Un jour, tu vas bien…

Un jour, tu vas bien et soudain tout va mal…

Après treize jours passés à explorer en tous sens le Lesotho et à m’étourdir de toutes ses merveilles, je redescendis vers l’Afrique du Sud par le mythique poste frontière du Sani Pass, ce sentier de caillasses qui descend à la verticale, en d’impressionnants virages en épingles à cheveux, pour déboucher sur la région du KwaZulu-Natal, chahutée récemment par des émeutes et d’innombrables incendies volontaires. 

Bien que cette province soit peu recommandée par les autorités et qu’un grand nombre de routes aient été fermées ou de villes mises sous un contrôle policier renforcé jusqu’au retour au calme, je décidai d’aller vadrouiller dans ce qui constitue l’épicentre de la culture Zoulou.  

Je m’accordais donc quelques jours volontairement ralentis pour souffler, écrire une ou deux chroniques, me reconnecter au mode de vie occidental, m’occuper du Land Rover, laver mon linge et décider de la suite du périple. Évidemment, le Kruger National Park, plus ancienne réserve d’Afrique du Sud et l’une des plus importantes du continent Africain me semblait incontournable. Le Kruger est un vaste territoire préservé situé au nord-est du pays, bordé au nord par le Zimbabwe et à l’Est par le Mozambique. S’étendant sur plus de trois cent cinquante kilomètres en hauteur et une soixantaine de kilomètres en largeur, le Parc Kruger a sensiblement la même superficie que l’État d’Israël. Autant dire qu’avec les montagnes, les forêts tropicales et les immenses étendues de bush qui le composent, ainsi que la faune innombrable qui le peuple, il mérite le détour et constitue un lieu d’exploration garantissant de belles rencontres et découvertes. Jamais l’école buissonnière n’aura aussi bien portée son nom.

Je décidai donc de rejoindre rapidement Nelspruit, dernière grande ville avant la vie sauvage, se situant aux portes sud du Kruger, à huit-cents kilomètres de la minuscule bourgade d’Himeville, où je m’étais accordé ces quelques jours de répit. Voyageant toujours sans le moindre guide touristique, me contentant de butiner au préalable les sites internet et les blogs de voyageurs, discutant fréquemment avec les habitants du cru ou avec d’autres baroudeurs pour déterminer chaque jour les étapes de mon périple quotidien, je me laisse guider par l’instinct, quelques bons plans et une poignée de lieux incontournables, constituant les points d’intérêt du parcours, à visiter… ou pas, selon l’envie et l’humeur du jour.

Ainsi, plutôt que de foncer tête baissée vers le Kruger, en donnant l’impression d’être pressé par le temps, je fis un crochet le long de la frontière occidentale du Lesotho, dans le fameux massif du Drakensberg, la montagne du Dragon en Afrikkans, qui constitue la partie orientale du Grand Escarpement de l’Afrique australe. Les paysages y sont majestueux, notamment dans le Maloti-Drakensberg Park, débouchant sur de véritables chefs-d’œuvre de la Nature, dominant l’horizon et imposant le respect comme le Giants Castle ou Cathedral Peak, ou bien encore les Tugela Falls, une muraille verticale qui accueille une succession de cinq cascades consécutives, faisant d’elle la plus haute chute d’eau du monde, avec plus de neuf-cents mètres dans le vide. 

Je ne croisais quasiment personne sur les pistes de terre et de graviers qui serpentaient au milieu de ces massifs de quartz dur, se riant de l’érosion, et de ces gorges taillées dans des schistes d’une tendresse coupable. Les sentiers bordaient des clôtures qui s’étendaient à l’infini, constituant un dédale de fermes immenses qui se juxtaposaient, découpant ces territoires austères en damiers fauves et bruns. En hiver, durant cette saison sèche, les propriétaires mettent le feu à leurs champs immenses, pour une raison qui m’échappe et que personne n’a été capable de m’expliquer, si ce n’est une manière facile de débroussailler. Ainsi, voit-on au loin des feux rongeant les champs, s’attaquant aux flancs de la montagne, faire des signaux de fumée à l’adresse de dieux obstinément invisibles, sans doute une manière pour ces célestes fumeurs de cigare de respirer un peu les saveurs d’ici-bas, sans trop se mêler des petites affaires humaines, par trop désespérantes.

