De Gotham City à un voyage au centre de la Terre !

La réussite d’un voyage ne dépend pas du lieu dans lequel il se déroule, ni de la saison durant laquelle on l’entreprend, pas plus qu’il ne dépend des évènements qui le jalonnent. 

Tout barman expérimenté sait que le succès d’un cocktail ne dépend ni du verre, ni des alcools ou des jus qui le composent, pas plus que de l’entourage avec lequel on le partage.

Le voyage est aussi un cocktail. Sa réussite est une alchimie complexe qui dépend de la subtile concordance des trois éléments qui doivent résonner ensemble, être en harmonie, pour procurer une émotion unique, intense, bouleversante, en prenant pleinement possession de la bouche ou des yeux, seule condition pour laisser au fond de la mémoire comme au plus profond du cœur, un souvenir vivace et durable.

Comme souvent dans l’existence, la beauté, l’intensité et l’harmonie ressenties naissent sur le point névralgique qui se situe à l’exacte confluence, à la fois inexplicable et magique, entre le lieu, l’instant et l’évènement. Tout comme le « ici » n’est rien sans le « maintenant », le « ici et maintenant » n’est pas grand-chose s’il ne se passe absolument rien. Il faut être la bonne personne (celle capable de savourer le privilège d’être là où les choses vont se dérouler, suffisamment consciente et sensible pour être le sujet d’une émotion profonde), au bon endroit (là précisément où l’évènement survient, où l’action se déroule) et au bon moment (ni avant ni après, afin que le sujet entre en résonnance avec les trois éléments qui pourraient se résumer ainsi : Où, Quand, Quoi ?).

Il n’est donc pas donné à tout le monde d’être un jour « the right man, at the right place, at the right moment. »

C’est pourtant ce qui m’est arrivé en redescendant du lac Tanganyika, situé à l’extrême nord de la Zambie, pour rejoindre Lusaka, la Capitale, sans me presser le moins du monde, avec dans l’esprit ce bon mot de Cioran : « Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait l’aise entre assassins. ». 

Alors, chaque jour nous nous entretuons, non sans un certain talent, nous rendant coup pour coup. Lui, souriant du larcin de minutes qu’il me vole quotidiennement, jetant dans les oubliettes de mon passé toutes ces heures froissées. Moi, m’efforçant de le combler au mieux, de le voir passer en faisant tout ce qui est en mon pouvoir pour me trouver à un endroit précis de la planète où je peux vivre le plus intensément possible les évènements qui ne manquent jamais de survenir.

 

Ayant renoncé à la cavalcade permanente dans laquelle s’enferment complaisamment les gens pressés, l’Art de vivre que je m’efforce de développer depuis quelques années oblige à ciseler une véritable philosophie à l’égard du temps, oscillant au gré du voyage, tel un lent balancier, entre l’action la plus vive où s’inscrivent des moments d’une belle intensité et des heures d’inaction ouvrant à la contemplation poétique et absolue. Il faut, au fil des jours, faire preuve de tout un savoir-être faire, j’oserais dire un savoir-être, dans la manière de gérer son temps, que l’on prend à tort pour une ressource abondante et inépuisable. Il faut tantôt opter pour un total lâcher-prise face au cours des choses, nous abandonnant au lent écoulement de ce temps si précieux, le laisser jouer sa partition et sa mesure, accepter qu’il tienne la baguette. Mais d’autres fois, il faut faire preuve de fermeté et le contraindre afin que les choses puissent advenir, sans trop lui demander son avis. Ce sont les instants où je prends mon temps par le colbac, le plie à ma volonté et le prie instamment d’accueillir les plus belles heures de mon destin. Entre assassins, on ne fait pas de manières. Mais Dieu qu’il est capricieux parfois. Il n’en fait qu’à sa tête. Surtout en Afrique, où le Temps prend lui-même son temps, fervent partisan de la procrastination, semblant tout remettre au lendemain. Il est parfois si insupportable.

