Le peuple du vent

Je me suis posé quelques jours, sans savoir vraiment combien de temps, dans un campement sympathique, dont je suis l’unique occupant depuis une semaine, sur les rives du fleuve Zambèze. 

J’avoue que je goutte avec délectation à cette solitude engendrée en grande partie par cette pandémie du covid, qui se double d’une épidémie bien plus grave de peur et d’une série internationalement contagieuse de décisions absurdes. Mais c’est ainsi… je fais finalement partie des heureux gagnants et apprécie chaque jour le privilège de cette vie nomade élimée de ses hordes de touristes. 

Je patiente en attendant un hypothétique eVisa, après m’être fait refoulé à la frontière du Malawi comme je l’expliquais lors d’un précédent post. 

Les heures sont magnifiquement ralenties. Assigné à résidence par la force des choses, dans un domaine qui se limite à une tente posée sur le toit d’un 4×4 en bordure d’un des plus grands fleuves d’Afrique, avec une vue époustouflante sur la ville de Tete. 

Mon activité principale et quotidienne consiste à attendre, réfléchir, contempler, écrire et regarder ce temps qui passe inéluctablement en m’offrant le spectacle d’un monde qui surgit et s’offre, derrière une apparente vacuité, dès que l’on est parfaitement immobile. Dans l’attente d’une décision d’un fonctionnaire situé je-ne-sais où, je prends donc mon mâle, qui a la bougeotte, en patience…

Prenant mon café de bon matin au plus près du fleuve, je contemple comme chaque jour la majesté de ce grand sage africain, qui s’écoule avec sérénité depuis des millions d’années, ainsi que la vie discrète et fragile qui s’y révèle. Le monde animal et végétal font en général moins de bruits et de démonstrations ostentatoires que les humains, trimballant leurs ego et leur besoin d’exister. C’est un univers de paix et de silence qui se déploie sous mes yeux. 

On me dit qu’il y a des crocodiles et des hippopotames, ces derniers faisant davantage de morts chaque année en Afrique que les crocodiles ou tout autre animal de mauvaise réputation. 

Je suis du bon côté du fleuve, du côté de la nature. La civilisation et le monde moderne, le bruit et la fureur, sont sur l’autre rive du Zambèze. Ne me parviennent de la ville qu’une rumeur sourde, les sons mêlés et assourdis des voitures qui filent à toute allure sur la route de l’autre côté. Je me demande parfois pourquoi les hommes ont besoin de faire autant de bruit. J’ai hâte de m’éloigner des villes, ces temples du vacarme, et des routes qui agglomèrent autour d’elles l’essentiel de la population, avec leurs activités tapageuses.

Aller me fondre dans la nature, bivouaquer dans le bush, sur le bord d’un point d’eau et observer sans contrainte de temps ou de mouvement, dès l’aube, toute la faune venir s’abreuver d’eau et de silence. Vivement…

Je me contente de ce que j’ai, et savoure chaque jour, même au cœur d’une cité où je ne suis que de passage, le bonheur de vivre une existence que j’ai pleinement choisie. 

Ces jours-ci, je me réjouis de ce bout d’herbe verte qui m’accueille en se rendant le plus hospitalier possible. De grands arbres judicieusement espacés, me protègent du soleil aux heures chaudes de l’après-midi et abritent, le temps d’un brin de causette, une grande variété de volatiles en tout genre qui sifflent, piaillent, chantent, caquètent, chacun s’exprimant dans un registre qui lui est propre. Ils font un sacré vacarme au-dessus de ma tête, mais un joyeux celui-ci. Ils me donnent des nouvelles de leur monde. On y traite des sujets du jour, pas ceux de la veille qui n’existent plus, ni ceux du lendemain dont on ne sait rien. Sur leur chaîne info, qui se diffuse avec la brise et se reflète sur l’écran argenté des eaux du Zambèze, point de débats ou de polémique. On y discute simplement de la vie du fleuve, des événements locaux qui rythment l’existence de cette bande marécageuse d’une vingtaine de mètres qui nous sépare de l’eau durant la saison sèche et dans laquelle grouille une invraisemblable quantité d’habitants. 

Depuis la nuit des temps, il règne ici une sorte de promiscuité raisonnée. On se tolère entre voisins ou on s’ignore la plupart du temps… Sinon, on s’y dévore aussi copieusement et cela alimente les gazettes du soir. « Qui s’est fait bouffer aujourd’hui ? » est la question qui circule de bec en bec dès que la Lune dirige son projecteur sur ce bout de jungle aquatique. 

Un héron cendré, aux airs d’académicien grimpé sur des échasses, s’est auto-proclamé rédacteur en Chef du journal du matin. De sa plus belle plume, il alimente la chronique nécrologique et la rubrique des faits divers, qui sont les pages les plus lues de cette feuille de chou locale.

