L’hôtel fantôme

(photos à la fin de la chronique…)

Pour moi, ce qui fait le piment du voyage, c’est le nombre d’expériences singulières, différentes et surprenantes qui le composent. Bien sûr, il y a des hauts et des bas, des jours avec et des jours sans, mais je fais en sorte que chaque jour soit différent, résonne de sa petite tonalité particulière, que la nouvelle journée m’apporte ma part de bonheur, tout en ne sachant jamais qui me la procurera ou d’où je la tirerai. J’essaie de prendre l’initiative, de créer l’étincelle, d’entreprendre quelque chose qui diffère de l’ordinaire, mais il va de soi que je laisse la place de chef d’orchestre au hasard ou à ma destinée. 

Faire en sorte que le jour nouveau et la manière de le vivre m’apprenne quelque chose sur moi, sur les humains, sur le monde ou sur ce mystère qui nous dépasse et que les hommes appellent communément Dieu. Chaque aube est une journée d’école qui s’annonce et l’occasion pour moi de progresser, de devenir meilleur, à moins que le sens de tout cela ne soit de découvrir qui je suis et de devenir courageusement moi-même. 

C’est donc dans cet esprit que j’entamais cette nouvelle journée, dans un bled perdu à la frontière Sud du Lesotho, baptisé Qatcha’s Nek où j’étais venu me perdre après m’être laissé dire que la région était très belle. Il n’y avait finalement rien à y faire, à part se ravitailler en essence, en nourriture et tuer quelques heures. Mais il est vrai que la route pour y parvenir traversait des paysages majestueux et étonnants. Cela suffisait à valoir le détour et à glaner quelques belles images.

Je retrouvais enfin dans ce voyage au Lesotho, ce que j’avais éprouvé dans les Andes, après avoir acheté ma moto et être parti à la découverte de territoires inconnus, le nez au vent, avec comme seule boussole mon instinct et comme chronomètre, cette ébouriffante liberté que je m’étais permise. 

Se perdre au hasard des chemins n’est-elle pas la plus belle manière de se retrouver ?  

Casser les habitudes, aller au bout de soi-même, rencontrer l’extraordinaire, évoluer dans l’imprévu, je voulais de l’aventure et du jamais fait, j’allais être servi.

Le projet de la journée était de quitter rapidement Qatcha’s Nek après une série de rebondissements rocambolesques pour trouver un lieu d’hébergement correct. En arrivant en ville, la veille dans l’après-midi, je m’étais arrêté au premier hôtel à l’entrée du bourg. Son aspect étonnamment moderne, visiblement de construction récente et son nom un peu pompeux – The New Central – tranchaient étonnamment pour cette région reculée du pays et avec l’offre traditionnelle que je trouvais sur ma route, composée de guesthouses plutôt modestes ou défraichis et de petits hôtels rustiques. J’eus l’impression d’entrer dans un hôtel fantôme et dû attendre puis chercher une âme qui vive. Je me présentai et demandai à la jeune femme qui finalement daigna m’accueillir, quel était son meilleur prix pour une nuit, pour un pauvre voyageur en essayant de la faire sourire. Je pris soin de lui préciser que j’étais professionnel du tourisme et que je prospectais des lieux d’hébergement et des destinations possibles, pour le compte d’un Tour Operator Sud-Africain dont j’étais partenaire et dont le joli logo ornait les portières de mon Land Rover. Il m’est arrivé d’avoir été particulièrement bien reçu et d’avoir bénéficié d’un discount plus que symbolique avec ce genre d’argument, dont je n’usais pas quand le prix de l’établissement me semblait correct ou conforme à mon maigre budget. Lorsqu’elle m’annonça la somme de 850 lotis, soit l’équivalent de 60$, je souris et fis mine de m’étrangler. C’était bien supérieur à l’offre des chambres que je rencontrais ordinairement sur mon chemin et dans lesquelles je logeais ma plume et mes os. J’avais déjà rencontré au Sénégal cette incapacité des hôteliers et des loueurs de voiture à adapter leurs offres et leurs tarifs aux conditions exceptionnelles qu’engendrait la crise sanitaire, qui laminait depuis d’interminables mois la situation du pays en général, et l’industrie touristique en particulier. Une fois de plus, je voyais un hôtelier qui campait sur un prix hors marché et n’avait pas l’idée ou l’agilité d’adapter son offre au contexte ou au budget du client potentiel. Je lui expliquai que j’étais écrivain, que je faisais un tour du monde et que je ne pouvais dépenser ce type de budget sur la durée de mon voyage, en précisant que je m’attendais plutôt à l’équivalent de 35€. Je savais que l’hôtel était vide (comme souvent durant mon périple où j’étais l’unique client), qu’il y avait visiblement plus d’une trentaine de chambres à remplir et qu’il y avait au bout du compte du personnel à occuper et à payer. 

Elle se contorsionna, se tortilla les doigts de gêne et parut grimacer derrière son masque qui lui cachait presque les yeux, sur lequel elle tirait en permanence pour le ramener sur son visage. Il faut dire qu’elle était de taille plus large que haute et que son visage tout en rondeur ne facilitait pas la retenue d’un masque sanitaire, contrairement à ce qu’aurait permis un visage plus émacié ou anguleux. C’est sans doute pour cela que ma jeune interlocutrice refusa d’arrondir les angles et de me gratifier d’un prix plus conforme à nos contraintes respectives. En la saluant d’un air désolé et en lui indiquant que j’allais chercher une offre plus compatible avec mes moyens, elle s’illumina soudainement et tout en continuant de se contorsionner, elle me proposa un guesthouse dont l’hôtel avait la gérance ou qui devait avoir le même propriétaire, de l’autre côté de la ville, c’est-à-dire à cinq minutes à peine de voiture, à la moitié du prix. 