 

Toujours est-il que c’est en rejoignant le sud de la Zambie que j’ai eu la chance d’être, une nouvelle fois : « the right man, at the right place, at the right moment. » 

Où, exactement ? Dans le Kasanka National Park dont on m’avait parlé à plusieurs reprises et que certains amis rencontrés en chemin, grands connaisseurs de cette partie de l’Afrique australe m’avaient conseillé de visiter, précisément à cette période.

Quand ? Entre mi-octobre et mi-décembre, chaque année. Idéalement, durant les deux dernières semaines de novembre.

Quoi ? Un phénomène unique au monde, la plus imposante migration de mammifères sur la planète, le regroupement de l’une des espèces les plus intrigantes que le vivant ait produit depuis des millions d’années.

 

C’est ainsi que bénéficiant d’une parfaite conjonction entre un lieu, une période et la promesse d’un évènement exceptionnel, je décidai de mettre le cap sur Kasanka, l’un des plus petits parcs naturels de Zambie, dont la réputation et les 330 espèces d’oiseaux concentrées sur quelques 450 km2 attirent les ornithologues du monde entier. 

 

C’est ici et maintenant, vers la fin du mois d’octobre, qu’affluent de tous les horizons, d’Afrique de l’Ouest, de l’Est, voire du Sud Soudan, situé à 2500 km de là, entre 10 à 12 millions de chauve-souris frugivores, les Eidolon helvum, de leur nom de scène qu’affectionnent les connaisseurs. Elles viennent se regrouper dans quelques centaines d’hectares de forêt marécageuse situés dans le parc de Kasanga, surnommés la Bats Forest. Le spectacle est tout bonnement époustouflant et mérite largement le voyage. 

 

J’arrivai à l’entrée du Parc à la mi-journée. Ne sachant pas à quoi m’attendre, je m’acquittai des droits d’entrée de 20$ et réservai pour une seule nuit dans le camp le plus éloigné, en espérant qu’il n’y ait pas trop de monde. Sur le chemin, je m’arrêtai au Wasa Lodge, passage obligé pour obtenir une carte du parc, des explications sur les lieux à voir et quelques tuyaux sur les meilleurs emplacements pour observer les fameuses chauve-souris migratrices.

 

Bien qu’il fût impossible d’y déjeuner si l’on n’était pas résident ou si l’on n’avait pas réservé au préalable, ils acceptèrent de me préparer un repas accompagné d’une bonne bière fraîche que je sirotai en contemplant le paysage verdoyant, constitué de rivières et de marais, qui s’étendait à perte de vue. On m’invita à me joindre, moyennant la somme de 20 dollars, à un petit groupe de quatre personnes, tous équipés d’imposants téléobjectifs, pour aller découvrir l’envol des chauve-souris qui se produit au crépuscule. Je suivis sagement le véhicule du Lodge, un Land Cruiser découvert surmonté d’une toile kaki pour protéger les touristes du soleil. Nous roulâmes à faible allure durant une petite demi-heure sur une piste serpentant dans le parc, nous arrêtant de temps en temps pour que le guide leur donne quelques explications sur les animaux que nous croisions ou quelques spécificités de la savane dans laquelle nous nous enfoncions. Je n’ai guère l’habitude de suivre un guide et de payer une telle somme pour visiter des lieux que je peux très bien faire seul. Mais l’intérêt dans ce cas était bien sûr de recevoir des explications sur ce phénomène exceptionnel qu’est la migration de millions de mammifères volants, étant à mes yeux des animaux mystérieux et déroutants. Mais l’intérêt principal était surtout de pouvoir accéder à une plateforme située à seize mètres du sol, qui dominait la canopée, offrant un paysage époustouflant et permettant d’observer les chauve-souris en étant parmi elles, quasiment à la même altitude. 