(Explication de l’encyclopédie Universaliste sur la culture sur brûlis : « La culture sur brûlis appartient à la famille des techniques agricoles primitives utilisant le feu comme moyen de création du champ (écobuage, essartage, feux de brousse). Cette technique est particulièrement utilisée comme moyen de défrichement et de fertilisation dans la zone tropicale et équatoriale où elle prend des noms divers : ladang (Indonésie), lougan (Afrique noire), milpa ou chacra (Amérique du Sud), ray (Indochine), tavy (Madagascar). La terminologie anglaise indique shifting cultivation ou swidden cultivation. »)

Après une longue journée à me perdre avec bonheur, en parfaite solitude, au pied des hautes pentes de la chaîne du Drakensberg, je piquais vers le nord-est pour aller reposer ma carcasse fourbue dans la petite ville-étape de Ladysmith. 

Le lendemain, après une nuit réparatrice dans un confortable petit hôtel dont le prix écorna quelque peu mon budget, je décidai de ne pas traîner et de consacrer toute la journée à rejoindre les environs du Kruger. Nelspruit se situait à environ cinq-cents kilomètres. Voulant voyager loin et durant cinq mois, je ménageais ma monture et prenais soin de ne pas dépasser les 110 km/h au volant de mon vénérable Defender, préférant solliciter ses remarquables capacités techniques pour de futurs records d’escalade sur des reliefs escarpés, de franchissement de rivières et de pistes poussiéreuses ou en tôle ondulée, plutôt que pour des records de vitesse sur des autoroutes bitumées.

Nous atteignîmes Nelspruit vers 17h, peu avant la tombée de la nuit. J’eus l’impression de me retrouver dans un mini Johannesburg, avec son foisonnement de centres commerciaux qui concentre la vie sociale des Sud-Africains, ses grandes artères, ses zones industrielles et commerciales, ses enseignes publicitaires ou logo de grandes marques qui ornent les façades des bâtiments et indiquent qu’ici l’hyperconsommation est reine, le crédit y est monnaie courante et l’obsession du paraître, comme partout : la norme ! 

Tous ceux qui ne peuvent participer à ce grand spectacle de l’affranchissement social, par l’argent et le divertissement, sont exclus de ce décor impeccable et relégués aux portes de la ville, dans des townships où la tôle ondulée constituent le seul abri pour ces millions d’âmes rouillées, qui n’ont parfois d’autres choix, pour manifester leur colère, que de brûler les magasins inaccessibles pour eux ou de piller les entrepôts des nouveaux temples commerciaux.  

Je sus immédiatement que je ne resterai qu’une nuit dans cette ville trop développée et trop superficielle pour moi. J’avais besoin de vastes espaces, d’errer vers des horizons non-domestiqués, de croiser davantage les grands animaux sauvages en liberté que mes semblables, plus ou moins policés, occupés pour la plupart au dérisoire objet de leur vie citadine.

J’avais abandonné toutes ces préoccupations modernes, l’ivresse de vouloir posséder, le confort rassurant et la course à la réussite. Je voulais du vide, du lent, du silence et du naturel, quatre ingrédients vitaux qui étaient désormais incompatibles avec la vie moderne.

Les portes du Kruger me tendaient les bras, mais je m’étais laissé dire que la région qui bordait la frontière ouest du parc, sur plus de deux-cents kilomètres vers le nord, était de toute beauté. Le massif du Drakensberg venait s’y échouer lentement et l’érosion avait semble-t-il fait de grandes œuvres entre les villes de Sabie et de Hoedspruit, le long de la bien nommée Panorama Route.  