Vue la taille du bled et le manque de créativité des hôteliers, cela méritait d’être regardé et je me résolus à étudier toutes les options. Incapable de m’expliquer comment m’y rendre ou de me donner un nom d’établissement que je pourrais localiser sur Google Maps, je lui proposais de me faire un dessin comportant les grandes indications pour que je m’oriente. Ce furent maintenant ses doigts boudinés qui se contorsionnèrent sur la feuille blanche, toute aussi incapables qu’elle de me faire un plan, fut-il sommaire ou enfantin, traçant quelques lignes, figurant les rues à prendre ou les lieux symboliques où je devrais tourner.  Cela m’arracha finalement un éclat de rire tant je trouvai toute la situation surréaliste. Visiblement, cette jeune gérante d’hôtel, à qui toute lucidité ou capacité de négociation avaient été retirées, n’était que rondeur, cercle et circonvolution, bien incapable d’envisager des angles, des lignes droites, des arrêtes ou des coins. Ce n’était en définitive pas si grave puisqu’on ne lui avait pas demandé d’être l’architecte chargée de concevoir et de construire l’hôtel dont elle aurait plus tard la rigide responsabilité.

Face à une page barbouillée de trois courbes et d’une ligne droite, je renonçai à la torturer davantage et lui demandais si elle avait quelqu’un qui pourrait me guider, que je prendrais avec moi et que je ramènerai ensuite, après avoir trouver l’introuvable guesthouse.  

C’est ainsi que je parti avec un jeune homme sympathique qui m’indiqua le chemin avec l’efficacité d’un GPS de fabrication locale dont le logiciel aurait eu systématiquement quelques secondes de retard sur l’itinéraire à prendre, ce qui nous valut deux marches-arrière et un demi-tour sur un trajet de cinq minutes. Je commençais à m’interroger sur les capacités intellectuelles des habitants de Qatcha’s Nek, tout en me disant qu’un échantillon de deux individus n’était pas statistiquement représentatif et susceptible de produire une étude suffisamment étayée pouvant intéresser le Psychological Science Journal

Un bâtiment, un peu isolé sur les pourtours du bourg, au milieu d’une grande étendue herbeuse et de quelques arbres, abritait une dizaine de lits. L’établissement était évidemment vide. Je demandai confirmation du prix d’une chambre et s’il était possible d’en visiter une, à la jolie réceptionniste qu’on avait placée là à garder les courants d’air, derrière son comptoir qui ressemblait au radeau de la méduse ne comportant qu’une seule survivante, tout occupée à surfer sur son écran de téléphone pour combler les lentes heures à attendre qu’un gaulois vienne s’échouer dans cette contrée reculée en pleine période de Covid.   

L’endroit était sommaire mais propre et la charmante Matokelo, la souriante réceptionniste, semblait avoir retrouvé sa raison d’être et un peu de vie. Mais il n’y avait pas de wifi, ce qui compliquerait ma soirée d’écriture et de travail. J’avais repéré un autre guesthouse sur la route et voulais vérifier si je ne passais pas à côté d’une meilleure offre qui me garantirait une soirée plus productive. J’en informais la gardienne des lieux et ramenai comme je l’avais promis mon sémillant et peu causant GPS humain au New Central, cet hôtel étonnant qui n’héberge que son personnel !

Puis je revins sur mes pas et allai visiter le second guesthouse. Le prix était plus cher que les 26€ précédemment obtenus, le wifi ne fonctionnait qu’à la réception ce qui m’aurait obligé à passer une partie de la nuit sur la chaise élimée qui semblait finir sa vie mobilière en face d’un vieux comptoir marron et, plus important encore, je n’ai pas senti la moindre gentillesse, d’envie ou de lueur d’intérêt chez l’abruti qui répondit à mes quelques questions, tandis que je m’adressais à lui, en me disant qu’il était mon dernier espoir. Je le remerciai et pris mes jambes à mon cou en me disant, tout de même, que mon échantillon sur les habitants de Qacha’s Nek venait de passer à trois individus et que j’en tenais en l’espèce un bien gratiné. L’étude commençait presque à se justifier…

Je retournai au guesthouse sans nom que j’avais baptisé du nom de sa réceptionniste. Je sais bien que le lecteur attentif doit être en train de se dire : « C’est bizarre, dès qu’il y a une jolie fille, il lui demande son prénom avant même le prix de la chambre. ». Je dois préciser pour ma défense, que je me présente toujours, histoire de créer un lien et que je demande le prénom de tous ceux que je rencontre, réceptionnistes d’hôtel, commerçants avec lesquels je discute, toutes les personnes que je prends en stop à bord du Defender pour leur épargner de longues heures de marche. J’avoue avoir dans mon carnet d’adresses locales, plus de prénoms de vieilles dames, de chevriers et de jeunes auto-stoppeurs et d’hôteliers que de jolies filles, le Lesotho paraissant sur ce point quelque peu avare de ses trésors nationaux. 

Je retrouvai donc Matokelo, désœuvrée et grelotante au milieu de son hall glacial, adjectif de circonstance tant par la décoration totalement absente, à l’exception d’un bouquet de fleurs en plastique prenant la poussière dans un vase posé à même le sol, que pour la température frigorique qui avait jeté son dévolu sur ces hautes régions montagneuses, en cet hiver où chaque habitant rêvait de voir débouler ce fameux réchauffement climatique dont tout le monde parlait.

Ayant toutes les chambres à ma disposition, je jetai mon dévolu sur la plus petite, après avoir jaugé le chauffage d’appoint portatif dont elle était pourvue, en me disant qu’il ferait bien le job pour lequel il avait été conçu et qu’il parviendrait à mettre un peu de chaleur dans cette chambre perdue au fin fond du Royaume dans les Cieux. Après avoir calé le chauffage sur sa position maxi, je ressortis profiter des derniers rayons du soleil, accompagné d’une bonne bière locale et de quelques pages blanches que je comptais bien noircir avant la nuit, c’est-à-dire avant que la température ne chute à des niveaux inhumains.

Alors que j’étais en train de laissé vagabonder mon esprit, tout en me perdant dans les lueurs orangées du coucher de soleil, Matokelo vint m’avertir qu’il y avait un problème d’eau et que je devais malheureusement changer d’établissement, le New Central me proposant de m’héberger dans un autre lieu dont ils avaient la charge : The New Central Extension. Je me fis secrètement la réflexion : pourquoi étendre quelque chose qui ne marche déjà pas, mais renonçai finalement à trouver une réponse rationnelle à ce genre de question. Je voulais juste un lieu à peu près accueillant, chauffé, avec un peu d’eau et un peu de wifi si les Dieux étaient bien disposés.

