de quartier, mais celle qui nous glacent le cœur et nous empêchent d’aimer notre prochain, notre voisin, tout ce qui est étranger, sauvage, en commençant par nous-mêmes. 

Le volcan assoupis me sourit dans l’ombre et moi je ris, emporté par un fou-rire solitaire que rien ne justifie, si ce n’est la joie de l’instant, la beauté de ce monde qui me brûle les tripes aussi sûrement que ce rhum dont tous les chemins me mènent à moi-même. Qui sait ? Un jour je finirai peut-être par apprendre, au bout de ce chemin escarpé, à la fin du grand voyage, à ne plus entrer en éruption, pour un ouï,  pour un nom, et à apprécier ce vulcanologue qui me ressemble comme moi-m’aime!

Quito, je te quitte demain, comme j’en ai pris si souvent l’habitude avec tout ce que je chéris, mais je reviendrai te voir, sois-en sûre !

Tu m’as enseigné la plus belle chose qui soit. Qu’on ne devient un homme fier d’être vivant et debout, qu’en acceptant de se courber devant ces dieux crépusculaires, qu’en savourant l’instant, fut-il intensément solitaire, où l’on jouit de ce privilège de créer, d’inventer  et de respecter sans mesure la beauté du monde dans laquelle se dissimulent les dieux. Ces divinités que je vous laisse la liberté de nommer, de vouvoyer ou de tutoyer et d’aller chercher derrière la muraille d’un volcan faussement éteint ou au fond de nous-mêmes.

Nous sommes tous si semblables, pleins de lave, de souffre et de merveilleux éclats qui valent la peine d’être sauvés!

Je nous aime, nous les Hommes. Merci l’Équateur de si bien faire la part du monde!

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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