Hier, samedi, sur le coup de 17h, je revenais, marchant à pas de sénateur, d’un long déjeuner qui s’est improvisé durant plus de quatre heures, avec une poignée d’amis, chez le meilleur caviste de Paris : Philovino, qui est aussi mon plus vieil et indéfectible ami depuis plus de quarante ans, Bruno Quenioux. Quel moment rare et mémorable !
Nous avons pris le temps que requièrent toujours les vraies conversations. Ce temps si précieux qui raccommode les âmes et unit les cœurs dans un même mouvement de fraternité, si malmenée de nos jours.
Les pains de campagne, croustillants à souhait ont vite dansé avec un florilège de pâtés délicieux, rillettes artisanales, et un pâté en croûte savoureux. Quelques bouteilles mémorables y sont passées, pour satisfaire les palais, inciter aux confidences et accompagner les paroles vraies et la joie des retrouvailles.
Les fou-rires, les souvenirs, les projets d’avenir, les anecdotes, quelques traits d’humour, les pépins de santé, quelques fulgurances philosophiques, la lecture de quelques textes ou citations, la pudeur et les éclats de voix, le son cristallin des verres vinrent conforter toutes ces preuves d’amitiés, si nécessaires pour ressouder nos vies, trop souvent empressées et trépidantes. Nous avons, sans le vouloir, oublié le temps, ou s’est-il simplement arrêté, à notre insu, complice de cet écrin d’humanité où chacun se contente d’être ce qu’il est, en toute confiance et avec toute sa vitalité. Ce furent quelques heures où l’on se sent magnifiquement bien vivant et où l’on reprend foi en la possibilité d’une autre forme de société humaine.
Puis, tout le monde s’est séparé, en un sourire entendu et chacun a repris le cours de son existence, pour repartir peu à peu vers la liste de ses préoccupations du moment. Le temps aussi a repris son cours. Le tic-tac des choses que l’on s’oblige à faire est revenu, pour instaurer à nouveau le tempo de cette époque qui oblige la plupart d’entre nous à faire tant de choses en même temps, à courir après ce temps que l’on ne sait plus prendre ou maîtriser.
Un jour, il faudra faire l’inventaire de tout ce que nous perdons à accepter de vivre le rythme effréné de ces temps modernes. L’empressement de la plupart de nos contemporains, citadins et occidentaux surtout, nous conduit à marcher à côtés de nos vies, à ne vivre qu’à moitié notre existence, passant l’essentiel de notre temps en pilote automatique ou dans une sorte de réalité parallèle, accentué en cela par tout notre attirail digital.
L’intelligence devient artificielle et dans le même temps, notre vie si précieuse devient virtuelle. Le « toujours plus » qui règle nos actions et notre consommation, s’accompagne inexorablement d’une perte de profondeur véritable, de concret palpable. La vitesse impose une inéluctable superficialité. On survole notre propre vie plutôt que de prendre sagement le temps d’y bivouaquer et de la savourer.
Je pensais à tout cela, le cœur gai et le sourire aux lèvres, quand une vieille dame m’a abordé sur la place du Havre, juste en face de la gare Saint-Lazare.
- Monsieur, excusez-moi, sauriez-vous l’heure qu’il est ?
Je dégainai mon portable et lui indiquai qu’il était 17h47… à Paris, lui précisai-je curieusement. Sans doute un réflexe de globe-trotter qui bouge tellement qu’il ne sait parfois plus où il se trouve, dans quel fuseau horaire le mènent ses pas.
Elle sourit et me demanda pourquoi je lui précisais « à Paris ».
Je lui expliquai brièvement ma drôle de vie, quelque peu singulière autour du globe. Elle m’écoutait attentivement et me posa les quelques questions classiques que l’on me pose toujours, souvent en écarquillant les yeux.
Quand elle me remercia de cet échange sur ce bout de trottoir parisien, je lui dis : « maintenant il est 17h56… toujours à Paris », avec un clin d’œil. « Mais il n’est que 10h56 en Colombie, alors si vous avez pleins de choses à faire, téléportez-vous à Bogotá et vous aurez tout le temps de les faire. »
Elle me gratifia d’un éclat de rire et me remercia. Nous venions de faire, sans le décider le moins du monde, deux choses qui deviennent de plus en plus rares de nos jours. Nous venions de prendre le temps. Et nous venions de tisser une conversation entre deux inconnus qui s’autorise un pas de côté et le luxe de tisser une conversation anodine en pleine rue.
Elle en convint, me serra la main chaleureusement, me souhaita de poursuivre ma vie aventureuse. Je la regardai s’éloigner, traverser la rue Saint-Lazare, à moins que ce ne fut la voie qui mène au Saint Hasard, qui fait si bien les choses…
Après l’avoir vue disparaître à la Fnac, je me retournai et levai les yeux en l’air. Je ne pus retenir un éclat de rire en constatant que j’étais devant la fameuse œuvre du sculpteur Arman, qui trône sur le parvis de la gare depuis 1985, intitulée « L’heure de tous ».