Que de complications pour pas grand-chose ! Il suffisait de me fournir une chambre dans l’hôtel à 60$, totalement vide mais doté de tout le confort moderne plutôt que de me dégoter un troisième lieu, sorti du chapeau de la rondouillarde gérante. Le sens du service client et le pragmatisme commercial n’étaient visiblement pas encore arrivés sur les hauteurs de ce petit pays encore si amateur en termes d’industrie touristique. Cela contribuait sans doute à son charme…

J’échouai donc dans une sorte de bâtisse de construction moderne, située à quelques encablures du New Central et du « Matoleko guesthouse without water ». Huit chambres se battaient en duel pour accueillir l’ombre désespérément absente du moindre touriste. Un gardien, vivant dans une sorte de cagibis d’une surface de six mètres carrés, régnait sur cet empire hôtelier qui n’avait pas dû être chauffé depuis deux ans. Il fut même étonné de me voir surgir et sembla presque dérangé par ma présence. Le lieu était correct, presque ostentatoire pour l’endroit, mais mon expérience du Lesotho en plein hiver et mon expertise de tous les systèmes électriques censés produire de la chaleur ne me disaient rien qui vaille à la vue du radiateur électrique souffreteux et partiellement rouillé qui trônait dans ma chambre. Quant au radiateur à lampe, que j’avais déjà croisé en pleine montagne, misant sur ses radiations pour réchauffer l’étage inférieur de l’habitation, j’avais la certitude qu’il serait plus efficace en lampe à bronzer qu’en véritable chauffage !

Ce qui est le plus déconcertant dans ces chambres du bout du monde, dans lesquelles j’ai dormi en Amérique Latine et en Afrique, c’est l’éclairage ! 

Le voyageur est obligé d’y passer de longues heures – la nuit arrivant tôt, le froid contraint à se réfugier à l’intérieur dès la tombée de la nuit et l’absence de wifi rend nécessaire une intense imagination ou à une vie intérieure florissante. 

Combien de fois n’ai-je rêvé d’une petite lampe de chevet, d’un éclairage indirect, ne serait-ce que d’une simple bougie ou d’une lampe à pétrole, plutôt que ces plafonniers à lumière crue, ces rampes de néons blafardes vitrifiant toute sensibilité et bon goût, ce spot central doté d’une ampoule de 120 watts inondant de lumière blanche tout ce qu’il éclairait.  Comme si la nuit, il fallait voir aussi distinctement qu’en plein soleil… 

Après une nuit glaciale de quelques heures, qui m’interdit de sortir du mille feuilles de couvertures, de couette et de draps savamment concocté pour me prémunir d’une surgélation certaine, j’eus l’agréable surprise de découvrir au petit matin que l’eau chaude fonctionnait. C’était donc l’amorce d’une belle journée et je ne boudai pas mon plaisir en allant me jeter sous la douche fumante, aux allures de hammam, dans cette salle de bain sponsorisée par Picard. Il faut savoir parfois se contenter de peu et trouver la félicité dans un modeste signe du destin, dans un clin d’œil de réconfort, que l’on prendrait sous d’autre latitude, pour la normalité. Certains voyages nous aident à relativiser nos petits problèmes existentiels, vétilles d’enfant gâtés et à nous rendre compte combien notre vie occidentale peut être confortable, facile et agréable. Nous devrions nous en extasier chaque jour.

Je pris la route vers huit heures trente, avec l’idée de rejoindre dans l’après-midi la ville de Sehlabathebe, située dans une région où nichait un Parc National, un sanctuaire naturel, dont on m’avait dit le plus grand bien. Ce Parc, sauvage et isolé, qui n’était pour l’instant qu’un nom sur une carte, n’était séparé de l’Afrique du Sud que par un simple petit trait blanc en pointillé qui serpentait sur l’écran de mon GPS.

J’étais entré par le nord au Lesotho, où se situe la Capitale, Maseru, et après avoir exploré toute la région du Nord, l’Est et le Centre du pays, mon objectif était de me rapprocher, par étapes successives de la frontière sud-est du Lesotho et de ressortir par le Sani Pass, poste frontière mythique, accessible uniquement en 4×4, qui permet de rejoindre l’Afrique du Sud en dégringolant des hauteurs du Lesotho par une piste en lacets qui n’a rien à envier à Lombard Street, une rue de San Francisco connue pour être l’une des plus sinueuses au monde. Comment résister à une telle tentation ?

Partant de Qatcha ‘s Nek ce matin-là, j’envisageai donc de rejoindre Sehlabathebe, de visiter le parc naturel, d’y trouver de quoi loger pour la nuit et de rejoindre le lendemain, après un long voyage à travers la montagne, empruntant une piste peu fréquentée, la ville de Motkhotlong qui me mènerait au Sani Pass et à la frontière Sud-Africaine. 

Que c’est beau la théorie, la naïveté et l’insouciance ! Le voyage, qui plus est en Afrique, sait ramener tout explorateur en herbe à l’aune des réalités, dans le sablier où le temps s’enlise et face à lui-même, en cas d’adversité.

Ce furent six longues heures de voyage entre Qatcha’s Nek et Sehlabathebe, alors que tous les GPS prédisaient entre 2h11 et 2h27. Nous apprécierons la précision des algorithmes et de la technologie qui devrait rendre immensément humble tout ingénieur informaticien n’étant jamais sorti de la Silicon Valley. Au Lesotho, comme ne Afrique en général, le temps ne pardonne pas ce qui se fait sans lui. CQFD !

Ce fut une journée de voyage magnifique où je dus manœuvrer durant une heure et demie pour m’extirper de Qatcha’s Nek en grimpant dans la montagne qui l’enserrait, sur une piste de plus en plus défoncée à mesure que j’approchais du sommet et que j’en redescendais. Tous les gens que je croisais me saluaient. En ce dimanche matin, ils étaient nombreux à descendre de la montagne et à se rendre à pied à l’église, parcourant parfois plus de six kilomètres pour atteindre le village et écouter les sermons d’un prêtre qui leur donnerait des bonnes nouvelles de l’avenir misant à une probable intervention divine ou sur un Dieu miséricordieux. La miséricorde, pour les quelques mécréants qui liraient ces lignes, c’est cette vertu divine que l’on promet mais qui tarde souvent à arriver, repoussée de dimanche en dimanche, notamment dans ce pays qui est l’un des plus pauvres au monde.

