Existe-t-il dans l’existence plus grande joie ou plus grande fierté, que celle de sauver une vie ?
Il y a quelques jours, ce fut la libération d’un petit papillon de nuit, tétanisé par l’immensité de la porte fenêtre qui lui faisait obstacle, qui illumina le reste de ma journée. (voir ma précédentes chroniques, Aléa Jacta Est sur fredericpie.fr)
En définitive, on n’est jamais autant heureux que lorsque l’on se sent utile…
Hier soir, attablé à mon petit bureau, j’étais en train d’écrire, dans ce studio qui me sert de demeure momentanée. Désormais, je ne suis plus que de passage, partout où mes pas me mènent.
Le minuscule appartement était plongé dans le noir. J’avais jeté une serviette de toilette, en guise d’abat-jour improvisé, sur l’énorme ampoule de 120 watts de la lampe, qui se prenait visiblement pour l’ambassadrice zélée de la fée électricité.
Mon regard fut attiré un instant par de curieux mouvements qui semblaient agiter l’épaisse serviette blanche. Visiblement, je n’étais pas seul. Quelqu’un ou quelque chose me tenait compagnie derrière le paravent de cette serviette à qui j’avais confié le soin d’éponger l’excès de lumière.
Évidemment, le mystère fut tel que les mots me quittèrent et mon inspiration s’envola. J’assistai, malgré moi à une représentation théâtrale d’ombres chinoises, où une présence inconnue s’agitait sans émettre le moindre son, derrière la fine cloison que constituait cette serviette. Alors, que j’étais dans l’apaisement de la lumière diffuse, je me demandai quelle pouvait être la créature qui se débattait dans la cabine d’UV que j’avais involontairement bricolée.
C’est à cet instant précis, comme par magie ou par un sixième sens autorisant l’intrus à se dévoiler, qu’apparut une petite abeille, passant ses mandibules par le dessous de l’étoffe. L’agitation de ses antennes trahissait les interrogations frénétiques dont elle devait être l’objet, elle qui aurait sans doute préféré se trouver en plein air, sous un soleil de printemps, à butiner en liberté une nature constellée de fleurs des champs.
Nul doute que dans cet univers carcéral, le gigantesque maton qui la dévisageait avec insistance, ne fit qu’ajouter à ses égarements. Elle décida donc de rebrousser chemin et de retourner dans sa cellule inondée d’une lumière blafarde.
Ce fut le moment où l’on toqua à ma porte. Je me levai pour aller ouvrir à mon amie qui venait dîner, oubliant sur le champ ma petite butineuse.
Le lendemain – en l’occurrence, ce matin même – tandis que je préparais mon petit déjeuner, je fis tomber par mégarde la cuillère à café. C’est en me baissant pour la ramasser, que je me retrouvai de nouveau nez-à-nez avec ma minuscule visiteuse du soir. Elle ne bougeait pas et semblait exténuée de la nuit blanche, qu’elle avait dû paradoxalement passée dans l’obscurité. Si je vous disais que je lui ai parlé pour prendre de ces nouvelles, lui demandant comment elle avait passé sa nuit – qu’entre insomniaques on pouvait tout se dire – lui demandant au passage d’où elle venait, et où créchait sa communauté, bien sûr, vous me prendriez pour un illuminé. Alors, je ne vous dirai rien de ses aimables réponses qui me condamnerait directement à la camisole.
Toujours est-il que je fus saisi d’un impérieux besoin de lui venir en aide. J’arrachai une feuille de sopalin sur laquelle elle consentit à grimper. Je l’enveloppai délicatement, pour qu’elle ne tombe pas et qu’elle n’ait pas l’idée saugrenue de piquer son bon samaritain. Une fois sur le balcon, j’ouvris délicatement la feuille et l’incitai à se poser sur la petite table en bois. J’ignore si elle était tétanisée de peur ou simplement à bout de force, après un temps interminable à chercher son salut ou à retrouver son milieu naturel. Elle ne bougeait pas. Ne s’envola pas comme je l’aurais souhaité. Nous nous regardâmes un long moment. Je me demandai si elle avait la notion du temps, comme nous autres humains, qui en avons fait notre drogue autant que notre maître.