 

Nous arrivâmes vers 17h30 au pied de la fameuse plateforme d’observation qui faisait littéralement corps avec un grand arbre. Il fallut escalader une longue échelle constituée de rondins menant à un premier niveau situé à une dizaine de mètres dans les airs. Le compagnon d’une photographe professionnelle venue d’Afrique du Sud décida de s’arrêter là, s’asseyant sur le sol en retrait du vide, blanc comme un linge. Comprenant qu’il était sujet au vertige, je le félicitai en imaginant ce qu’il venait d’endurer. Nous empruntâmes une seconde échelle qui finissait en fer forgé et nous propulsait au sommet de l’arbre dominant tous ces congénères. La vue à 360 degrés sur l’horizon, vers lequel descendait un soleil rouge qui n’allait pas tarder à disparaitre, était éblouissante. Si j’avais été une petite chauve-souris plutôt qu’un grand dadais vagabond, j’aurais élu définitivement domicile dans cette forêt féconde et magnifique. Qu’est que cela fait du bien de prendre de la hauteur, me dis-je en savourant ce moment d’attente durant lequel nous eûmes le loisir de poser toutes les questions qui ne manquaient pas de surgir, bien que nous n’ayons encore aucune idée de l’évènement indescriptible auquel nous allions être mêlés. 

 

Vers 17h50, nous étions entre chien et loup. Plus la lumière déclinait, plus des cris stridents montaient des environs, amplifiés et mystérieusement conjugués entre eux, constituant une pièce symphonique dont l’harmonie et le sens nous échappaient.  En face de nous, en léger contre-bas, la bat forest s’éveillait, la forêt des chauve-souris où des centaines de milliers de petits animaux si singuliers, suspendus la tête en bas à toutes les branches disponibles, serrées comme des sardines derrière l’épais feuillage des arbres, n’allaient plus tarder à prendre leur envol.

Les premières se détachèrent, tournoyant au-dessus des arbres qui leur servaient d’abris, vite rejointe par des dizaines d’autres, puis des centaines. Ces centaines devinrent en quelques minutes des milliers, se multipliant rapidement par dizaines, prenant de l’altitude et élargissant leur rayon de vol motivées par mélange d’instinct et d’atavisme. Elles furent bientôt des nuées à voler devant nos yeux médusés, admiratifs de leur art parfaitement maîtrisé de la voltige, bifurquant en une fraction de seconde, sans plan de vol, dans un ciel qui allait se transformer en ténèbres, sans jamais se percuter alors que leur densité augmentait à vue d’œil. 

 

Les scientifiques sont moins avancés que les poètes pour décrire avec exactitude la vie de ces petits êtres grégaires et mystérieux. Tant de questions sans réponses perdurent encore. Évidemment, elles se nourrissent de petits fruits dont elles raffolent et que l’on trouve dans les environs, mais ces fruits prolifèrent aussi dans d’autres forêts que celles situées dans le Parc National de Kasanka. Pourquoi précisément ici et maintenant ? On estime qu’il s’agit en fait d’une conjonction entre une température précise et un degré d’hygrométrie, à cette période de l’année, favorable à cette espèce de chauve-souris migratoires qui serait ainsi conduite de manière héréditaire et mystérieuse à honorer ce rendez-vous annuel, à se rendre à ce Woodstock fructivore. Bien évidemment, aucune chauve-souris à ce jour n’a jamais avoué, à la Police des Airs et des Frontières, les raisons d’un tel pèlerinage.  L’énigme reste entière.

Ce qui semble à ce jour établi, c’est qu’elles partent toutes au crépuscule, entre 17h50 et 18h15, vers tous les horizons possibles afin de se nourrir et de se rassasier en fruits. Elles peuvent parcourir chaque nuit jusqu’à 100 kilomètres pour trouver l’objet de leur convoitise, l’arbre ou le buisson recèlant de baies ou de fruits sauvages, dont elles feront un festin avant de repartir dans la forêt de Kasanka, revenant vers quatre à cinq heures du matin pour se suspendre à leur figuier de marais à feuille persistante, afin de s’y reposer toute la journée, et pour certaines y donner naissance.