Ce soir-là, je sympathisai avec Anton, seul autre client du guesthouse, un retraité au regard malicieux qui habitait Capetown mais qui était également en vadrouille pour quelques mois dans l’Est du pays. Le land Rover, tout équipé avec sa tente sur le toit, son auvent, ses quatre jerricans d’essence et sa bouteille de gaz à l’arrière, est un peu comme un chien, il attire l’attention, suscite la curiosité et dénoue les langues. Nous avions donc échangé avec le pauvre Anton, qui se trouvait cloué à Nelspruit, sine die, car sa femme venait d’attraper le Covid et se débattait entre la vie et la mort dans le service de soins intensifs du meilleur hôpital du coin. 

J’hésitais à entrer dans le parc Kruger qu’il connaissait bien, par l’une de ses portes sud, à passer une petite semaine à serpenter vers le nord, changeant de lieux et de campements chaque jour, pour ressortir par l’un des minuscules postes frontières, celui de Giriyondo situé vers le centre du parc ou celui de Pafuri à l’extrême nord qui marqueraient mon entrée au Mozambique, mais qui m’amèneraient à parcourir ensuite d’immenses distances sur des pistes esseulées, longeant le Parque Nacional do Limpopo, l’équivalent du Kruger mais du côté mozambicain. Je n’avais rien contre la perspective de passer quelques jours au cœur de ces étendues particulièrement sauvages, mais je m’inquiétais un peu quant à la possibilité de pouvoir me procurer des devises et une carte SIM locale à des postes frontières si éloignés de tout.

L’autre possibilité consistait à suivre les conseils d’Anton qui me recommanda la Panorama Route, à remonter vers le nord pour profiter de cette belle région et d’entrée au Kruger vers Hoedspruit, pour ensuite l’explorer vers le sud, qui concentre la faune la plus grande et diversifiée du parc, puis de passer au Mozambique par son poste frontière principal, Lebombo/Ressano Garcia, qui me séparerait d’une centaine de kilomètres à peine de la capitale, Maputo.

J’optais donc de bon matin pour cette seconde option qui me permettrait, en entrant au Mozambique par la capitale, de faire mon test PCR, d’obtenir rapidement des devises, les moyens de communiquer et de m’informer, mais aussi de me ravitailler en cigares à des prix raisonnables, car l’Afrique du Sud m’a obligé à me sevrer durant de trop longues semaines, le prix des cigares y étant trois fois plus cher qu’en France, qui n’est déjà pas connu pour être un pays bon marché. La perspective d’écrire mes prochaines chroniques de voyage, enveloppé dans des volutes inspirantes et réconfortantes, était presque plus tentante que de disposer rapidement des moyens financiers et technologiques me permettant de me mouvoir dans ce nouveau pays ! Le nomade est parfois un sacré fumiste… 

Je quittai Nelspruit vers neuf heures trente et bifurquai sur la R37 qui devait me mener à Sabie, en traversant des kilomètres de montagnes recouvertes d’épineux, immenses exploitations forestières où le sapin se débitait à l’hectare et où on lui demandait de pousser vite pour satisfaire la demande croissante de meubles ou de cercueils ! La route devait ensuite me mener à Graskop, après un crochet par la charmante ville-musée de Pilgrim’s Rest, vestige touristique de la ruée vers l’or. De là, s’ouvrirait une autre partie fabuleuse de la chaîne du Drakensberg : le Blyde River Canyon, l’un des plus vastes canyons au monde. Puis, en fin de journée, je rejoindrai Hoedspruit où j’essaierai de me trouver un lieu pour domir. Ça s’était le plan.

Mais la vie est ainsi : un jour, tu vas bien et soudain tout va mal…

J’étais à mi-chemin entre Nelspruit et Sabie. Je filai insouciant et heureux de cette journée qui m’attendait et de la promesse de paysages vertigineux que je ramènerai dans le baluchon de mes souvenirs. Les montagnes couvertes de leur manteau vert pin se détachaient dans le lointain sur un ciel impeccablement bleu. Bob Marley mettait un air de reggae dans cette atmosphère australe. Lorsqu’il entama Jamming, sans doute sa plus belle chanson, je montai le son presque au maximum, sur l’autoradio Alpine dont les vendeurs du Land Rover m’avaient vanté les mérites, si bien que je n’entendis pas que quelque chose clochait.

