Une journée comme une autre

Une journée comme une autre… ou presque !

Cela fait quatre jours maintenant que je me suis posé dans la petite ville de Livingstone, dont le principal intérêt – j’oserais dire le seul – est de voir les chutes Victoria avant de filer vers un tout petit bled nommé Kuzungula qui donne accès à l’étroite frontière séparant la Zambie du Botswana, prochaine étape du périple.

Quatre jours à ne pas faire grand-chose d’autre que d’écrire les quelques chroniques que j’ai en retard et que je souhaite écluser avant de passer au Botswana, et à me reposer de l’incessant road trip que je viens d’effectuer durant ces cinq semaines passées en Zambie.

J’en profite pour visiter les environs, en évitant soigneusement tous les pièges à touristes censés procurer de l’émotion et se dire qu’on a décidément une vie bien remplie et magnifique : safaris, rafting, saut à l’élastique, speed boat sur le Zambèze, tour d’hélicoptère ou d’ULM au-dessus des chutes, croisière romantique au coucher du soleil… Que de jolies activités payées à prix d’or pour justifier quelques belles photos retouchées sur Instagram, tout en constatant que les économies de toute une année viennent de s’évaporer à une vitesse folle et qu’il faut repartir au pays pour à nouveau gagner sa croûte…

Souhaitant éviter les meutes de touristes principalement nationaux, je laisse passer le week-end et décide d’aller voir les fameuses chutes, lundi ou mardi. Les chutes Victoria, classées évidemment au patrimoine mondial de l’UNESCO constituent l’une des merveilles naturelles de la planète et l’une des principales destinations touristiques de l’Afrique australe. C’est dire si leur exploration, selon que je serai au milieu de centaines de visiteurs braillards ou bien seul à arpenter les lieux, comme j’en ai pris l’habitude depuis le début de mon tour du monde, prendra une tournure toute différente : Enfer et damnation dans le premier cas, Paradis et émerveillement dans le second. 

Voici donc le programme de cette journée presque comme les autres : 

9h : Arrivée aux Victoria Falls après avoir parcouru la dizaine de kilomètres qui sépare l’entrée du Parc de mon hôtel sympathique pour backpackers, Fawlty Towers, situé dans le centre de Livingstone.

Je m’acquitte des droits d’entrée (20$), mais refuse de payer les 80$ supplémentaires pour accéder aux Devil’s pools, ces piscines naturelles que l’érosion a creusé dans la roche au fil du temps et dans lesquelles on peut se baigner en bordure de falaise, lorsque ce n’est pas la saison des pluies. Frisson, vertige et belles images garanties. Inutile de dire que je ne suis pas non plus client du package auquel nombre de personnes souscrivent pour le prix effarant de 115$ (laissant sous-entendre que c’est le seul tarif possible pour avoir le privilège de se baigner durant 15 minutes dans les Devil’s pools), package qui comprend en plus quelques minutes en speed boat et une formule déjeuner dans Livingstone Island au milieu des cascade.

Avant d’y aller, j’avais eu quelques infos par un camarade britannique indiquant que l’on pouvait se procurer un guide « non-officiel » qui me mènerait dans la partie où se situe les Devil’s pool. 

9h30 : Une demi-heure de palabre à écarter aimablement tous ceux qui s’agglutinaient à ma portière en prétendant m’y conduire personnellement pour 60$, tout en me proposant de me vendre des breloques et de me changer mes kwachas Zambiens en devise du Zimbabwé, pensant que je m’y rendrai dans la foulée. Selon le bon principe de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, je tombai enfin sur quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait le type susceptible de me faire rentrer et qui faisait partie des dix gardiens agrémentés. Je chassai la nuée d’opportunistes, recéleurs de tout et spécialistes en rien, qui avait pris d’assaut ma voiture, et allai négocier avec Hendrix la visite des Victoria Falls avec baignade dans des piscines naturelles en bordure de falaise pour la somme de 20$, à laquelle je rajouterais 10$ de pourboire, si j’étais satisfait. Marché conclu !

Une heure et demie à arpenter les deux versants de la falaise, avec les explications d’Hendrix, qui avait pour l’occasion remisé sa guitare. Une baignade mémorable dans un jacuzzi naturel, seul, sans avoir croisé un seul touriste, dans la plus grande salle de bain du monde, à flanc de canyon. Il n’y a pas à dire, la Reine Victoria sait recevoir ! 

Je pense que les photos se passent de commentaires.