 

Ces petites chauve-souris utilisent plus de dix fois la superficie du parc et leur survie dépend de la conservation des larges espaces forestiers, vierges et protégés, qui environnent ce parc naturel. Leur avenir est loin d’être garanti car la Zambie manque crucialement de moyens financiers pour assurer la conservation de tels territoires et endiguer le développement galopant de l’agriculture commerciale – les revenus du Parc de Kasanka ayant fondu de 70% en cette période de COVID. La déforestation atteint en Zambie un niveau alarmant puisqu’on estime qu’environ 300 000 hectares de forêt disparaissent chaque année sous le coup des activités humaines et du trafic de bois. Que fait Batman pour venir au secours de ses petites sœurs africaines, au lieu de se pavaner à Hollywood ? Holly Wood, n’est pas la seule Sacrée Forêt qui compte sur cette planète, si l’on veut la préserver ? 

Telle est la véritable question…

 

Les chauve-souris sont victimes d’une injuste aversion. Elles sont souvent jugées comme repoussantes, effrayantes, se nourrissant de sang et par là-même constituant un vecteur de transmission de maladies à l’homme et au bétail. Il ne manquait plus que l’invention du cinéma pour en faire des mini Dracula sauvages et affubler ces pauvres bêtes, du moins en Occident, des pires méfaits et sortilèges. Les croyances et les préjugés sont des fléaux bien tenaces et particulièrement iniques ! Seulement trois espèces sont hématophages, sur mille quatre cents espèces différentes qui compose la grande famille des Chiroptères, et elles vivent en Amérique Latine où elles sévissent sur le bétail exclusivement.

 

Les côtés positifs de ces petites bêtes l’emportent largement sur les quelques désagréments évoqués précédemment. Elles contribuent très utilement à la biodiversité en essaimant durant leur vol les graines qu’elles laissent involontairement échapper. Dans les régions tropicales elles jouent donc un rôle important dans la reforestation par la dissémination et l’amorce de germination des graines. Des études ont démontré que certaines espèces de plantes ne peuvent germer si elles n’ont pas traversé préalablement le système digestif d’une chauve-souris.

Comme les abeilles, elles pollinisent les fleurs. Les mangues, les bananes, les pêches et les dates, par exemple, dépendent des chauve-souris pour leur pollinisation. On estime que plus de cinq-cents espèces de fleurs dans le monde entier dépendent des chauve-souris pour leur reproduction, notamment les fleurs d’agave avec lesquelles les Mexicains produisent la Tequila. Donc en résumé, si Batman venait à disparaître, nous pouvons faire une croix sur nos Margaritas et autres Tequila Sunrises… Le Barman sera-t-il, à une lettre prés, le meilleur défenseur de Batman ? Affaire à suivre… 

 

Mais l’autre grand mérite de ce petit mammifère volant que l’on voue trop facilement aux gémonies, c’est de réguler remarquablement le nombre d’insectes et de limiter leur recrudescence. 

La population de chauve-souris s’attaquent particulièrement aux insectes nuisibles qui détruisent les cultures. Il a été démontré que la « présence d’une colonie de chauves-souris à proximité d’un verger peut réduire de 50 % l’utilisation de pesticides. »

Enfin, les pauvres chauves-souris que l’on accuse de tous les maux, contribuent de manière remarquable à réduire la population des moustiques, qui sont souvent les principaux porteurs de maladies telles que la dengue, le chikungunya, la fièvre jaune ou la malaria.

Après des mois passés en Afrique, je me demande souvent pourquoi Noé, au temps du Déluge, a cru bon sauver un couple de moustiques et un couple de mouches. La vie de milliards d’êtres humains sur cette planète s’en trouverait considérablement améliorée si Noé avait été un tantinet plus sélectif.

Après m’être penché avec beaucoup d’intérêt sur cette espèce de mammifères particulièrement douée et utile, surnommée les Flying fox, les renards volants par les anglo-saxons, mais plus connue en France, pour une espèce d’entre elles sous le nom de Roussette, je ne peux m’empêcher de penser qu’elles apportent finalement des bienfaits plus considérables à l’équilibre de la nature et au maintien de la vie sur Terre que la plupart des êtres humains que j’ai croisé dans mon existence, moi compris. 