Une fois descendu de la montagne, je rejoignis une piste de gravier qui bifurquait vers la droite. C’était une route en construction. Les ingénieurs chinois étaient à la manœuvre, comme un peu partout en Afrique, et les ouvriers locaux apprenaient à niveler, à excaver, à déblayer, à réaliser les quelques ouvrages d’évacuation des eaux et de franchissement et à organiser la circulation sur ce chantier qui serpenterait sur plus de 75 km et s’étendrait  sur plus de 700 jours.

Ce furent six heures de pierrailles, de poussière, de caillasse, de tôle ondulée et de nids de poules, mais en récompense, quels paysages époustouflants m’obligeant à lambiner pour m’extasier et prendre des photos si peu représentatives de la magie du gigantesque qui me faisait face. 

Arrivant vers 15h30 aux portes du Parc National, je décidai de pousser un peu plus loin. La ville de Sehlabathebe qui figurait sur la carte n’était distante que de cinq petits kilomètres. L’expérience m’avait appris que dans ces contrées éloignées, où les GPS se perdent et les réseaux s’inscrivent souvent aux abonnés absents, il est bon de sécuriser son logement avant d’aller visiter quoi que ce soit. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que ce qui s’annonçait comme une ville sur une carte, n’était en définitive qu’un amas de quelques bicoques indigentes, parsemées sur le flanc d’une montagne, au terme d’une piste complètement défoncée par les intempéries et les cruautés de l’hiver, faite de rochers apparents, d’ornières profondes, de pentes abruptes. Sehlabathebe était la fin de la civilisation où une centaine d’habitants, survivant de peu de choses, passait son temps autant à travailler qu’à espérer. Il faut dire que quand le labeur apporte si peu de fruits, il ne reste que l’espoir pour alléger le poids des jours.

Je m’arrêtai pour demander mon chemin et essayer de discuter avec un pauvre bougre au regard plein de désespoir. Nous parvînmes à nous comprendre sur quelques bribes. Il me fit l’aumône. Je lui donnai deux pommes et quelques gâteaux, puis repartis, persuadé d’avoir vu le village le plus triste et miséreux du Lesotho. Comment parvenir à s’exonérer d’une forme de culpabilité, de la pitié que l’on ressent immanquablement et du regret de ne pouvoir en faire plus pour soulager le sort de ces milliers d’êtres qui ne connaissent de la vie que le malheur et le désarroi ? Cette question me taraude chaque jour, derrière le paravent de splendeurs et de rencontres vivifiantes que je trouve sur mon chemin.

Je rebroussais donc chemin vers l’entrée du Parc National de Sehlabathebe, d’autant que j’avais vu en passant qu’il y avait un panneau près de la guitoune du gardien, indiquant l’existence d’un lodge. Celui-ci m’indiqua que je devais me rendre au quartier général du Parc se situant quelques cinq-cents mètres en amont de la piste et devant lequel j’étais effectivement passé. Il était quatre heures et demi et la nuit tomberai avant six heures, ce qui me laissait finalement peu de temps pour m’organiser, trouver une chambre et visiter un peu le Parc. 

Quand j’expliquai au responsable qui était de permanence, que je souhaitais passer la nuit au lodge du Parc, à la condition de pouvoir payer en carte ou en dollars, car il ne me restait plus assez d’argent local, celui-ci parut très ennuyé et appela sa responsable qui habitait une maisonnette située à deux-cents mètres. En ce dimanche après-midi, je compris que celle-ci ne devait pas travailler, voyant le peu d’entrain qu’elle mettait à nous rejoindre et la tenue vestimentaire qu’elle portait. Il lui expliqua brièvement la situation en sesotho et je compris que les choses n’était pas aussi simple qu’elles auraient pu l’être, ne parvenant pas à savoir s’il s’agissait des dollars ou de dormir dans le parc. Celle-ci m’expliqua gentiment que ce n’était pas le problème de payer en carte, de toute façon ils n’avaient pas de machine. Le souci principal était que le Lodge n’était plus en activité depuis plusieurs mois. Il était pour ainsi dire fermé et inexploité, le temps que le gouvernement parvienne à trouver un opérateur privé pour en assurer la gestion opérationnelle. 

Nous discutâmes rapidement de la situation et des différentes options qui me restaient. Dormir dans ma voiture, ce qui n’était pas envisageable compte tenu de la température qui descendait en dessous des -10 degrés durant la nuit, à cette altitude et à cette saison de l’année. Trouver un autre lieu d’hébergement, ce qui était déraisonnable car il n’y avait aucun hébergement dans les environs. Cela signifiait repartir en direction de Qacha’s Nek et faire trois autres heures de route, dans l’espoir de trouver un point de chute, qui plus est de nuit. Ici, Airbnb, Booking, Google Hôtels et toute la clique n’existent pas. A Sehlabatebe, tu dors au Lodge ou tu ne dors pas ! 

C’est ainsi qu’elle m’accorda l’autorisation exceptionnelle de dormir dans ce petit hôtel abandonné, en me prévenant que je n’aurais pas d’électricité, ni d’eau chaude, et qu’il risquait d’y faire très froid. Elle n’était d’ailleurs pas très sûre que l’eau n’aie pas été coupée aussi. Pour être très franc, l’idée de dormir seul dans un hôtel fantôme, et d’avoir un immense parc naturel pour moi tout seul, n’était pas pour me déplaire. De toute façon je n’avais pas le choix. Je dus m’acquitter de l’entrée dans le Parc et du prix symbolique d’une nuit au lodge, 250 lotis, soit l’équivalent de 15€. Avec un grand sourire de satisfaction, je lui tendis un billet de 20$, tout me disant que celui-ci avait peu de chance de rejoindre les caisses de l’État. Peu m’importait finalement, j’avais un toit sur la tête et m’apprêtais à vivre une expérience hors norme comme je les affectionne. Tant mieux si ce billet allait directement dans sa poche pour récompenser sa gentillesse ou qu’elle le dépense pour faire une petite fête avec les rangers du parc qui ne devaient pas être payés bien lourd, ni avoir l’occasion de s’amuser souvent dans cette région si reculée.