J’entamais une longue côte en ligne droite à une allure raisonnable quand je ressentis quelques à-coups, puis soudain un bruit assourdissant venant du moteur. Instantanément, un énorme nuage de fumée blanche jaillit de celui-ci, à tel point que je ne parvenais plus à voir la route. Derrière, dans le rétroviseur, la même fumée blanche, dense et opaque masquait l’horizon. L’intérieur du véhicule lui-même commença à s’emplir de fumée. Tout cela ne dura que quelques secondes durant lesquelles je me rangeai sur le bas-côté en urgence. Je coupais le contact et retirai la clé mais le moteur, au lieu de s’arrêter, se mit à s’emballer et à monter dans les tours comme si j’étais debout sur l’accélérateur. Ne comprenant pas ce qui se passait et craignant que la voiture explose, avec le compte tour qui devait atteindre la zone rouge alors que le contact était coupé, je sorti précipitamment du Land sans même regarder si un véhicule arrivait. Je m’éloignai instinctivement en comprenant que la journée n’allait pas vraiment se dérouler de la manière souhaitée. A une dizaine de mètres à l’arrière du Land Rover, j’assistais impuissant à l’emballement du moteur, sans rien comprendre de ce qui pouvait bien se passer. Soudain, une explosion venant du dessous du capot fit place à une énorme fumée noire qui sortit du pot d’échappement et le moteur cala enfin. Alors que je me rapprochai de la voiture, je vis des litres d’eau et de liquide de refroidissement se répandre sur la chaussée, comme si le Land se pissait dessus. 

Mes connaissances en termes d’automobile se limitant à la préface du livre « La mécanique pour les Nuls », je ne parvins pas comprendre immédiatement ce qui venait d’arriver mais je savais qu’il ne s’agissait pas d’un simple changement de fusible pour que tout reparte comme avant et que mon voyage, ainsi Bob Marley et moi, retrouvions notre insouciance et fassions des projets d’avenir.

J’ouvris le capot du Land et constatai qu’il y avait une sorte de liquide noir et graisseux partout. Je vis surtout un immense mystère jaillir de cet enchevêtrement de tuyaux, de câbles et de durites, avec au milieu la certitude que mon voyage venait de prendre du plomb dans l’aile et que la partie aventureuse venait de monter d’un cran !

C’est quand l’adversité survient que l’on prend conscience à quel point on est démuni et peu préparé au pire. Je me retrouvais échoué au bord d’une route, dans un pays qui m’est étranger en tout, avec une assurance automobile, certes, mais sans le moindre numéro d’assistance. Mon ami André, par l’entremise duquel j’avais pu acheter la voiture, n’étant pas moi-même résident sud-africain – ce qui compliquait considérablement les démarches – m’avait bien remis les papiers du véhicule et le certificat d’assurance sur lequel ne figurait aucun numéro d’urgence. Qui plus est, il était en France pour quelques semaines de vacances bien méritées, autant dire injoignable. 

Par chance, j’étais en Afrique du Sud, non loin de quelques villes et pas perdu au fin fond du Zimbabwe ou du Malawi, ce qui aurait été autrement plus inquiétant. J’avais du réseau et me mis à chercher un garage dans les environs. Je m’aperçus sur Google Maps qu’il existait un concessionnaire Land Rover à seize kilomètres à peine de lieu où j’étais échoué. La cavalerie allait venir à mon secours avant que je me fasse scalper par les Indiens. Ce n’était plus qu’une question de temps, assurément d’argent et surtout de gestion de ce sentiment de désarroi que je sentais monter en moi.