Comme pour tant d’autres espèces honnies ou ignorées du règne animal ou végétal, la chauve-souris est une espèce en danger dans bien des pays du globe, même si elle est protégée en France depuis une quarantaine d’années.

L’homme, quant à lui, du haut de son hégémonie sur le reste du vivant, est bien fragile. Il commence à peine et si lentement à le réaliser. Il s’imagine incontournable et essentiel, s’étant coupé au fil des décennies de la Nature dans laquelle il n’était qu’une espèce parmi tant d’autres. L’espèce humaine s’est peu à peu arrogé le rôle principal, prenant possession de la planète avec la morgue qu’on retrouve chez les propriétaires fiers de leur privilèges et sûrs de leur bon droit, accaparant sans vergogne toutes les ressources, en oubliant un peu vite tous les autres locataires de cette planète qui contribuent, tous à leur manière et à leur place, au fragile équilibre de la biodiversité et à la perpétuation de la vie dont nous dépendons tous. Nous risquons de payer cher cette prétention de l’espèce humaine, cette inféodation du vivant pour satisfaire nos désirs indécrottables de domination et notre obsession maladive à vouloir tout posséder et tant consommer !

 

A dix-huit heures trente, le rideau noir de la nuit tomba définitivement sur la salle de spectacle de Kasanka. Les quelques privilégiés, qu’ils fussent fondus de Nature, passionnés d’ornithologie ou voyageurs volontairement égarés sous ces latitudes peu fréquentées, pouvaient remballer leur caméra et redescendre la longue échelle.

Le petit convoi se scinda après quelques kilomètres de piste. Les rangers m’indiquèrent que je devais prendre à gauche et m’enfoncer vers le centre du parc où se trouvait le Kabwe Camp. Je roulais paisiblement, goûtant ma solitude retrouvée, durant une bonne vingtaine de minutes sur des sentiers sablonneux ou forestiers, sous un ciel charbonneux que la Lune rechignait visiblement à adoucir. Je pouvais enfin rentabiliser les deux phares longue portée que j’avais fait monter sur la calandre du 4×4. 

Je serais bien fanfaron, si je n’avouais une certaine appréhension durant ces longues minutes où je me retrouvais en pleine nuit, seul, au milieu de nulle part, me dirigeant vers un campement où j’étais censé aboutir afin d’y passer une ou deux nuits, en plein air et sous les étoiles, dans un lieu si loin de tout repère connu. Tout cela n’est pas naturel quand on ne s’appelle pas Crocodile Dundee, ou que l’on n’a pas été élevé en plein bush ou dans la religion quelque peu virile et aventureuse de l’Outdoor.  

 

J’arrivais finalement au petit campement de Kabwe où je fus accueilli par deux hommes occupés à se préparer leur pitance dans un vieux chaudron chauffant sur un lit de braises. Ils se levèrent d’un bond comme deux autochtones n’ayant pas vu de voyageurs depuis des lustres, et m’indiquèrent le petit chemin qui menait au campement, à une centaine de mètres de leur cabane qui leur faisait office de demeure et de bureau.

A ma grande satisfaction, j’étais le seul occupant du lieu. A l’aide du faisceau de mes phares, j’inspectais les lieux et tentais de trouver un endroit plat, histoire de ne pas passer la nuit la tête en bas ou à lutter pour ne pas rouler sur le côté de mon véhicule en pente, comme cela m’était arrivé dans d’autres campements.

