Seul sur le Toi du monde

Trois jours extraordinaires de retrouvailles avec les Andes, en direction du nord de l’Argentine, avec quelques détours. Parti de Tucuman, pour déjeuner à Tafi del Valle et dormir à Cafayate, après un diner dans un de ses vignobles d’altitudes. Retour le lendemain sur la piste pour un second round en direction de Molinos dans l’espoir, finalement avorté, de visiter la propriété Colomé, ses 39.000 hectares situés à 2300 mètres d’altitudes, son hôtel 5 étoiles niché au creux de massifs majestueux et son incroyable musée dédié à James Turrell, perdu au milieu de nulle part, fruit de la collection d’un milliardaire suisse, propriétaire des lieux. Le lendemain, une nuit à Cachi, mon village coup de cœur, d’un charme fou et où les habitants, autochtones et indigènes, ne peuvent renier leurs racines incas indiennes. On se croirait déjà dans les hauteurs du Pérou ou en Bolivie. De toute évidence, la génétique n’a que faire des frontières. Et ce soir, Salta la belle, comme ultime étape. 

Tant de beauté et d’émotion, vécue en solitaire que j’aurais tant aimé partager, ne serait-ce pour qu’un être humain me pince pour m’extraire de mon illusion de me croire déjà arrivé au Paradis ou me secoue pour que je reprenne mes esprits, dans ce rêve éveillé. Que dire de ces heures de vertige et d’étonnement face à l’invraisemblable beauté de cette planète ? Les photos qui peuplent cette page sont de piètres ambassadrices. Et j’avoue que la fatigue des 550 kilomètres effectués, durant plusieurs heures de pistes sournoises et pleines de caillasse, sur la mythique Ruta 40, ont fatigué le pilote emplumé et sa monture. 

Il y a des soirs, où les heures passées à se concentrer, durant des centaines de kilomètres, sous un soleil intraitable, s’efforçant de ne pas tomber, déjouant les pièges de la piste comme savent parfaitement les tendre les Argentins, avec une seule obsession, éviter une casse mécanique ou un cabossage de l’humain qui compte encore voyager loin, tout cela épuise et rend vulnérable. 

C’est alors, que l’Ami ou l’Amour manque au voyageur solitaire. Le Sans Domicile Fixe revendiqué rêve parfois d’un Toi ! Il n’a pas la force d’une rencontre avec un ou une inconnue, pas la force de se lancer dans un nouveau dialogue qui agrémente ou enflamme ordinairement la vie errante de l’écrivain-voyageur, de répéter pour la énième fois son histoire et de n’être payé qu’en regards éberlués ou admiratifs. Dans ces heures de fatigue, sans doute accentuée par les hautes altitudes, on a envie de connu, de familier et de fraternel. C’est l’amitié qui manque le plus dans ces heures de replis, où l’on se recroqueville sur sa fatigue, comme pour mieux l’étouffer.

Alors, comme il commence à être tard, que mes mots ont les semelles lourdes, que je rêve de silence et d’un lit plus accueillant que les bouffées de poussière du jour, je vais vous laisser avec deux vrais amis, qui m’ont accompagné, il y a quelques jours. 

Je suis retombé par hasard sur une lettre que le magnifique Jacques Brel a adressée à son colossal ami, Lino Ventura. C’est beau, simple, si humain et touchant. C’est la véritable amitié. Prenons-en de la graine. 

J’aurais adoré recevoir une telle lettre, en cette soirée andine, sirotant silencieusement un Gin Tonic, au pied de la Basilique San Francisco de Salta. Après l’avoir lu et relu, il ne me reste plus qu’à poster ces quelques mots et la trentaine de photos que j’ai chapardée lors de ma traversée incognito au Paradis. 

Je mets mon casque sur les oreilles. Lance ma playlist du Grand Jacques qui s’est porté volontaire pour me tenir compagnie…

La jeune serveuse vient dans ma direction.

Elle a un visage d’ange et trimballe sa timidité en bandouillère.

Je lui fais signe en lui montrant mon verre vide. 

“Por favor, amiga, un otro Gin Tonic ;-)”

Dans le casque, la voix inimitable de Jacques qui me rassure :

« Non, Jeff t’es pas tout seul ! »

Lettre de Jacques Brel à Lino Ventura :

« Iles de Union (Antilles), le 28/12/1974 au soir. A bord de la « Korrig »

Cher Lino,

Plus de deux mois en mer déjà sur ce petit bateau, du vent, des orages, de la pluie qui lave et ce soir l’envie de te parler.

Tu sais, Lino, je suis plus jeune que toi mais je crois tout de même être autorisé à te dire que je t’aime bien.J’ai rencontré si peu d’hommes en 45 ans qu’il me semble une faute de ne pas les serrer un peu contre moi, même si en échange, j’ai bien peu à donner.

Tu vois, je ne sais ni ce que sera ta vie ni ce que sera la mienne mais je trouverais désolant que nous nous perdions trop. C’est si rare la tendresse.

Bientôt j’aurai un bateau et je veux que tu saches que tu y seras toujours le très bienvenu.Je te souhaite heureux et fier d’être. Et je pense que de deviner tes fragilités, je sais aussi ta force.

Tu sais Lino, nous avons 15 ans et je crains que nous n’en sortions jamais. 

Au fond, je vais très bien sur ce bateau, ça n’est pas le grand confort et c’est bien fatigant mais il y a des moments formidables.

Bien sûr l’Atlantique c’est long mais avec la lune par-dessus et du vent dans les voiles, cela ressemble à une chanson d’amour. 

Et je ne sais encore rien de mieux que cela. 

Dans huit jours, je retrouverai ma Doudou à Pointe-à-Pitre, puis nous rentrerons en France. Peut-être seras-tu à Paris fin janvier ? Je serais bien heureux de pouvoir te voir un soir.

Pour ne parler de rien et juste se comprendre.

A bientôt Lino, je t’embrasse de loin, il fait nuit et l’eau a 27°.

Sincèrement, Jacques. »

Ruta 40

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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