J’appelais donc le concessionnaire Land Rover, pu expliquer mon cas et une charmante dame parlant anglais avec un accent d’Afrikaners à couper au couteau, me donna un numéro de service d’assistance, que je m’empressai de noter avec le même enthousiasme que si une voyante me dictait les numéros gagnants du prochain tirage du Loto.

C’est à ce moment que je vis surgir un vieux monsieur. Je ne l’avais pas entendu se garer à une dizaine de mètres de mon bouillant Defender. Lui aussi était un Landy, un propriétaire de Land Rover qui devait s’arrêter par solidarité. Le sien en revanche avait dû faire la guerre et son moteur avait dû exploser une demi-douzaine de fois à voir l’état de l’engin qu’il conduisait. Je ne compris que vingt pourcents à peine de ce qu’il me raconta dans un mélange d’anglais et d’afrikaans, dissimulé derrière un épouvantable accent. Il se pencha sur le moteur, le regarda d’un air dépité et me fit une mauvaise blague en me tendant une boîte d’allumettes tout en me disant qu’il ne me restait plus qu’à lui mettre le feu. J’esquissai un sourire forcé et lui dit que je n’avais pas besoin d’aide, étant en relation avec le service d’assistance de Land Rover. Il repartit en me souhaitant bonne chance.

Quelques minutes plus tard, tandis que j’attendais que Land Rover me rappelle, je reçus un message de leur service d’assistance me confirmant qu’ils avaient bien reçu ma position, qu’ils contactaient un dépanneur et me demandant si je pouvais régler en cash les 2500 rands (soit l’équivalent de 150€) du remorquage.

J’allais leur répondre quand un gros 4×4 Mercedes se gara derrière mon Defender à la gueule béante. Deux Sud-Africains de forte carrure en descendirent avec un sourire sur les lèvres, sans même m’interroger si j’avais besoin d’aide. Au vu de ma mine déconfite, la réponse précédait visiblement la question. Le plus jeune, qui était visiblement le fils, vint inspecter les dégâts en m’expliquant qu’ils avaient deux Land Rover, l’un étant du même modèle que le mien, mais plus ancien et qu’ils en avaient eu six auparavant. Je dus avoir le même air que Bernadette Soubirous le jour où la vierge est apparue, me sachant désormais dans des mains expertes. Son père qui nous avait rejoint fit une moue peu engageante, que je pris pour une tête d’enterrement qui annonçait la mort définitive de mon moteur. Après avoir constaté qu’il n’y avait plus la moindre goutte d’huile dans le moteur, que le radiateur était vide, que l’ensemble du liquide de refroidissement s’était fait la malle discrètement sur le bitume, il m’expliqua que le turbo avait cassé, aspirant du même coup des corps étrangers, des pièces mécaniques et l’ensemble de l’huile dans le moteur, provoquant son emballement puis sa casse. L’important nuage de fumée noire venait de l’huile qui fut complètement aspirée dans le moteur et qui se transforma en carburant, jusqu’à ce que celui-ci se grippe et s’arrête. 

J’expliquai alors à Jaques et à son fils Zyane que j’étais en relation avec l’assistance de Land Rover et qu’ils étaient sur le point d’envoyer une dépanneuse afin d’emmener mon Defender bien mal en point chez le concessionnaire de Nelspruit. Le père échangea quelques mots avec son fils en Afrikaans et me recommanda de n’en rien faire, car le concessionnaire officiel allait me faire un échange complet avec un moteur neuf et que cela allait me coûter une fortune. Il me recommandait de l’emmener chez Allen, l’autre spécialiste de Land Rover à Nelspruit, chez lequel il faisait réparer toutes ses voitures depuis vingt cinq ans. C’est dans de tels moments que l’instinct, la capacité d’évaluer la confiance dans un individu, qui plus est un pur inconnu, et un certain discernement deviennent cruciaux pour prendre la meilleure des décisions. Ils me semblaient savoir de quoi ils parlaient et je sentis que contrairement à moi, ils avaient lu l’ouvrage « La mécanique pour les Nuls » jusqu’à la dernière page, là où se situent le nombre d’exemplaires tirés, le nom de l’imprimerie et la date du dépôt légal. Autant dire que nous ne boxions pas dans la même catégorie et que je décidai sur le champ de leur faire confiance. Va pour Allen, le spécialiste renégat de Land Rover !