Mes deux acolytes de ce coin perdu, gardiens d’un carré de nature désertée par toute âme qui vive, vinrent me visiter alors que je déployais ma tente. Ils souhaitaient savoir si je souhaitais de l’eau chaude pour prendre ma douche. Dans un élan fraternel empreint d’un soupçon de pitié pour eux à cette heure tardive – c’est mon incurable côté prolétaire qui me procure toujours une certaine gêne à me faire servir – je leur dis que l’eau du sceau suspendu au-dessus du carré de ciment et de pierres sera parfaite après les heures suffocantes de la journée. Ils viendraient remplir le sceau demain vers huit heures. Tandis que je tentais de réinventer l’eau chaude avec l’un de mes deux compagnons, l’autre se chargea de me concocter un feu de camp en guise de bienvenue. J’avais le sentiment d’avoir en face de moi deux mères juives attentionnées (j’assume le pléonasme), déguisées en bushmen aux manières un peu rugueuses, qui justifiaient enfin leur raison d’être et pouvaient prendre soin comme il se doit du pauvre voyageur, essoré de kilomètres et avide de silence, qui venait d’échoir dans leur pré carré. Ma nuit fut chahutée mais douce. La chaleur de la journée finit par se dissiper vers une heure du matin.

 

J’étais venu à Kasanka, à l’occasion de cette migration annuelle, unique par la masse des individus qu’elle regroupe, pour faire connaissance avec l’une des espèces animales les plus intrigantes de la Création. J’ignorai en ouvrant les rideaux de ma tente vers 5h50 du matin, l’aube était déjà un lointain souvenir, que j’allais faire une rencontre encore plus fascinante avec le génie de la nature.

 

La lumière encore douce, atténuée par un voile de brume, effleurait de teintes aquarelles l’immense étendue d’herbe qui s’étendait en face du campement où j’avais élu provisoirement domicile. Quelques bosquets d’arbres constituaient des sortes d’ilots au milieu de cet océan de verdure. Au loin, une forêt dense et sombre, de laquelle montaient des cris stridents, délimitait l’horizon et tentait d’harmoniser sa bruyante pénombre avec les tons orangés, parfaitement silencieux, dont se paraient les nuages. Je restai de longues minutes à contempler ce tableau, concentré sur les couleurs et me demandant quels animaux étaient capable de produire un tel vacarme, dissimulés dans la frondaison des arbres.

 

Ma tasse de café chaud à la main, je me rapprochai de la lisière de cette prairie, constatant qu’avant l’orée de la forêt, de hautes herbes devaient dissimuler la petite rivière que j’avais traversée la nuit dernière, en empruntant un pont bringuebalant menant au campement. Étant seul au monde, avec personne pour me dire de faire attention aux animaux sauvages, que c’était dangereux, qu’il valait mieux ne pas s’éloigner du périmètre du campement, je n’écoutais que mon envie de liberté et ma curiosité et partis en direction de la rivière, en me demandant ce que je ferais si j’apercevais un hippopotame hors de l’eau ou un crocodile guettant la rivière depuis la berge. Je me saisis d’un long bâton au cas où, piètre ustensile de défense, bien moins utile que de solides jambes à mon cou en cas de menace.

 

La veille au soir, en allant observé les chauve-souris de prés, nous avions traversé ce même type de paysage, grande prairie herbeuse parsemée d’arbustes très espacés, et j’avais remarqué ces dizaines de monticules de terre à peine séparés de quelques mètres les uns des autres, d’une trentaine de centimètres de haut, qui constellaient littéralement le terrain sur des hectares entiers.

Ce matin, j’étais au milieu de la copie conforme de ce type de relief, des dizaines, voire des centaines de petites montagnes grises, dures comme de la pierre, saccageait la prairie d’un joli vert uniforme. Je venais d’entrer sur le territoire de l’une des espèces les plus avancée au monde en termes d’organisation sociale et d’une ingéniosité inégalée pour construire un habitat extrêmement sophistiqué, qui inspire aujourd’hui nombre d’architectes. Bienvenue chez les Termites !

 

Durant tout mon périple au travers de la Zambie, j’avais croisé à de multiples reprises des termitières qui revêtaient une diversité importante de formes et de tailles. Mais je n’avais jamais vu autant de monticules constituant la partie visible, le sommet d’une termitière dont l’essentiel se cache sous terre.