Son adjoint m’accompagna jusqu’au lodge qui se situait à environ trois kilomètres à l’intérieur de parc et m’offrit le luxe de choisir la chambre qui me servirait de congélateur pour la nuit. A ma grande surprise, il y avait de l’eau glacée qui coulait d’un seul robinet (les autres ne fonctionnant visiblement plus) ainsi qu’une imposante bouteille de gaz qui devait alimenter les deux réchauds de la kitchenette. Je testerai l’option du gaz après avoir raccompagné l’adjoint jusqu’au quartier général, avec l’espoir qu’il y ait suffisamment de gaz pour la nuit, envisageant de laisser brûler les deux plaques en position maximum, ce qui devrait faire office de chauffage d’appoint. Au retour du QG des rangers, je profitai de l’heure qui me restait avant que la nuit ne tombe pour visiter un peu les environs du lodge. Un unique chemin, caillouteux à souhait, obligeant de régler l’allure à 10 km/h, serpentait entre les monts imposants comme des chevaliers taciturne gardant une citadelle où s’accrochaient quelques résidus de glace et de neige au sommet. Ils commençaient à prendre une couleur orangée à mesure que le soleil descendait à l’horizon. Encore quelques minutes, et il disparaîtrait complètement pour aller illuminer l’autre côté du monde, me laissant à ma frigorifiante solitude, sous la vigilance de ces impassibles gardiens du temple, aux crêtes poivre et sel et à l’air peu commode.

De retour au lodge, je me hâtais de prendre dans la voiture ce dont j’avais besoin pour cette nuit spartiate. La toilette serait remise au lendemain. Seule la brosse à dent et le dentifrice feraient l’affaire. J’ai l’avantage de peu transpirer quand la température avoisine le zéro degré dans une chambre. C’était d’ailleurs bien la première fois de ma vie que je voyais sortir de la buée de ma bouche alors que j’étais à l’abri dans un hôtel !

Je pris les deux duvets que j’avais dans la voiture, une bouilloire, une lampe solaire à LED pour me fournir un peu d’électricité afin de pouvoir lire, une lampe frontale, une bouteille de rouge sud-africain, pour me faire oublier les affres de ce froid mordant ainsi qu’une tasse émaillée qui servirait pour le vin et le café du lendemain. La chambre était spacieuse, un peu trop d’ailleurs, pour que le feu d’une gazinière puisse réchauffer un tant soit peu l’atmosphère et permette de contrebalancer les flux d’air glacé qui entraient par la porte et les fenêtres mal jointes. J’étais dans un lodge, certes, mais aux normes du Lesotho. Je payais 15 euros la nuit et pas 2000 dollars ! Donc pas de raison de me plaindre. J’avais eu un sacré prix sur les courants d’air, et un bon discount sur les grelotements en plus.

La lampe solaire que j’avais pris le soin de laisser au soleil durant quarante-huit heures, avant de quitter Johannesburg, s’avéra totalement déchargée. J’allai chercher dans la voiture une bougie à la citronnelle que je réservais pour les latitudes subtropicales, censée dissuader les hordes de moustiques de me considérer comme leur festin préféré. Elle diffuserait une lumière plus agréable que l’horrible faisceau blanchâtre de ma frontale. Et si d’aventure, un moustique aussi solitaire et aventureux que moi venait à se perdre dans cette région montagneuse, transporté par la bise glaciale qui venait de se lever à la tombée de la nuit, et bien il n’aurait qu’à aller dormir dans une autre chambre désaffectée du lodge. Après tout, il y avait suffisamment de place pour nous deux… J’étais même disposé à lui prêter mon briquet torche pour qu’il allume le feu de sa propre gazinière. C’est dire la mansuétude soudaine à l’égard de cette espèce d’insectes que Noé sauva du déluge, sans doute par erreur, mais qui deviendrait, le temps d’un gîte, mon plus proche compagnon d’infortune.

Pour être tout à fait honnête, la nuit précédente que je j’avais passée à Qatcha’s Nek était une pâle répétition de la nuit que je m’apprêtais à passer au lodge déserté de Sehlabathebe. Après m’être endormi rapidement vers 20h, harassé par le voyage, pelotonné sous une couette, une couverture et deux duvets, chauffé par la bouteille thermos que j’avais rempli d’eau bouillante et glissée dans le lit, je me réveillai et constatai que la bougie était toujours allumée. Elle semblait vouloir prêter main forte aux deux plaques de gaz qui diffusaient une lueur bleutée sur les meubles de la kitchenette. Louable mais vain effort. Les deux réchauds ne parvenant pas plus à rendre la température de la chambre agréable que la dansante bougie de faire le jour dans la pièce. Après avoir souffler sa flamme, je tentai de me rendormir, en me disant qu’au moins, je n’allais pas être réveillé par les moustiques. A ces températures inhumaines, on se réconforte comme on peut !

La nuit fut longue et le sommeil en dents de scie. Après avoir compté plus de moutons qu’il ne devait y en avoir dans toute la vallée, je pris acte de mon insomnie et saisi mon ordinateur dont le métal était littéralement gelé. J’avais dans l’idée de pondre la fin d’une chronique dont il me restait deux pages à écrire, mais au bout de dix minutes, vers deux heures du matin, je dus renoncer à mes projets littéraires, les mains et les avant-bras s’engourdissaient de froid au point de me faire mal. Sur le coup de trois heures trente, je sortis pisser à la belle étoile afin d’éliminer les trois verres de vin qui m’avaient servi de somnifère, me disant que la température extérieure ne devait pas être très en dessous de celle des toilettes que j’avais maintenues fermées pour soulager l’effort de la bouteille de gaz. La nuit était noire. La lune grelotante avait elle aussi déguerpi, suivant le même chemin que le soleil. Le ciel était constellé d’étoiles, la voie lactée plus belle que jamais. Au moins, me dis-je, si au petit matin les Rangers en patrouille découvraient un corps congelé avec le zob en dehors de la braguette, ils pourraient se consoler en se disant que j’avais dû pousser mon dernier souffle embué dans un état de béatitude parfaite. 