Chaque jour, je passe un temps que l’on pourrait qualifier de considérable, à ne rien faire. Du moins, c’est ce que penserait un observateur hâtif qui me verrait immobile, assis sur ma chaise en bordure du fleuve, le regard dans le vide, ma tasse de café totalement refroidie à la main. Mais il n’en est rien, bien au contraire. Je me rends disponible à la contemplation et me laisse pénétrer par la beauté de la nature. Mais le génie du vivant n’est pas long à surgir. 

Hier, par exemple, je m’amusais de l’intelligence que déploient les arbres. Leur tronc sort du sol à distance raisonnable pour ne pas se gêner, ou pour faire plaisir à ceux qui les ont plantés, inventeurs avant l’heure de la distanciation sociale. Ils montent vers le ciel, dans un effort de rectitude impeccable. On dirait des protestants anglais, mornes et taciturnes, allant à confesse. En revanche, dès qu’on lève les yeux, ces bigots protestants deviennent des Italiens communicatifs en diable. Leurs frondaisons se mêlent en grandes embrassades, leurs branches s’entrecroisent et les oiseaux s’y égaient en oubliant chez qui ils logent…

Tout n’est plus que connivence et hospitalité dans les cimes. C’est un spectacle si réjouissant. 

Tiens ! Prenez aussi l’exemple d’avant-hier ! Vers sept heures du matin, me voyant siroter un café encore fumant, le regard paraissant se perdre dans le vide, on aurait légitimement pu penser que je m’étais absenté du monde environnant et que mon esprit vaquait à quelques secrètes préoccupations. En réalité, je contemplais avec assiduité la comédie humaine qui se jouait de l’autre côté du fleuve, bien heureux de ne plus en être, ni de devoir y faire des simagrées et autres ronds de jambes. J’étais plus que jamais attentif à ce qui m’entourait. Toutefois, comme souvent dans la vie, il ne suffit pas de regarder pour voir véritablement. Tout est une question de focale et de mise au point. 

Je regardais attentivement ce qui se déroulait à quelques centaines de mètres, sur l’autre rive, mais mes yeux ne percevaient pas l’incroyable ballet qui se déroulait à quatre mètres seulement, dans le même champ de vision. 

Il fallut une fraction de seconde pour qu’un de mes neurones, plus alerte et franc-tireur que les autres, remarque quelque chose et déclenche l’alarme. Une partie de mon cerveau fut instantanément dédié au changement de vision, passant du téléobjectif de 400 mm à un modeste 50 mm, plus conforme avec le champ visuel humain. 

Et c’est ainsi qu’ils m’apparurent, se détachant nettement, avec leur petite silhouette noire, sur le fond laiteux de ce ciel matinal. Une troupe virevoltante, que je pris d’emblée pour des pucerons mais qui s’avérèrent de minuscules mouches, était en train de donner un spectacle bien plus intéressant que celui qui se déroulait loin d’ici, de l’autre côté du fleuve. 

Maurice Béjart ou Pina Bausch avaient dû régler la chorégraphie de cette trentaine de moucherons d’une agilité époustouflante. A moins que ce ne fût Benjamin Millepattes qui eut été en pleine répétition matinale avec cette compagnie composée exclusivement de petits rats volants de l’Opéra du Mozambique. Toujours est-il que leur numéro, d’une virtuosité aérienne inégalée, m’incita à me lever de ma chaise et à me rapprocher très lentement pour aller les observer puis les filmer. 

Ils dansaient en se faisant face deux par deux, voire trois par trois, et soudain, en une fraction de seconde se lançaient tous dans une course poursuite d’une ou deux secondes, à une vitesse tellement prodigieuse que ne parvenais plus à les suivre, puis ils reprenaient soudainement leur danse stationnaire en face à face. Le temps de faire quelques pas de danse et quelques secondes après, ils se lançaient tous, à nouveau, dans une cavalcade hallucinante qui les rendaient invisibles pour l’œil humain. 

Comment ne pas être éberlué par un tel génie, une telle fulgurance et cette maitrise dans l’art du déplacement, si magistralement orchestré et synchronisé, faisant que la troupe revenait immanquablement à la même place, sans sortir des limites de la scène que le maître chorégraphe, lui aussi invisible, leur avait fixé.

Aujourd’hui, nouveau spectacle, autre atelier.  Il s’agit vraisemblablement d’un stage d’architecture.

Évidemment, il n’y a jamais de programme décidé à l’avance. Tout dépend des intervenants disponibles et des artistes qui passent dans le coin. Il suffit que je m’asseye de bon matin, entre 5h et 7h, que je me rende disponible pour que la première troupe de saltimbanques vienne faire son numéro de lève-tôt.

Ce matin, justement j’ai fait connaissance avec les Crithagra Mozambica, une troupe d’artistes répandue dans toute l’Afrique centrale et australe, plus connue auprès d’un public francophone comme les « Serins du Mozambique ».