 

Si les chauve-souris sont particulièrement douées, les termites sont des prodiges du vivant et l’illustration de ce que la nature est capable de produire de mieux, en termes de contribution à l’écosystème et d’organisation sociale, quand on lui laisse quelques millions d’années. 

 

Dans l’hémisphère Nord, elles sont synonymes d’ennemis public N°1. Lorsqu’un ami vous téléphone pour vous informer qu’il a des termites dans la charpente ou les cloisons de sa maison, il est rare qu’on lui conseille de sabrer le champagne et de fêter ça comme il se doit, à moins qu’on ait une sérieuse dent contre lui. 

 

Dans l’hémisphère Sud, et particulièrement en Afrique, c’est le contraire. Les hommes respectent les termites, savent qu’ils sont essentiels à l’environnement et vivent en parfaite harmonie avec eux (et dire que j’ai passé des années à croire que l’on disait « une termite »). Les termites sont des ingénieurs hors pair, ayant peaufiner durant plus de 150 millions d’années, une organisation sociale très structurée, fondée sur des colonies composées de castes très spécialisées.

Contrairement aux hommes, elles respectent et valorisent leur environnement. Elles l’assainissent, l’entretiennent, aèrent les sols et recyclent leurs nutriments. Quand sous nos latitudes, elles dévorent des poutres et ont raison de nos charpentes, en Afrique et dans d’autres régions de l’hémisphère Sud, elles participent très activement à l’enrichissement de la biodiversité.

Dans les termitières cathédrales que l’on trouve en Afrique et qui peuvent s’élever à plus de quatre mètres, les termites champignonnistes cultivent un champignon dont toute la colonie dépend. Pour se faire, elles ont mis au point un chef-d’œuvre d’architecture et d’ingénierie pour permettre une température constante de 27 degrés à l’intérieur de l’habitacle, quelle que soient les conditions climatiques extérieures pouvant osciller entre 0°C la nuit et plus de 40°C en pleine journée. Elles sont parvenues à concevoir et fabriquer au fil du temps, des structures particulièrement sophistiquées qui permettent une fine régulation de la température, de l’humidité, de l’oxygène, de l’évacuation du dioxyde de carbone et du retraitement des déchets de millions d’individus. Bluffant !

Elles ne lancent pas des fusées dans l’Espace et ne rêvent pas de coloniser Mars – peut-être n’en voient-elles pas l’intérêt, en indécrottables terriennes qu’elles sont et admiratrices respectueuses de notre belle planète – mais elles ont su bâtir des édifices bien plus écologiques et moins énergivores que la plupart des buildings dont nous nous glorifions.

On éprouve un certain vertige en contemplant ces milliers de monticules et à se promener longuement au milieu de cette sorte d’immense mausolée, constitué de tombes en forme de monticule où tout semble mort, où rien ne bouge en apparence. Dans ce paysage qui apparaît à première vue un lieu de désolation, on a du mal à imaginer qu’on avance sur l’une des terres les plus vivantes de la planète. On estime en effet qu’il y a environ 400 termites par mètre carré et que le monticule que l’on voit n’est que l’infime partie visible de la termitière dont l’essentiel est sous nos pieds. Cela représente des milliards d’individus invisibles et souterrains dans un parc comme Kasanka ou dans la vallée de la Luangwa. Vertigineux !

Des scientifiques ont établi qu’en Afrique, les termites qui ne sont pas plus gros qu’un grain de riz représente une bio masse plus lourde que tous les animaux de la savane réunis !

Plus incroyable encore, en 2018, lors d’opérations de déforestation au Brésil, dans l’immense région du Nordeste, on a découvert la plus grande structure jamais construite par des insectes. D’une superficie de 230.000 kilomètres carrés, soit la taille du Royaume-Uni, une termitière constituée de 200 millions de monticules d’environ 2,5 mètres de haut et de 9 mètres de large. Ces montagnes de terre argileuse solidifiées par la salive des ouvrières mélangée à leurs excréments représente la quantité de matériaux qu’il a fallu extraire et rejeter à l’extérieur pour constituer les milliers de kilomètres de galeries souterraines qui traversent la termitière. Au cœur de l’immense Brésil, un pays entier se cachait sous terre et se trouvait dissimulé sous une épaisse forêt. On estime qu’en quatre millénaires, la quantité de terre qui a dû être déplacée par les termites sur cet immense territoire représente l’équivalent de 4000 pyramides de Gizeh. Prodigieux !

