Rendez-vous avec ma muse

Dans l’attente de l’inspiration…

Connaissez-vous ses horaires? Savez-vous quand elle arrive? Où se cache-t-elle encore?

La dernière fois que je l’attendais, avec un brin d’impatience, elle était assise sur mon épaule gauche, les jambes croisées, un pied nu battant la mesure de la musique que je m’efforçais de mettre dans mes phrases en son absence. L’autre pied élégamment chaussé d’un soulier à talon, m’aiguillant sans que je le sache et me piquant au vif.

Ma muse est ainsi, souvent en retard, me balançant des explications alambiquées quand par bonheur elle surgit essoufflée, se justifiant maladroitement des heures qu’elle m’a obligé à poireauter. 

Fantasque comme ce n’est guère permis, elle invente toujours une excuse que je sais être un mensonge mais que j’accepte avec la même tendresse que s’il s’agissait d’une enfant se justifiant d’une mauvaise note en m’expliquant que ce n’est pas sa faute.  

Ma muse est plus libre que les femmes les plus indépendantes que je connais, c’est pas peu dire!

Elle est forte de son pouvoir sur le pauvre détenteur d’une plume hésitante que je suis. On ne vole pas bien haut avec une plume solitaire! Alors, je l’attends, paisiblement. Je fais les cent pas en tapotant des mots convenus sur mon clavier retro-éclairé, comme un gigolo sur le pavé d’une ruelle du bout du monde. Mais c’est elle qui décide de l’heure de son surgissement.

Facétieuse, capricieuse en diable, sachant parfaitement se fondre dans le noir et blanc d’un cliché, entre le blanc immaculé de la page et l’obscurité de mes propos qui peinent à s’envoler, elle me regarde parfois de loin, cachée derrière la vitre teintée de mon insomnie chronique. Elle se dissimule certains soirs dans le creux de la main, déguisée en ce que les voyantes baptisent « ma ligne de vie ».

Elle n’appartient qu’à elle-même, sans dieu ni maître, parfois surtout sans queue ni tête, elle s’épanouit dans des contrées inconnues de tous, sauf de quelques géants de la littérature qui lui rendirent visite, quelques vagabonds de la grande poésie ayant eu le privilège d’être invités à sa table, ou quelques oiseaux migrateurs dont j’espère un jour faire partie quand j’aurais prouvé mon habileté à planer haut, au-dessus de mes propres abysses.  

Elle voyage par temps insouciants et craint l’orage des consciences tourmentées. Elle est une manouche qui contourne les villes,  ces constructions artificielles et inhospitalières,  les routes trop rectilignes, désespérément asphaltées, les boulevards mercantiles comme des phrases ponctuées par des ronds-points. 

Elle se méfie des hommes et elle a bien raison! Un demi-siècle de route sinueuse m’a appris à demeurer aussi sur mes gardes, à me tenir à bonne distance des mielleux et des flatteurs. C’est sans doute pour cette prudence apprise sur le tas, pour cette sagesse acquise en traversant les terrains vagues qui jouxtent les boulevards rutilants, qu’elle m’a choisi. Entre gitan, on se comprend sans mot superflu, sans faux semblant, dans un parfait silence, d’un simple regard.

Elle a une âme de mercière. Elle sait coudre ensemble deux phrases dissemblables pour en faire un patchwork que certains prendront pour un poème. Elle reprise patiemment le sens de certains de mes textes qui me sont trop hâtivement tombés des mains.

Elle se vêtit de peu, de la popeline jaune qu’elle chipe à une fleur effeuillée, d’une corolle de velours arrachée à la mousse d’un arbre. Le vert lui va à ravir avec son cœur d’artichaut, le bleu sombre de l’océan aussi quand j’y noie mon regard et quelques larmes, ou le rouge si particulier que l’on ne perçoit  que dans le léger bouillonnement de l’enthousiasme. 

Parfois, les jours de fête, elle s’habille de toutes les couleurs, répudiant les règles les plus élémentaires de l’élégance, de toutes ces couleurs qui s’appellent la vie et que je glane tout au long de ces kilomètres que j’accumule à sa recherche, dans l’espoir qu’elle voudra bien me passer la bague au doigt, car tout oiseau délibérément libre rêve d’être bagué, pour qu’un jour quelqu’un lui rappelle d’où il vient, le nom de l’arbre accueillant qui lui prêtera ses racines et dans lequel il pourra chanter sur la musique du vent!

Il est tard. Je regarde ma montre. La trotteuse tourne en rond comme moi et laisse ses pas dans la poudreuse du cadran. Les heures n’existent plus. Le monde est rond et moi, sur son pourtour, je fais mon inlassable ronde avec une seule certitude en tête: que lorsqu’elle m’apparaîtra, qu’elle que soit l’heure, qu’elle que soit son excuse cette fois, je lui pardonnerai tout et prierai pour que ma vie dure plus d’un million d’années à ses côtés!

« Car c’est par l’écriture toujours qu’on pénètre le mieux les gens. La parole éblouit et trompe, parce qu’elle est mimée par le visage, parce qu’on la voit sortir des lèvres, et que les lèvres plaisent et que les yeux séduisent. Mais les mots noirs sur le papier blanc, c’est l’âme toute nue. 

Guy de Maupassant – Notre cœur

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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