J’avais repéré depuis quelques jours, sans y prêter davantage attention, des boules d’herbe qui ressemblaient à des nids construits à la ramure de certaines tiges de roseaux, se balançant au gré du vent au-dessus du marécage. 

C’est en voyant de magnifiques oiseaux jaunes venir s’y accrocher que je commençai ce matin à m’y intéresser d’un peu plus près. Pour ce faire, après avoir observé leur manège durant une bonne vingtaine de minute, je descendis en lisière du marécage recouvert d’herbes folles, m’adossai à un tronc pour ne plus bouger un sourcil durant de longues minutes. Encore une fois, la vertu de l’affût fit son effet. Ce fut alors un défilé aérien de haute voltige. A quelques mètres de moi, la patrouille du Mozambique déployait ses meilleurs pilotes de chasse pour une démonstration impressionnante de joie et de précision.

La vie de ses petits serins consistait en trois activités principales: consolider leur nid fait d’une enchevêtrement de brindilles savamment entremêlées et fixées aux roseaux à grand renfort de fils d’araignée (quelle admirable technicité!), protéger leur nichée des prédateurs éventuels, notamment une autre espèce de piafs mal fagotés, plus petits mais sournois au possible, auxquels ils devaient voler dans les plumes sans vergogne, et aller dans les environs se ravitailler en insectes, en pulpes de fruits et diverses graines pour nourrir les quatre oisillons qui naissent quand les nids n’ont pas été saccagés avant. Cela occupe laborieusement toute une journée. 

J’étais émerveillé, admiratif et plein de questions que j’aurais aimé leur poser s’ils n’avaient pas été si débordés, si virevoltants et je dois l’avouer quelque peu méfiants à l’égard de ce David Attenborough en herbe que je devais être à leurs yeux. Et puis je ne parlais pas un traitre mot de portugais. Finalement, tout nous séparait, hormis le fait que nous habitions sur la même planète. 

Alors, je retournais à mon fauteuil de Réalisateur de films animaliers, renonçant à concourir pour un oscar du meilleur documentaire, et faute d’avoir pu décrocher une interview, allai glaner sur internet quelques informations pour en savoir davantage sur ces petits soleils à plumes qui illuminent gaiment ce marais où rôdent les crocodiles.

Je découvris une foultitude d’informations passionnantes dont je vous fais grâce, devinant que les passionnés d’ornithologie qui lisent cette chronique se compte sur les doigts d’une main. Mais ce que j’ai découvert m’a coupé les ailes pour le reste de la matinée, notamment après constaté que les Serins du Mozambique sont parmi les « oiseaux de cage » les plus prisés en Occident, qu’il s’en capture quelques dizaines de milliers chaque année pour servir d’animal d’ornement et de compagnie à des humains qui ne conçoivent la vie que domestiquée, à domicile et aseptisée !

Après avoir constaté que mes amis si joyeux et soucieux de leur progéniture, comme devraient l’être tous les parents du monde, se monnayaient entre 45 et 85€ dans des oiselleries ayant pignon sur rue, je ressentis un voile de tristesse qui assombris une bonne partie de ma matinée.

J’évitai bien sûr de lire à voix haute ce passage découvert sur le site d’un marchand d’animaux, de peluches vivantes, dont je vous livre un extrait : « Comportement social : Un couple de serins du Mozambique supporte le logement en cage mais dans ces conditions, il pond généralement des œufs clairs ou n’élève pas ses petits. Une volière communautaire lui convient mieux. Mais il ne faut pas loger plusieurs mâles ensemble, car en période de reproduction, ils peuvent devenir très agressifs entre eux. Il est préférable de mettre seulement un couple par volière. »

J’éteignis mon portable et restai un long moment songeur, m’interrogeant sur notre monde et sur cette obsession que nous avons à vouloir tout nous approprier, à inféoder la Nature dans ce qu’elle a de plus magnifiquement prolifique, quitte à transformer des artistes virtuoses et immensément libres, en petits chanteurs d’opérette pour égayer de tristes appartements.

Une fois de plus, je savourais la chance de vivre ces moments de grâce, en étant persuadé d’être sur la bonne rive, du côté d’une nature libre et prolifique, voyant de loin proliférer dans le bruit et la fureur, un monde sans cesse plus artificiel, désincarné, virtuel et sécurisé. 

C’est décidé ! A partir de demain, dans l’attente de mon prochain spectacle matinal, je m’habillerai en jaune et volerai dans les plumes du premier qui aura l’intention malencontreuse de vouloir mettre une Pie en cage !

Je ne puis conclure cette chronique sans laisser Jean Giono nous rappeler une vérité dont j’ai fait, pour mon plus grand bonheur, ma philosophie de vie :

« Le monde n’appartient pas à ceux qui le possèdent, mais à ceux qui le contemplent. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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