Ils lui téléphonèrent, lui expliquèrent la situation et lui dirent qu’ils lui amenaient un Defender 90 de 2010 en roues libres, conduit par un sympathique gaulois qui ne roulait pas les mécaniques et semblait mal en point pour son projet de tour de l’Afrique australe en 4×4. 

Très gentiment, ils se proposèrent de me remorquer jusqu’au garage de Nelspruit et me demandèrent si j’avais un câble de remorquage. Hélas oui ! Et j’aurais adoré pouvoir le laisser dans son emballage d’origine et ne pas avoir à m’en servir. Le père remonta dans son imposant SUV Mercedes, tandis que le fils prit le volant après m’avoir demandé de monter à ses côtés. S’aidant de la pente pour le faire reculer en roue libre, il braqua d’un coup et fit un parfait demi-tour pour se mettre dans la direction de Nelspruit. J’avais l’impression qu’ils faisaient cela tous les jours tant leur ballet semblait parfaitement réglé. Zyane accrocha la courroie de remorquage à l’aide d’une manille sous mon Land puis la relia en un tournemain au véhicule de son père qui n’attendait qu’un signe pour nous tracter.

Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes dans une zone industrielle de Nelspruit, chez Lowveld Landy Services. Une vingtaine de Land Rover de tous modèles patientaient sur le parking et une demi-douzaine, montés sur des ponts ou le capot ouvert, semblaient en pleine réparation. Plus de doute, j’étais bien chez un spécialiste de la marque et je venais d’économiser 150€ de remorquage grâce à ces deux bons samaritains. Il s’ensuivit une longue discussion technique et financière avec Allen, un ancien de Land Rover qui avait monté sa propre affaire il y a plus de treize ans, afin de bien comprendre les causes, les conséquences pécuniaires et l’incidence en termes de calendrier que tout cela impliquait. Jaques et Zyane me proposèrent ensuite de me déposer à l’hôtel que j’avais quitté le matin même et où je venais de réserver à nouveau une nuit, afin d’avoir le temps de me retourner, de voir comment trouver un moteur d’occasion en bon état, et les moyens d’amoindrir le coût de réparation. 

A l’heure où j’écris ces lignes, mon Land Rover est chez le garagiste depuis quinze jours et sera remis à neuf d’ici quatre jours. Quasiment trois semaines d’immobilisation pour ce véhicule qui devait me mener vers les confins du continent africain. Trois semaines de coup d’arrêt dans l’élan de mon voyage afin de prendre un sacré cours de patience et de trouver un sens à tout cela. Trois semaines d’intervention durant lesquelles le fameux Allen m’aura dégoté un moteur de 38.500 km (donnant un coup de jeune à mon Defender et un argument de plus grande fiabilité mécanique le jour où je le revendrai, c’est-à-dire dans cinq mois). Trois semaines durant lesquelles il m’aura aussi changé toutes les pièces abîmées lors de l’explosion du moteur : le radiateur, le système d’injection, mise en place d’un turbo de 38.500 km qui aura été également reconditionné par prudence ainsi que l’embrayage qui, une fois le moteur déposé par les mécanos, montra des signes d’usure inquiétants. Il faut dire qu’il comptait 200.000 km et plusieurs dizaines de milliers de changement de vitesse à son actif. 

