Alea Jacta Est

Il y a des matins comme cela, où les urgences nous appellent au chevet du vivant et où il faut savoir abandonner ses préoccupations du moment, toute affaire cessante. 

Après avoir écarté les doubles rideaux et laisser entrer la rumeur de la ville, l’indécence magnifique de ce ciel follement bleu me sauta aux yeux. Mais très vite, mon regard fut attiré par une petite tâche sombre, immobile sur le sol. 

Et c’est ainsi que les projets du monde pourraient bien attendre, quelques minutes de plus, car un petit papillon de nuit, qui ne connaîtrait sans doute pas les joies d’une nouvelle journée, semblait mal en point, voire pétrifié de peur par cette baie vitrée qui scellait délibérément sa solitude nocturne. 

Notre conversation, avouons-le, fut peu loquace. Immobile, il trimballait sur son dos son deltaplane tissé de soie et paraissait bien en peine de franchir la rainure métallique, cette terrible frontière qui sépare la chambre du balcon. Il semblait avoir besoin d’aide pour se jouer de cet obstacle infranchissable, sorte de ligne Maginot entre le silence d’une nuit à tourner en rond, et le vacarme que font les hommes au dehors, avec leur quantité de machines et cette inextinguible appétit à vouloir tout dominer. 

J’avoue que je pris son immobilité pour une pudeur et une hésitation légitime à vouloir se jeter ainsi, au-devant d’un monde si exigeant, qui n’aspire plus qu’à l’utilité immédiate, à la performance rentable ou aux gains en espèces sonnantes et trébuchantes. 

Entre poètes inutiles et rêveurs d’un monde meilleur, ont se reconnaît au premier regard. De toute évidence, il se sut immédiatement en confiance, avec cet allié encaleçonné qui s’agenouilla à ses côtés. Mais son problème n’était ni philosophique, ni psychologique. Il semblait épuisé et mal en point, succombant apparemment sous le fardeau de ses ailes déployées, avec l’air perdu d’un affichiste de chez JC Decaux, coincé entre ses deux 4×3. 

Alors, je le saisis délicatement par les ailes, et l’aidai à franchir le Rubicond. Il fit quelques pas hésitants, ouvrit ses grands éventails pour éprouvés la qualité de l’air, vérifia ses instruments, transmit son plan de vol à une tour de contrôle invisible, et se décida à retrouver sa liberté, en éclaboussant le reste de ma journée d’un bleu nuit, que je pris pour un magnifique Klein d’œil. 

Et c’est ainsi que la joie laissa son premier graffiti de la journée, en un sourire sur le visage d’un homme qui venait, par un simple geste, d’être salué par les Dieux et d’accomplir, dès sept heures du matin, l’œuvre principale de sa prometteuse journée. 

Il ne faut pas grand-chose pour être heureux. Aider son prochain, coincé dans son infinie faiblesse. Constater que certains trimballent une galerie d’art sur leur dos, souvent à leur insu. Accepter d’être aveuglé un instant par la déroutante beauté du monde. Et comprendre que chaque jour la vie est une chasse au trésor, et que le magot à débusquer se trouve très souvent dans l’infime et la fragile magie de l’instant présent…

Et vous ? Qui avez-vous aidé aujourd’hui ? 

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « Alea Jacta Est »

  1. Hermoso tu escrito, al igual que aquella bella mariposa!! Así como es hermoso tu ser al ayudarle a ser liberada!! Que bello escribes gitano …. Me conmueves a n verdad !!🌻🦋🦋🦋🦋

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  2. Hay una delicadeza muy hermosa en la forma de narrar el encuentro, ver tesoros en los simple y frágil del presente me parece genial.

    Es curioso como una mariposa azul puede tocar tantos recuerdos.

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