Un homme, sens dessus dessous

Un homme, sens dessus dessous

Un road trip sur les pistes africaines en compagnie d’une vieille anglaise n’est pas toujours une partie de plaisir et oblige à conjuguer habilement la fatigue, l’inquiétude et la galère.

Quand je parle de vieille anglaise, j’évoque évidemment mon automobile fabriquée en Grande-Bretagne et en aucune façon les relations parfois houleuses que je peux entretenir avec la perfide Albion et sa digne représentante. Quoique du haut de mon expérience, les deux puissent se rejoindre en termes de perfidie. Depuis deux mois que j’ai pris la route pour aller me perdre hors des sentiers battus de l’Afrique australe, après avoir parcouru 8.000 km au volant de mon Land Rover, après avoir dû essuyer l’explosion du turbo provoquant la destruction complète du moteur, et quelques autres avaries mécaniques follet réjouissantes, je peux dire que je ne suis plus jamais serein quand je tourne la clé de contact et m’apprête à parcourir quelques centaines de kilomètres sur des routes innommables. 

Il y a quelques jours encore, j’ai eu le désagrément de devoir faire appel à un mécanicien de fortune après avoir constaté, en me garant dans une petite ville sans nom pour y déjeuner, que je n’avais tout bonnement plus de freins.

La pédale centrale était extrêmement dure et refusait de s’enfoncer, tandis que le Land ralentissait à peine alors que j’étais presque debout sur le frein. 

Heureusement que je m’en suis aperçu en voulant stationner la voiture devant un restaurant en bord de route et pas à un moment où j’aurais dû effectuer un freinage d’urgence à 100 km/h. 

Heureusement aussi que cela m’est arrivé dans une ville où j’ai pu assez rapidement trouver un mécanicien compétent et pas seul au milieu de nulle part.

Il n’y a pas à dire, quitte à avoir des galères, autant les avoir avec un surcroît de chance et une certaine élégance…

Comme me disait ma bonne maman dans mon enfance : « Avant de tomber, assieds-toi par terre, tu tomberas de moins haut ! »

Le fait de ne pas parler portugais renforçait le challenge de la réparation. Je ne parvenais pas à expliquer le problème, à part répéter comme un abruti, en toutes les langues que je maîtrise : « No breaks », « Pas de freins », « Sin freno» et de mimer que la voiture continuait à rouler quand je faisais mine de freiner avec mon pied droit, ce qui faisait rire aux éclats les cinq ou six personnes qui s’étaient agglutinées autour de la voiture avec son capot béant.

Un type opportun qui espérait visiblement une obole pour m’avoir indiqué un « spécialiste » me mena, à une allure d’escargot, pour ne pas avoir à freiner, dans un lieu où croupissaient davantage d’épaves que de voitures en réparation. Je vis une nuée de mouches s’improvisant mécaniciens se jeter sur le moteur et vociférer en un dialecte bien éloigné du portugais. Puis, trois types se succédèrent en se glissant sous la voiture pour échanger ensuite des avis d’experts. Je compris assez vite qu’ils n’y comprenaient rien et m’aperçus qu’ils envisageaient de réparer l’embrayage.

Quand je leur expliquai que l’embrayage venait d’être changé et que j’avais un problème de freins, la nuée se dispersa en jetant visiblement l’éponge. C’est alors qu’une sorte d’apprenti mécanicien à l’air placide, sentant visiblement que son heure de gloire était à portée de main, ce mit à vouloir démonter un tuyau du circuit de freins avec une grosse pince et une maladresse de débutant. Mon instinct, plus que ma connaissance de la mécanique, m’enjoignit de l’arrêter, de refermer le capot et d’aller voir ailleurs. 

J’allai dans une station-service pour demander main forte, mais comme pour toutes les stations du monde, elles ne vendent plus que de l’essence, des bidons d’huile et de la junkfood. Plus un mécanicien à l’horizon.

Un autre type m’emmena à la sortie de la ville, et me demanda de stationner devant une échoppe, sur le bord de la route, où stationnaient trois voitures avec la gueule ouverte. 