Est-ce qu’un regard entre deux espèces si dissemblables, l’apis mellifera d’un côté et l’homo sapiens de l’autre – la première étant considérablement plus essentielle à la vie sur terre – dure le même temps. Une minute pour moi, est trois secondes ou trois semaines pour elle. Mais l’idée me vint soudainement qu’elle devait être assoiffée, et sans doute affamée.
Je fonçai dans la cuisine, coupai en deux ce fruit jaune, à l’aspect un peu rebutant que les Colombiens appellent Pitaya, mais dont la chair est sucrée et savoureuse. Je revins avec un minuscule bout de pulpe dans une cuillerée à café, mais qui parut de la taille d’un frigidaire pour ma fragile invitée du matin. Elle n’avait pas bougé d’une antenne et l’idée de liberté ne semblait pas l’effleurer. Je me dis qu’elle était peut-être consciente de ma bienveillance à son égard. Peut-être même que nous étions amis, après avoir partagé une nuit entière dans le même Airbnb, sans que je lui réclame la moindre contribution. Qui sait ?
Ignorant si elle connaissait le dicton qui dit “qu’on ne pique pas la main de celui qui vous nourrit”, je la poussai du bout de la cuillère dans l’arrière-train, vers le gueuleton Pitayesque qui l’attendait, quelques centimètres plus loin. Passées les premières secondes d’étonnement, elle sembla se régaler de ce festin, préparer avec amour.
Je la regardai de longues minutes reprendre visiblement des forces. Savourait-elle ? En avait-elle conscience ? Ou agissait-elle par pur réflexe de survie, poussée par un instinct millénaire qui consiste à survivre, à polliniser la nature sans relâche et à se reproduire pour entretenir, encore et encore, ce miracle qu’on appelle la vie ?
Elle qui ne servait qu’une Reine, étais-je devenu – ne serait-ce que pour une fugace minute – son Roi ?
Elle, étant ma petite princesse d’une matinée qui commençait rudement bien. Pour une fois que je suis utile à quelque chose, en dehors de l’inlassable contemplation de la lente fuite des nuages vers l’horizon et du décryptage passionnant des sifflements d’oiseaux qui me souhaitent chaque matin une belle journée. Exercices solitaires mais oh ! Combien essentiels à la marche du monde.
Je reparti vaquer à mes occupations, non sans jeter, de temps en temps, un œil à la table de restaurant trois étoiles qui siégeait sur la terrasse. Celle que j’avais baptisée “Daredevil” était toujours accrochée à la face nord de son iceberg de sucre, à se délecter, étant à chaque coup d’œil plus vivace.
Une demi-heure plus tard, elle avait disparu. J’éprouvai alors un curieux sentiment de joie et de tristesse mêlés, vite conclu par le soulagement d’avoir remis le monde en ordre de marche. À chacun sa manière !
Je me fis un café. M’assis dans un des larges fauteuils qui encombraient le minuscule balcon. Puis, plongeai mon regard dans l’imposante caravane de cumulus qui passait au loin, semblant mâcher l’air comme de placides dromadaires.
C’est alors que me vint cette question qui peut occuper une vie entière :
Et moi, de quel miel suis-je l’auteur ?





Mon cher Fred Bom dia depuis PortoAlegre , où je suis arrivé avant -hier après un vol épique avec près de 10 heures de retard .!! J’ai lu que tu avais toujours la plume aussi agile et féconde en miel ,que les femmes qui ont eu plus la chance que la malchance de venir butiner avec toi et en elle des moments de bonheur intégral jamais fatal!! Abraçao et bises de Giselle Alain
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