L’imposante sculpture est constituée d’une trentaine d’horloges empilées et soudées sur plusieurs mètres de haut, chacune affichant une heure différente. Une manière de jouer sur la gare comme lieu où le temps compte plus qu’ailleurs, entre trains à ne pas rater et horaires qui filent. Autour de moi, la foule du samedi m’apparut comme un kaléidoscope de rythmes, certains hâtaient le pas en direction de la gare, avec sans doute la préoccupation d’un train de banlieue à ne pas manquer. D’autres déambulaient dans la douceur de l’été, le nez rivé sur l’écran de leur téléphone, ou échangeant avec leurs amis, car la gare est toujours le lieu où s’égrène la joie des retrouvailles.
Mais en contemplant l’imposant empilement d’horloges, je constatai qu’aucune ne donnait la même heure. Même entassées, soudées, alignées verticalement face à une gare, qui est aussi le temple absolu du temps chronométré, elles n’arrivent pas à s’accorder entre elles. Le temps collectif, celui des horaires, des trains à prendre, des correspondances, des rendez-vous à ne pas manquer est une fiction qu’on tient à bout de bras. Chaque cadran raconte sa propre heure, comme chaque existence porte sa propre durée intérieure, incommensurable à celle du voisin.
Byung-Chul Han, qui a écrit notamment La Société de la fatigue et Le Parfum du temps, serait le commentateur parfait pour expliquer cette œuvre. Le philosophe explique que nos sociétés modernes ont un rapport au temps complètement atomisé et vidé de sens : on accumule des instants, des tâches, des rendez-vous, des notifications, sans qu’aucun ne se relie vraiment aux autres dans une durée qui ferait sens. Dans la suite d’Heidegger, il appelle ça le temps du “on”, celui de l’existence anonyme, dissoute dans les habitudes collectives plutôt qu’assumée en propre. Le temps devient une suite de points sans profondeur, comme ces horloges empilées les unes sur les autres sans lien organique entre elles, chacune indiquant son heure isolément, formant un tas plutôt qu’un récit.
Dégainant à nouveau mon portable pour immortaliser ce temps déjà furieusement immobile, j’eus la chance de capturer l’instant précis, heureux hasard ou clin d’œil de la providence, où un oiseau allait se poser sur l’une des horloges.
Cet oiseau libre de toute contrainte ou urgence, tel un free bird, ne consulte aucun cadran. Il traverse l’image dans l’instant pur, dans ce que les Grecs appelaient le Kairos plutôt que le Chronos, le moment juste, l’instant opportun, celui qu’il faut saisir précisément parce qu’il ne durera pas. Ce fut mon kairos de fin d’après-midi parisien. Cet instant dans lequel le temps des Dieux s’invite dans le temps des hommes.
En découvrant et éditant cette photo de l’oiseau qui jaillit et semble un funambule traversant d’un trait de plume le fil du temps, sur le point de se poser sur une tour d’horloges aux aiguilles figées, je me dis qu’il faut sacrément habiter le temps, en avoir intensément conscience pour débusquer ou reconnaître le Kairos, l’instant qui ne se répète jamais et qu’on ne peut qu’accueillir, jamais programmer.
Peut-être suffit-il, parfois, de ralentir le pas pour que le temps consente lui aussi à ralentir le sien. De lever le nez, comme cet oiseau qui ignore les cadrans, pour redonner un peu de chair à ces minutes qui filent entre les doigts, ainsi que les perles d’un chapelet qu’on égrène pour y accrocher nos prières et nos promesses d’un mieux vivre. Le grand spectacle du monde ne demande qu’à être regardé ; il s’offre à chaque seconde, discrètement, à qui veut bien cesser d’y courir. Les conversations, elles aussi, ont leur heure : il suffit souvent d’un sourire, d’un premier regard, pour qu’elles se mettent à fleurir sur un trottoir, comme ce fut le cas ce jour-là. Je ne garde, pour ma part, que ces rencontres-là depuis que j’arpente la planète, les plus magnifiques et parfois les plus édifiantes, celles qu’aucun agenda n’aurait su prévoir.
Maîtriser le temps, ce n’est peut-être pas l’enfermer davantage, mais au contraire lui laisser un peu d’air : une forme de jouissance discrète, une chasse au trésor qui ne dit jamais son nom. Il reste sans doute, quelque part entre deux rendez-vous, un peu de place pour soi-même, et pour ceux qui comptent vraiment, ceux qui habitent un recoin du cœur. Il suffirait peut-être d’accorder nos montres, de temps en temps, non pas à l’heure de la gare, mais à celle, plus intime, où l’on découvre enfin que le temps est chose relative, et que tout tient, au fond, dans la manière qu’on a de le dépenser.






c’est ce qu’on appelle une belle photo volée 🥰
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