 

Ne souhaitant pas faire de cette chronique une thèse universitaire sur le monde fascinant des termites, je vais faire taire l’enthousiasme qu’a suscité mon étude de ce monde souterrain, durant les deux journées que j’ai passé au milieu de ces étonnantes petites bêtes, loin des hommes et de leurs désirs volages, mais si proche de ces « fourmis blanches » qui font l’admiration des scientifiques. Je laisse donc le lecteur intéressé, comme moi, découvrir ce peuple de conquérants opiniâtres et de bâtisseurs fascinants, en cliquant sur les quelques liens mis à disposition et qui lui donneront accès à ce monde magique et au combien essentiel.

 

En écrivant cette chronique et en repensant à ces quelques heures magnifiques passées au beau milieu du Parc Naturel de Kasanka, je ne peux que sourire en constatant l’éternelle ironie des choses. Moi, le nomade invétéré, trimballant ma liberté en étendard et revendiquant mon mode de vie de globe-trotter comme l’une des voies possibles vers le bonheur, j’étais venu observer et rendre hommage à un peuple entier de migrants : les chauve-souris fructivores. Et voilà qu’en à peine 24h, je me retrouvai au milieu d’une prairie à quatre-pattes, prostré pourrait-on dire, tout occupé à observer durant d’interminables heures, quelques spécimens de la plus grande population sédentaire au monde : les termites. 

J’étais venu assister à la plus grande foire de représentants de commerce au monde, à un symposium annuel des VRP, constamment en vadrouille sur les routes du ciel et je me retrouvais, invité malgré moi, au salon de l’immobilier, dans un monde fait de tours savamment ventilées, hautes comme des immeubles, et d’insondables galeries souterraines dont l’ingéniosité force le respect. Je me trouvai malgré moi au centre du combat éternel qui occupe l’humanité, tiraillé entre l’attirance pour le nomade et la fascination pour le sédentaire. 

 

Écartelé par cette dichotomie, je m’interrogeais longuement sur une question idiote qui prenait la forme d’un choix cornélien que je m’étais imposé, à savoir quelle est finalement ma préférence entre ces deux espèces détestées par nous autres, les hommes, prétentieusement assis au sommet de la pyramide des espèces, comme sur un trône que nous nous serions arrogés au prix du sang des autres espèces. Je songeais à ces petites chauve-souris migratrices, mammifères pèlerins qui se rient comme moi des frontières, et à ces termites, ressemblant à des fourmis albinos, qui creusent inlassablement leur tanière et enrichissent leur lopin de terre. 

 

D’un côté les voyageuses, de l’autre les casanières. 

En haut, les aériennes, en bas, les caverneuses. 

Dans les arbres, les voltigeuses, sous la terre, les rampantes.

 

Rien de mieux qu’un vieux conte du Vanuatu pour conclure cette chronique et m’apercevoir qu’il est vain de vouloir choisir car, comme souvent dans la vie, les choses finissent par se rejoindre, si l’on considère judicieusement que tout est en tout… et vice et versa !

 

« Tout homme est tiraillé entre deux besoins, le besoin de la Pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité, et les hommes errent constamment entre ces deux besoins, en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre que l’on fait la Pirogue. »

Note: Les superbes photos de Chauve-souris sont l’oeuvre d’un photographe animalier de talent, Mark Carwardine.

Liens utiles:

Tout savoir sur les termites : ici

Termitière géante du Brésil : ici

Voyage au cœur d’une termitière :

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « De Gotham City à un voyage au centre de la Terre ! »

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