Je ne m’attardai guère dans mon exercice de contemplation stellaire et rentrai me réfugier dans le lit, disparaissant alors sous les épaisses couches qui me servaient d’abri. Parfaitement réveillé, revigoré comme si je venais de me rouler nu dans la neige, je lus quelques notes de lectures que j’avais glanées au fil des années. Je relus plusieurs fois cette pensée de Joë Bousquet qui me parut particulièrement d’actualité pour ce voyage, en me promettant de la recycler, le jour où j’écrirai un texte sur Sehlabathebe.

« Il n’est qu’une façon, disait-il, de voir les choses comme elles sont, c’est de négliger ce qu’on en sait, ou d’oublier, devant elles, ce que l’on est (…). Regarder les choses en oubliant ce qu’on en sait, c’est apprendre d’elles qu’elles nous oublierons. La beauté de leurs formes nous a traversé sans nous voir. (…) On se trompe sur un être tant qu’on ne retranche pas de sa personne ce qui fut son espoir.  »

J’avais envie de solitude pour profiter au maximum de mon voyage. J’étais servi à satiété. 

Je voulais habiter le silence, à part le doux feulement du gaz, je n’avais pas à me plaindre.

Je voulais vivre des expériences fortes, inattendues, loin de ma zone de confort et des habitudes qui finissent par façonner toute existence humaine, je ne pouvais espérer meilleur endroit sur Terre.

Il n’y a pas à dire, l’agence de voyage du Destin qui se chargeait de répondre à mon cahier des charges initial faisait remarquablement bien son travail. 

Mais question adversité et confrontation à l’imprévu, le programme allait s’avérer encore plus surprenant dans les heures à venir.

Vers sept heures du matin, il faisait déjà grand jour, je me levai et m’habillai en hâte. Le froid était saisissant et le fait de sortir de mon cocon bien tiède demanda une certaine préparation mentale. On ne va pas spontanément vers un coup de fouet. J’avais éteint le gaz dans la nuit, tant par mesure de sécurité que pour m’assurer qu’il en resterait quand je me lèverai, afin de me garantir un peu d’eau chaude pour une toilette sommaire et deux bonnes tasses de café. J’aurais préféré deux tasses de bon café, mais le voyage au long cours enseigne que ce n’est pas la chose la mieux partagée du monde et qu’on est souvent obligé de se contenter d’un café instantané. Je me couvris autant que je pu et sorti prendre mon café fumant sur la terrasse. Je n’oublierai jamais cette impression de plénitude absolue. Le froid n’avait plus de prise sur moi. La vue était époustouflante. Sur la gauche, quelques massifs imposants encore plongés dans l’ombre, ceux que j’avais effleuré hier soir en allant découvrir le parc sur une dizaine de kilomètres. Ils semblaient encore endormis. Dans le grand spectacle du monde, ils entraient plutôt en scène en fin d’après-midi lorsque le soleil leur offrait la primauté et braquait ses projecteurs orangés sur eux, avant de s’éclipser vers les Amériques.

Le silence était total. La nature était réveillée depuis longtemps. Des oiseaux passaient haut dans le ciel et allaient patrouiller à haute altitude vers les territoires du sud, se jouant des frontières et des contrôles aériens. Pure expression de cette liberté qui m’est chère. Je ne porte sans doute pas un nom d’oiseau pour rien. Si la réincarnation existe, je pose ma candidature pour en être, pour ne pas me contenter d’un simple patronyme jacassant et voleur et pouvoir vivre une nouvelle vie à tire d’aile. A bon entendeur, salut !

Quelle beauté ! J’ignorai de quelle espèce d’oiseaux il s’agissait, mais comme ces oies sauvages qui volent en formation, une douzaine de grands volatiles, respectant une géométrie parfaite, semblaient s’enfuir vers la lumière rose du matin. Je les regardais disparaître à l’horizon en leur souhaitant secrètement bon vol. J’aurais tant voulu être parmi eux en cet instant magique.

Devant moi, une grande plaine d’herbe jaune déroulait ses vaguelettes. Au loin, trois chevaux sauvages broutaient déjà leur petit déjeuner – nous étions en hiver, en saison sèche – le parc devait être encore plus beau l’été où toute la végétation retrouve ses couleurs. Ce devait être les trois chevaux que j’avais croisés la veille au soir, à la nuit tombée, lorsque j’étais de retour de mon exploration du parc. Ils étaient sur le sentier caillouteux qui me ramenait au lodge. Il avançaient lentement, sans peur, avec à leur droite la montagne à pic et à gauche une pente si abrupte qu’elle formait par endroit un précipice qui leur interdisait toute échappatoire. Si bien qu’ils n’eurent d’autres choix que de descendre le sentier à un pas de sénateur, comme s’ils m’escortaient, ouvrant la marche au Land Rover qui les suivait, sans les presser, en ronronnant tranquillement en première. Quel souvenir ce sera, trois magnifiques chevaux sauvages en éclaireurs et derrière, cent-vingt chevaux parfaitement domestiqués par une marque de voiture anglaise à qui je confiais mon destin pour les cinq mois à venir.

Finissant mon café sur cette terrasse qui constituait l’écrin privilégié et exclusif dont je n’aurais osé rêver, un véritable havre de paix, mon regard se porta vers la droite, sur l’imposante chaîne de montagnes qui barrait l’horizon. C’était précisément là que je devais aller ce matin et franchir cet obstacle naturel qui dominait la frontière ouest du parc. Commençant à frissonner, sans savoir si c’était de froid ou par crainte de ce nouveau défi, je rentrai (j’aurais adoré écrire « au chaud »…) et ne traînai pas pour refaire le lit, effacer les traces de mon passage – sachant que cet hôtel fantôme ne prévoyait plus de service de nettoyage – ramasser mes quelques affaires et filer. Un quart d’heure plus tard, je remettais les clés de mon congélateur N° 14 à l’adjoint et remerciait chaleureusement sa patronne de m’avoir accepté au sein du parc. A cet instant, une vingtaine d’hommes, emmitouflés dans des couvertures comme le sont ici les montagnards et portant des passe-montagnes pointus les faisant ressembler à une confrérie du Ku Klux Klan, arrivaient par le chemin ou descendaient d’un flanc de la montagne. Je demandai qui ils étaient et ce qu’ils venaient faire. La patronne des Rangers me dit qu’ils travaillaient dans le parc. Je me demandai bien ce qu’ils pouvaient y faire, à part laisser la nature vivre sa vie. Chez les Rangers, c’est visiblement un peu comme dans l’armée, on ne fait rien mais on le fait de bonne heure…