Enfin, trois semaines durant lesquelles je vis grimper le devis de réparation jusqu’à la rondelette somme de quatre-vingt-quatorze mille rands, soit l’équivalent de cinq mille cinq cents euros, ajoutant ainsi plus de vingt pourcents au prix que m’a coûté le Defender, jusqu’à cette avarie, en y incluant les équipements, aménagements et réparations de précaution que j’avais réalisées avant mon départ… 

J’ignore les raisons de ce qui m’est arrivé et qui, du hasard ou du destin, porte le chapeau ou tire les ficelles. Je ne vois pour l’instant que de l’argent et du temps qui me filent entre les doigts. Je ne m’en sors finalement pas trop mal et vais bientôt pouvoir reprendre mon périple, entrer au Kruger et aller raconter mes aventures aux Lions, aux Hippopotames, aux Rhinocéros et aux Hyènes qui vont bien ricaner en voyant ce drôle de zèbre qui se prend parfois pour Indiana Jones. Entre temps, j’ai loué une petite voiture de location pour la modique somme de quatorze euros par jour à qui j’ai confié la tâche de me mener jusqu’au bout de la Panorama Route, en prenant soin de ne pas faire exploser son moteur ; en évitant d’écouter, pour ma part, la moindre chanson de Bob Marley, à part peut-être celle intitulée Babylon by Bus

Par conséquent, afin de faire surgir un sens à tout cela et d’en tirer une morale qui m’enrichisse, je n’ai d’autres choix pour m’accompagner dans la situation quelque peu surréaliste que je viens de vivre, que de convoquer le plus surréaliste des poètes français, André Breton, qui me livre cet éclat de vers, valant conseil pour l’avenir :

« Errez, à vos côtés viendront se fixer les ailes de l’augure. »

Merci André ! Vivement que l’errance reprenne sous de meilleurs auspices. 

La seule certitude que j’ai à ce jour, c’est que je ne commanderai plus jamais de ma vie, dans aucun restaurant du monde, un plat dont pourtant je raffolais : le turbo grillé !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

21 commentaires sur « Un jour, tu vas bien… »

  1. Oh la la ! Je me doutait bien que ta nouvelle chronique mettait du temps. Je t’imaginais en pleine brousse, a l’ombre d’un grand arbre, frappe par l’inspiration et oeuvrant a ton prochain livre…Bon, les soucis mecaniques c’est pas drole et ca coute cher en sous et en temps, mais au moins tu es sain et sauf ( imagine avoir explose avec le moteur!!! )
    Et te voila avec un sujet tout fait pour ta chronique!!! Bon courage pour la suite.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci ma Voahangy, fidèle amie et indéfectible lectrice. Ce n’est finalement que de l’argent et du temps, et une belle leçon de vie. Mais, ça fait cher la chronique de voyage 😉 Si je dois couvrir l’investissement que m’auront coûté les chronique de voyage, en y ajoutant les cigares fumés pendant que je les écrivais et les bouteilles de vin et de whisky pour convoquer la muse, il faut que je vende un million d’exemplaires afin que mes droits d’auteur couvre tout cela 😉 Bacio mile…

    Aimé par 2 personnes

    1. Comme je te comprends, l’entretien d’un bateau m’a aussi semble un puit sans fond parfois, et on a eu notre dose d’escales forcees en attente de pieces…mais ces experiences »exotiques » et les lecons de vie qui en resultent, c’a n’a pas de prix! Cheers to you my friend!!

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    1. Franchement pas à me plaindre… Et puis cela fait une chronique pleine de rebondissements. Dire que j’aurais pu me la couler douce autour d’une piscine lénifiante et ne jamais découvrir la réalité du moteur… à explosion 😉

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  3. Damnède !!! Rhaaaa !! Quelle poisse !!

    Je suis contente que tu soies TOI sain et sauf et que tu prennes tout cela avec philosophie.
    Pour compenser ces 5k € perdus (que tu rattraperas en le revendant, en bonne partie), fais toi plaisir, surtout au Mozambique, à chercher des plans bien roots :)))

    Gros bisous !!

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  4. Magnifiques images, beautés de la nature vierge comme aux premiers jours de cette planète bien maltraitée…
    Je te lis en regardant les modestes montagnes du Jura qui s’étalent à mes pieds avec quand même en arrière plan et depuis le plus haut de ses sommets notre toit du monde à nous : le Mont Blanc….
    Quel est le moteur des globe trotters comme toi ? maintenant tu le sais…c’est l’instinct ! si tu as l’occasion et l’envie je te recommande la très belle chanson de Florent Pagny https://florentpagny.lnk.to/linstinct Bizz des 2 B.