11h : Une bonne bière fraîche au bar du coin, partagée avec l’ami Hendrix avec lequel j’ai bien sympathisé et à qui je donne dix dollars supplémentaires pour ses enfants. Il me trouve un intermédiaire qui me rachète à vil prix les quelques billets mozambicains que j’avais oublié de changer en entrant en Zambie et qu’aucun bureau de change n’accepte de me changer depuis. Le Metical mozambicain n’ayant guère la côte et ne se changeant que dans la zone frontalière où il a cours. Je troque donc, contre mauvaise fortune bon cœur, mes 3500 meticals qui dorment dans ma poche depuis cinq semaines, soit l’équivalent de 47 euros, pour à peine une trentaine d’euros en kwachas zambien. La commission est sévère mais elle est censée rémunérée la longue chaîne d’intermédiaires qui se refileront les 3500 meticals pour qu’ils parviennent à la frontière avec le Mozambique et aient la chance d’être changés.

Après avoir salué Hendrix, je m’arrête en chemin devant un groupe d’hommes qui m’interpellent. Ils m’incitent chacun à visiter leur boutique qui doivent, en temps ordinaire, voir des centaines de touristes venir butiner tous les objets d’artisanat produits dans la Zambie profonde, qu’ils revendent au chaland de passage en mal d’exotisme ou ayant besoin de souvenirs. Je leur indique que je suis le pire client qu’ils puissent rencontrer aujourd’hui, car je n’achète rien, vis avec peu et ne veux m’encombrer d’aucun bien matériel. 

Je plaisante un instant avec eux, m’excusant de ne rien acheter et m’assieds parmi eux en leur demandant de m’expliquer à quoi ils jouent. Nous passons une vingtaine de minutes à m’enseigner les règles de ce jeu complexe et hautement statégique qu’on appelle Mulabalaba en langue Leya (ils me le traduisent en anglais par ball game). Puis nous nous quittons après une séance de photos destinée à illustrer cette amitié fugace que fait naître le jeu, comme des enfants ayant sympathisé au parc, jouant quelques minutes ensemble comme le feraient les meilleurs amis au monde, puis qui se quittent en sachant parfaitement qu’ils ne se reverront jamais.

De retour à la voiture qui poireautait seule sur le parking en plein soleil, je vois un énorme babouin qui grimpe sur une poubelle, un ranger venant de lui déposer à manger. J’ouvre les vitres du Defender pour aérer et vais tourner une petite vidéo. Son regard incroyablement vif et humain m’intrigue. Au moment où j’appuie sur le bouton stop, je tourne la tête vers la voiture, je vois trois babouins de bonne taille s’échapper par les portières en emportant des sacs en plastiques dont l’un contenait des pommes et l’autre un sachet de vieilles céréales. Je viens de me faire « car-jacker », piller la voiture par une bande de babouins cleptomanes, dont l’aîné était tout bonnement en train de m’attirer, en se remplissant la panse avec la complicité du personnel du parc. 

Heureusement que ces babouins fascinants, tant ils ressemblent à des êtres humains, sont encore loin de la planète des singes, car ils seraient partis avec mon iPhone et autres bricoles technologiques, plutôt qu’avec quelques pommes destinées aux enfants que je croise sur la route.

12h10 : Visite d’un lodge de luxe mythique, le Royal Livingstone de la chaîne Avani, situé en bordure de Zambèze avec une vue à couper le souffle et des prestations à faire fondre une vulgaire carte bleue. Halte toute en dorure, histoire de me rappeler ce que je n’ai plus les moyens de me payer ce genre de luxe, si je veux pouvoir continuer à voyager dans la durée avec autant de liberté. Mais cela fait du bien de voir de beaux endroits et de s’octroyer de temps en temps quelques instants de calme, de luxe et de volupté. Le tarif des plats et des boissons me rappellera à la réalité aussi efficacement qu’une douche froide et m’incitera à trouver plutôt un petit restaurant en centre-ville pour calmer ma faim naissante.

12h40 : Je repère dans Livingstone un petit restaurant qui jouxte un car-wash, dans lequel je dépose mon Land Rover pour qu’on lui refasse une beauté extérieure et qu’on le débarrasse de son manteau de poussière et de boue, pour la modique somme de 30 kwachas (1,56€).

Je vais m’attabler à l’ombre de la terrasse de l’Agape Restaurant, lieu très coloré fréquenté uniquement par des locaux. J’y engloutis un très honnête ragoût de bœuf-maison accompagné de légumes et de choux, et d’une bouteille d’eau fraîche pour oublier les 39 degrés qui soufflent sur cette terrasse. Quelqu’un a du laissé la porte du four de la cuisine ouvert… Je m’acquitte de la somme de 60 kawchas (3,12€) et file récupérer mon Defender rutilant comme un sous neuf. 