Avant de monter dans la voiture et d’abandonner mes amis d’un jour, je confirmai avec eux, carte à l’appui, que le seul itinéraire possible pour moi, si je ne voulais pas rebrousser chemin jusqu’à Qacha’s Nek, cette bourgade que j’espérais ne plus jamais croiser de ma vie, c’était une piste qui traversait les massifs imposants qui m’avaient salué au petit matin et qui ressemblaient de loin à une véritable muraille de Chine. 

Selon Google Maps et l’application Maps.me, qui pour une fois semblaient d’accord, j’avais face à moi 45 km à parcourir en pleine montagne pour rejoindre le premier village, Tebalo, situé dans une autre vallée, soit un peu plus d’une heure de piste, selon les GPS de mon téléphone. Au total, c’était environ trois heures de route compliquée à faire pour couvrir les 90 km de caillasses qui me permettrait d’atteindre une route goudronnée vers Mokhotlong, puis vers le poste frontière du Sani Pass, que j’atteindrai en théorie en un peu plus de cinq heures.

Lors de ma traversée des Andes, quelques années auparavant, j’avais appris à me méfier des prédictions optimistes de Google Maps et savais que dans de telles contrées, il est sage de multiplier par deux ou trois ces estimations algorithmiques crées par une bande de jeunes ingénieurs californiens jamais sortis de derrière leurs écrans. Mais la nature humaine est ainsi, elle est optimiste par nature et rechigne à retenir la leçon des expériences précédentes. Sans doute faut-il y voir aussi l’envie de fuir ces contrées glaciales et de retrouver la civilisation, l’Afrique du Sud, après ce road-trip marathonien de treize jours au Lesotho.

J’évoquais donc avec la patronne des Rangers et son adjoint, l’itinéraire que j’avais en tête pour rejoindre au plus tôt le Sani Pass. La grimace de celui-ci n’augurait rien de bon. 

« I’ve been said that the track is really dirty…” me dit-il. Ce qui en langage de Ranger lésothien, habitué à ces contrées et à des paysages pour le moins chaotiques, signifiait qu’il émettait un sérieux doute sur mon projet et que la piste semblait vraiment épouvantable.

Sa patronne, me donna son numéro de téléphone, pas tant au cas où il m’arrive quelque chose, mais pour que je l’appelle afin de l’informer de l’état de la piste et de vérifier si cela passait. Rien de rassurant, non plus.

De toute façon, je n’avais pas le choix, je devais sortir du Lesotho avant le 28, date à laquelle mon test PCR ne serait plus accepté par les autorités sud-africaines. Je compris également que je n’avais plus de forfait téléphonique, m’étonnant depuis le début de matinée de ne pouvoir télécharger la moindre donnée. Le bundle de datas que j’avais contracté auprès de Vodacom à la capitale était valable une semaine et s’arrêtait le lundi 26 à minuit. Je pensais pouvoir bénéficier encore de cette journée pour l’utilisation du GPS ou la consultation de sites web d’information. Je compris qu’il avait été en réalité suspendu hier soir à minuit une !

En cas de besoin ou de pépin, je n’avais donc que le numéro de téléphone de la chef du Parc, en espérant avoir du signal en pleine montagne. Je ne pourrai me servir de mon téléphone que pour appeler, suivre l’itinéraire que j’avais pris le soin d’enregistrer et faire de belles images sous ce ciel impeccablement bleu.

Confiant des capacités de franchissement de mon Land Rover et misant sur mon éternelle bonne étoile, je pris la route en saluant tous les Rangers. Quelques kilomètres plus loin, j’abandonnais la route de graviers pour m’enfoncer en direction de la montagne sur une piste beaucoup plus caillouteuse. Je roulais à faible allure en m’éloignant de ce bout de village, croisant quelques paysans ou bergers que je saluai, visiblement surpris de voir un étranger au volant d’une soucoupe volante, venir se perdre aux confins de l’Univers connu. Les maisons se clairsemaient, puis devinrent franchement rares, jusqu’à complètement disparaitre. L’état de la piste commençait à devenir assez catastrophique, ce qui pour un amateur de tout terrain signifiait plutôt « réjouissante ». Mais j’avais en tête que la route était longue et je disposais de peu de moyens à ma disposition, en cas d’accident ou de pépin mécanique. Voyager en solitaire, sans l’aide potentielle d’un compagnon de voyage ou, qui plus est, d’un autre véhicule doit inciter à un surcroît de prudence, à accepter le risque mais à doublement le calculer.

Je ne croisais plus aucun humain depuis longtemps. Les seules âmes que je vis furent un cheval sauvage qui me fit l’amitié de m’accompagner sur quelques centaines de mètres du chemin défoncé, dont ses sabots se jouèrent avec davantage d’élégance et de facilité que les quatre gros pneus tout-terrain de mon Defender, deux ânes qui restèrent obstinément plantés au milieu du sentier à mi-chemin vers le sommet, et quelques chèvres et moutons à l’esprit alpiniste qui s’arrêtèrent de brouter, visiblement dérangés dans leurs agapes par cet Objet Grimpant Non-identifié, étincelant comme un sous neuf, qui partait à l’assaut des cimes.

Puis, je fus tout à fait seul. J’avançais au pas. M’arrêtant souvent pour aller à pied estimer les difficultés et repérer la meilleure trajectoire pour franchir l’obstacle. Les crevasses étaient impressionnantes et les rochers innombrables et de taille respectueuse encombraient le passage, en laissant imaginer les pluies diluviennes qui devaient s’abattre sur cette région lors de la saison humide. Cela faisait presque deux heures que je m’escrimais à progresser vers le sommet de la montagne, enchaînant des dizaines de virages en épingles à cheveux, frôlant les précipices, évaluant au plus juste les trous et les rochers dégringolés de la montagne pour m’assurer que la voiture passait, franchissant trois cours d’eaux, passant certains obstacles pierre par pierre, le compteur de vitesse ne décollant pas du zéro tant l’allure était basse. 