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    1. Vous embrasse bien fort.
      Au niveau de l’instinct, je préfère la chanson de Johnny Halliday, écrite par De Palmas, qui n’est plus « sur la route, toute la Sainte journée… » ! Elle s’appelle l’instinct, aussi. Passez un crépitant été les 2B

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  5. De nouveau palpitant, ce récit qui me semble tout de même plus sérieux que celui de ton aventure en moto au passage de la frontière chilienne !
    Hormis les facteurs temps et pesetas, tu t’en tire pas trop mal … imagine que ça t’arrive en plein Park entouré d’animaux sauvages et amateurs de chaire humaine, même si elle n’est pas trop fraîche 😅

    Ceci dit enjoy le Kruger que j’ai eu le bonheur de visiter il y a un petite quinzaine d’années.
    Et surtout ne manque pas de faire escale au Zimbabwé à l’hôtel Victoria au pied des chutes homonymes !
    Tu m’en donnera des nouvelles ! Souvenir désuet et inoubliable pour moi.

    Bonne suite pour ton aventure… mon amitié et celle de tes fidèles lecteurs t’accompagne.

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    1. Mon cher Fred, malheureusement les mésaventures font partie de l’Aventure et quand en plus le moteur à explosion s’en mêle… grand moment de solitude…et j’imagine grosse frayeur en voyant le moulin s’emballer contact coupé! Tu as réussi un atterrissage d’urgence. Bravo! ca manquait à la panoplie… Bon ca c’est fait! Vivement la suite! On t’embrasse Bernard et Bea

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      1. J’adore !
        Mince, j’aurais pu conclure ainsi: « Le moteur ne s’appelle pas « à explosion » pour rien ! » bien vu et bon Jura les 2B. Même si dans la vie, tu le sais, il ne faut jurer de rien…

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    2. J’adore! « imagine que ça t’arrive en plein Park entouré d’animaux sauvages et amateurs de chaire humaine, même si elle n’est pas trop fraîche 😅 »,c’est exactement ma conclusion, la morale de cette histoire. Une telle catastrophe à 16km d’un réparateur spécialisé, je n’ai pas à me plaindre et j’ai un sacré coup de bol dans « mon infortune ». Et le Kruger, cela aurait coûté plus cher en remorquage, mais ça reste l’Afrique du Sud, la civilisation, un immense zoo à ciel ouvert extrêmement organisé et controlé. C’eût été une autre paire de manche au Malawi ou au Zimbabwe, vu les pistes dans lesquelles j’aime me perdre en solitaire… Noté pour l’Hôtel Victoria.
      Te ferai un petit reportage revival 😉

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  6. «J’adore quand un plan se déroule sans accroc.»
    Vive les Catastrophes, selon René Thom, qui apportent des discontinuités créatrices et divines: tu voulais du lent, la discontinuité en apporte là ou l’on ne l’attendait pas !
    🙂
    cela forge et pimente l’histoire pour nous lecteurs.
    belle route !

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    1. C’est tout le piquant du voyage et là où réside son intérêt. Alors autant essayer de ne rien anticiper, de prévoir au minimum…
      Ma devise préférée et éternelle: « Tu veux faire rigoler Dieu ? Raconte-lui tes projets ! » Bel été mon JC;-)

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  7. Chronique explosive ! Grosse frayeur heureusement compensée par une belle rencontre humaine …réparatrice. Merci pour ces magnifiques panoramas hors du temps. Prenez soin de vous…toujours (quelques anges veillent…). Bonne route !

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    1. Toujours s’accrocher à sa bonne étoile. ça permet de prendre un peu de hauteur rétrospectivement sur les petits aléas de l’existence, et aussi de voyager haut et loin;-)

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