Tuer le temps

Tuer le temps

Je suis toujours fasciné par les écrivains qui ont une routine, qui se mettent chaque jour, à la même heure, à la même place pour accomplir leurs travaux d’écriture et convoquer ainsi leur muse.

Pour ma part, j’écris comme je voyage et sans doute aussi comme je vis. Il me faut du mouvement, des changements de cadre et de contexte. Je n’ai qu’une règle : céder à la tyrannie de l’inspiration dès qu’elle se présente. 

Mais il faut bien reconnaître que c’est plus facile à appliquer dans un voyage en solitaire que lorsque je suis en société ou que je voyage accompagné. 

Cela m’oblige parfois à arrêter la voiture au bord d’une route et à prendre en note docilement ce qui m’est dicté secrètement par ma muse. J’ai ainsi le sentiment d’avoir pris en stop, sans m’en apercevoir, mon Erato, la despotique muse des poètes, ou d’avoir embarqué le fantôme d’un écrivain décédé depuis des lustres, mais qui n’avait de toute évidence pas fini d’écrire, se servant alors de moi, presqu’à mon insu, pour achever son propos, me laissant croire que c’est moi qui suis inspiré, alors que c’est lui qui me souffle les mots. 

Je n’ai aucune routine en ce qui concerne l’écriture, tout comme je n’en ai aucune dans l’existence en général. J’ai écrit des chroniques de voyage au fond de discothèques endiablées au Sénégal, dans un hôtel où l’on célébrait un mariage Zambien en torturant des enceintes au-delà des capacités auditives d’un être humain, sur le toit d’un 4×4 en Afrique du Sud alors que le soleil pointait son nez timidement, dans la chambre d’un hôtel de passe au Pérou à la lumière d’un néon rouge, sur un boutre voguant dans des eaux turquoises et scintillantes au Mozambique, dans une case perdue accrochée aux flancs une montagne luxuriante en Nouvelle-Calédonie, dans une cabane de bois et de verre suspendue au-dessus de la région du café en Colombie, dans des bus bringuebalants et hors d’âge en Équateur, dans des auberges de jeunesse où j’étais le doyen en Nouvelle-Zélande, sur un catamaran entouré d’amis fêtards en Australie, adossé au mur d’une station-service, pour me protéger des viriles bourrasques de vent de la Patagonie, et dans tant d’autres lieux du monde, où j’ai jeté l’encre, après avoir largué les amarres. 

Mais j’avoue que j’ai adoré ces quelques jours passés à écrire au bord de l’Océan Indien, dans la charmante bourgade de Tofo. J’avais garé mon Land Rover et jeté mon sac dans un petit hôtel merveilleux et raisonnable en termes de prix : le Turtle Cove Lodge. 

Bien sûr, le fait d’avoir été quasiment le seul client dans ce lieu joliment décoré et inspirant, n’était pas pour me déplaire. 

J’y écrivais parfois après être tombé du lit vers quatre heures du matin. Le lieu était plongé dans l’obscurité, je m’installais dans le jardin, près de la piscine ou dans la courette à l’entrée du Lodge. Seul au monde dans le creux finissant de la nuit, en priant vainement jusqu’à l’aube, que les moustiques soient devenus végétariens. Hélas, mes prières ne furent jamais exaucées et à cinq heures du matin, tous les restaurants étant fermés, un écrivain français insomniaque constitue pour beaucoup un met de choix ! 

Je serais bien resté plus longtemps à Tofo à me la couler douce et à écrire des chroniques de voyage, ayant encore tellement de thèmes à aborder. Il m’arrive plus de choses que je ne peux en écrire. Mais le Mozambique est un très grand pays, les distances consument le temps en interminables heures de routes et mon Visa prend fin dans une douzaine de jours. Alors, dans cette course contre la montre, devant arbitrer en permanence entre la nécessité de voyager et le plaisir d’écrire, deux activités difficilement compatibles, je laisserais à Emil Cioran le soin de conclure cette mini chronique, en guise de pirouette :

« Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l’aise entre assassins. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

4 commentaires sur « Tuer le temps »

  1. Cela donne envie d’aller tuer le temps au Mozambique et de s’y réchauffer la couenne, cet hiver. Est-ce que les loueurs de voitures Sud Af’ autorisent toujours le passage au Mozambique ?

    Aimé par 1 personne

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