Un grand gaillard vint à ma rencontre, avec un grand sourire et un regard scintillant. J’essayai avec mes mots de lui expliquer le problème. Il me demanda d’ouvrir le capot. Je le vis trifouiller durant trois minutes dans le moteur, identifier où était le circuit de frein dans cet imbroglio de tuyaux, de durites et de tubes. Cinq minutes après il avait localiser la source de la panne. Lors du remplacement du moteur, la protection en amiante d’un tuyau du circuit de frein avait été mal fixée et avait peu à peu glissé, laissant nu un tuyau en plastique qui s’était retrouvé en contact avec une durite en acier du moteur, lui faisant subir des températures excessives, jusqu’à ce que celui-ci fonde et crée une fuite. 

Et c’est à ce moment que l’Afrique devient géniale de créativité, de débrouillardise et d’optimisme. 

Alors qu’en occident, on aurait immobilisé le véhicule pour commander et faire livrer le tuyau à remplacer, ce qui aurait signifié des jours d’interventions, et une dilapidation de mes ressources en temps et en argent. Ici, au fin fond du Mozambique, ce mécanicien inventif, alla dans son débarras découper un tuyau ignifugé de plus grand diamètre. Il coupa le bout troué de la durite d’origine, fit glisser les deux bouts dans le « pansement » de fortune qu’il venait de fabriquer, scella le tout avec de la colle forte. 

Sûr de lui, il me demanda d’aller essayer la voiture. Elle freinait impeccablement. Cela avait pris moins de vingt minutes et il me demanda la somme de 6,60€, à laquelle que rajoutai 1€ pour le petit jeune qui lui servait d’apprenti. 

Si on m’avait demandé à cet instant, qui je préférais de la Grande-Bretagne ou du Mozambique, sans aucune hésitation possible, j’aurais voté comme un seul homme pour le Mozambique. Par expérience, dans ces conditions extrêmes que sont les pistes africaines, en ces terres si éloignées de la technicité sophistiquée et souvent orgueilleuse de nos pays occidentaux, fourbissant des ingénieurs hors-sols à la pelle, je préfère opter pour l’ingéniosité, le sens de la démerde et le bricolage opportun d’un africain qui sait que l’avenir de l’humanité réside davantage dans la réparation et le recyclage, que dans le remplacement et le jetable.

J’aurais appris quelques leçons en ce début de voyage vers ces territoires non-domestiquées par l’homme, c’est qu’il ne faut jamais rouler les mécaniques, car celles-ci, tôt ou tard, finissent par arrêter de rouler. 

J’aurais appris que vivre seul ce genre de mésaventures constitue l’une des meilleures opportunités pour découvrir l’inconnu qui est en nous et expérimenter nos propres limites. Enfin et surtout, j’aurais appris qu’on a beau aller puiser au fond de soi-même le courage, la ténacité, la résilience qui nous permettront de surmonter l’obstacle, on n’est finalement pas grand-chose sans la gentillesse, la fraternité et le génie des autres. 

Désormais, je prendrais tout cela avec une philosophie tout africaine. Il n’y aura aucune différence entre les genoux d’un homme dépassant du dessous de ma voiture ou disparaissant dans les méandres du moteur pour lui réparer une avarie, et un homme sur le toit du Defender en train de l’asperger d’eau et de savon pour le décrasser de ces heures poussiéreuses que je lui ai fait subir. La forme sera désormais inséparable du fond, le cardiologue ayant la même importance finalement que l’esthéticienne. 

Un homme dessus, un homme dessous, peu importe l’objet tant que la monture continue de me faire voyager loin, en m’apportant de fantastiques occasions de vivre pleinement et de croustillants souvenirs.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Un commentaire sur « Un homme, sens dessus dessous »

  1. C’est aussi ça l’Afrique, le Coeur des hommes, leur gentillesse, la »débrouille ». Un problème a toujours une solution tellement simple et les sourires sont les mercis du Coeur 💛❤❤ Bonne route pour de nouvelles aventures 😂😂😂😂

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