13h10 : Direction l’hôpital central de Livingstone, à quelques minutes de là, afin de me renseigner sur le test PCR que je devrais faire d’ici quelques jours pour passer au Botswana.

On m’indique la procédure à suivre. Coût 50€ (alors que c’était gratuit au Mozambique) et résultat sous 24h. 

Je souhaite aussi savoir si je peux me faire vacciner, combien cela coûte, et surtout avec quel vaccin, car s’il n’est pas reconnu par les autorités sanitaires européennes cela n’a aucun sens. J’avais renoncé au Mozambique car le seul vaccin disponible était le chinois…

On m’indique que pour cela il faut aller à la Poste Centrale. Ils ne font pas de vaccins à l’hôpital et n’ont aucune idée du type de vaccin dispensé. J’en repars un peu éberlué et leur propose, en plaisantant, de revenir les voir si jamais j’ai besoin d’un carnet de timbre. Ma vanne n’amuse visiblement que moi.

13h40 : Poste centrale de Livingstone. Je trouve effectivement une unité mobile sur le parking de la poste avec trois personnes attablées, semblant attendre le chaland qui voudra bien se faire vacciner. Enrubannées dans leurs combinaisons et leur masques bleues, je leur explique ma situation et ma volonté d’être vacciné, précisant que j’ai eu le Covid au Sénégal il y a environ six mois. Bingo ! C’est le Johnson & Johnson, donc valable pour l’obtention du Pass Sanitaire, histoire de me simplifier la vie si je dois rentrer en urgence en France. Une seule prise, qui plus est, ce qui me permet de partir bientôt pour le Botswana sans avoir à attendre une seconde injection. La jeune femme derrière sa Burqa sanitaire me regarde avec ses jolis yeux bleus écarquillés quand je lui demande combien cela coûte : « It’s free » me précise-t-elle, n’imaginant même pas qu’on puisse facturer ce genre de prestation. L’injection peut se faire dans la minute, nul besoin de prendre rendez-vous. Je les salue et leur dis que je viendrais probablement demain.

14h10 : Retour à l’hôtel. Il fait une chaleur épouvantable. Une jeune femme de nationalité néerlandaise avec laquelle j’avais échangé quelques mots est en pleine visio sur la terrasse ventilée par un air brûlant. Sans doute une digitale nomade comme il y en a tant désormais. Cela me fait penser que je dois interviewer Elisa, la sympathique Directrice des Fawlty Towers, sémillante brune d’une quarantaine d’années, d’origine Sud-Africaine, avec laquelle j’ai eu une passionnante conversation sur les nouveaux voyageurs, la disparition de l’esprit backpackers des années 80, de l’explosion des digitales nomades et de la génération instagram, incapable de prendre une photo sans y coller sa trombine enjolivée par des filtres ludiques. La chirurgie esthétique se pratique désormais sur écran interposé, par filtres et effets numériques, sur des gens d’une trentaine d’années, qui rêvent de beauté, de jeunesse et de gloire. Nos quelques échanges sympathiques et un peu nostalgique avec Elisa donneront lieu sans doute à une nouvelle chronique sur ce thème.

14h45 : Piscine. Il n’y que dans l’eau que cette chaleur est supportable et à l’ombre sur un transat. Une bière bien fraîche précèdera une sieste que cette torpeur infernale convoque irrémédiablement. 

Il me sera impossible d’écrire quoi que ce soit durant le reste de l’après-midi. J’ai l’impression d’avoir les neurones liquéfiés. Je passerai la fin d’après-midi et le début de la soirée à me documenter sur le Botswana et à préparer mon périple d’un ou deux mois en listant les points d’intérêts et les lieux qui m’inspirent, ceci à un mètre d’un immense ventilateur qui tourne à plein régime et m’envoie un air qui a au moins le mérite de m’empêcher de suer tout en m’étouffant littéralement.

21h30 : Je m’endormirai de bonne heure après avoir regardé un épisode d’Ozark, une série bien addictive sur Netflix qui dévore à petit feu mon forfait téléphonique tant le wifi, ici, est anémique ou aux abonnés absents. Je fermerai les yeux peu avant 22 heures en me disant dans un demi-sourire que j’adore cette vie et qu’elle vaut bien mieux que toutes les séries Netflix au monde.

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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