Deux heures pour accomplir douze petits kilomètres, alors que Google Maps prévoyait que je parcourerai les premiers vingt-deux kilomètres, les plus montagneux, en trente-six minutes. On appréciera la précision de l’oracle ! Et je n’étais pas encore arrivé au sommet. Cela grimpait encore bien raide et la montagne semblait de plus en plus friable, le nombre de pierres en travers du chemin semblait avoir redoublé. J’étais à la fois inquiet, extrêmement concentré et dans un état d’excitation indescriptible. Lorsque je stoppais et descendais de la voiture en m’assurant d’avoir bien serrer le frein à main, plus pour admirer le paysage et prendre une photo que pour repérer le terrain, j’éprouvais un mélange de joie et d’émerveillement intense et pouvais rester une ou deux longues minutes à contempler la vue époustouflante et à m’enivrer du privilège d’être là.

J’approchai lentement du sommet, enchaînant les virages délicats qui constituaient chaque fois une nouvelle surprise, persuadé que la situation allait s’améliorer au prochain tournant, qu’il n’y avait plus de cours d’eau pour charrier d’énormes pierres que je devrais contourner, mais c’était à chaque fois le même parcours du combattant, le même effritement de la roche qui compliquait le parcours. 

Je savais qu’une antenne de télécommunication trônait à la cime. Je la voyais apparaître puis disparaître au fur et à mesure des circonvolutions du sentier. Je n’en étais plus vraiment loin. Quelques centaines de mètres, tout au plus. Elle se trouvait certainement derrière ce dernier virage. J’espérais que de l’autre versant, la situation s’améliorerait et que je venais de passer mon baptême de tout-terrain, l’épreuve la plus pénible car j’étais déjà rincé. Je ferai une pause de l’autre côté. La vue devait être aussi splendide que de ce côté-ci.

Soudain, au sortir d’un virage, l’antenne blanche et rouge apparut. Étincelante sous ce soleil en chemin vers son zénith, elle se dressait fièrement pour relayer les ondes sur toute la région. « Au moins, j’aurai du téléphone. », pensai-je à l’instant même où je réalisai que l’aventure risquait surtout de prendre fin, ici-même.

Entre l’antenne et moi, quatre-cents mètres de neige et de glace sur une épaisseur d’environ un mètre bloquaient tout progression. Cet obstacle était protégé par une longue paroi rocheuse que le soleil ne réchauffait jamais. J’essayai bien d’avancer mais me rendis vite compte de l’épaisseur de la couche et de son côté verglacé. J’avais toutes les chances d’échouer la voiture sur ce matelas, dès les premiers mètres, avec les roues tournant dans le vide ou patinant. Cela aurait été pire que de s’ensabler car le dégonflage des pneus n’aurait pas été d’un grand secours. Seul, sur le toit du monde, je ne pouvais me permettre de rester bloqué et du accepter, la mort dans l’âme, qu’il me fallait redescendre, refaire ce satané chemin pour me retrouver dans deux autres heures aux portes du parc naturel de Sehlabathebe. 

Je partis tout de même à pied, en reconnaissance jusqu’à l’antenne qui dominait les deux vallées. La neige était tellement glacée que je ne m’enfonçais pas dans l’épaisse couche, dans laquelle j’aurais dû disparaitre jusqu’à mi-cuisse. Je parvins au bout des quatre-cents mètres au terme de l’obstacle d’un blanc immaculé. De l’autre côté, pas un centimètre de neige. Le sentier redescendait, moins accidenté que sur lors de mon ascension, serpentant vers l’horizon et vers ce que j’aurais aimé être ma prochaine destination. 

C’est ainsi que je fis un périlleux demi-tour sur cette piste étroite, l’à-pic de la montagne face à moi et le précipice de plusieurs dizaines de mètres derrière. J’étais physiquement exténué et, il faut bien l’avouer, moralement atteint.

Une heure quarante-cinq minutes plus tard, je retrouvais la piste de gravier qui allait me mener à Qatcha’s Nek. Refusant d’y passer une seconde nuit de cauchemar, je poussais jusqu’à Semokong, pour retrouver le lodge où j’avais passé une nuit délicieuse et amicale grâce au propriétaires, Jonathan et Armelle, qui m’avaient accueilli comme un frère, quelques jours auparavant. Mais cela sera pour une autre chronique… à venir !

Sombrant rapidement dans le sommeil après cette journée riche d’enseignement, je confiai à René Char, que je convoque toujours dans les moments d’adversité, le soin de conclure cette histoire :

« Il faut s’établir à l’extérieur de soi, au bord des larmes et dans l’orbite des famines, si nous voulons que quelque chose hors du commun se produise, qui n’était que pour nous. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

7 commentaires sur « L’hôtel fantôme »

  1. Reculer ce n’est pas renoncer mais se donner la possibilité d’envisager le problème sous un autre angle… BCP aimé ton papier sur le dead end. L’impasse. On a le droit dans la vie de se tromper, mais pas de ne pas choisir. La preuve! Amitiés… et bonne route, cher Fred. Francis

    Aimé par 1 personne

  2. Hello mon Fred,

    Haletant de suspens ce texte 😳

    Magnifique

    Que d’enseignements sur ta route,

    Tu vas être plus « riche » que jamais 😉

    En espérant que tu as pu te réchauffer un peu 😘🥰

    Je t’embrasse fort

    Hélène

    Aimé par 1 personne

  3. Une longue chronique qui m’a fascinee jusqu’au bout. J’etais avec toi tout le long du parcours, dans tous les tournants, les passages de cours d’eau. Et surtout a la fin, en realisant que c’etait le bout de la route. Je ressent ton desappointement, pour avoir vecu des situations similaires en bateau. Ce sont les meilleures lecons de vie.
    merci pour ces magnifiques paysages et tes recits, si emouvants.
    V

    Aimé par 1 personne

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