De l’Art au Lesotho

Le Lesotho n’est pas connu pour ces musées. 

D’aucuns lui reprocheront d’ailleurs l’absence de ces lieux culturels, souvent un peu morts et poussiéreux, dans lesquels ils pourraient satisfaire leur soif esthétique, en venant butiner à la va-vite quelques croûtes promptement instagrammées et aussi vite oubliées, ou quelques installations artistiques d’avant-garde sur lesquelles s’extasier tout en remarquant tout de même l’excès de surréalisme de l’exposition du moment, ou l’absence de sens de certaines œuvres.

Ce serait faire à ce minuscule pays un très mauvais procès et il faudrait être un voyageur bien inattentif et dénué de toute imagination pour arriver à une telle conclusion et émettre une si injuste critique !

Bien au contraire, le Lesotho est l’un des pays au monde qui porte haut la considération artistique et qui l’exprime le mieux dans le quotidien de ses habitants, plutôt que de le circonscrire à des musées où l’art est sous la bonne garde d’un conservateur (on sent déjà l’odeur du formol) et l’art dit « vivant » (tout autre forme serait-elle déjà subclaquante ?), relégué à un coin de rue et confié à quelques saltimbanques. 

L’art au Lesotho s’affiche en plein air et au quotidien. Il est l’affaire de tous !

Et à bien y regarder, il semblerait même qu’en des temps immémoriaux, les Dieux et les hommes de ce Royaume dans les Cieux se soient accordés pour faire du Lesotho un atelier d’artiste à ciel ouvert, un laboratoire grandeur nature de l’art sous toutes ses formes. Dix jours sur place suffisent à mettre à jour ce conciliabule où se mêlent l’impressionnisme le plus académique à l’expression la plus libérée de l’art contemporain !

J’en veux pour preuve les coups de cœurs émotionnels et les coups esthétiques portés à l’estomac qui me coupent chaque jour littéralement le souffle.

N’est-elle pas une immense artiste, cette divinité qui sculpta puis peignit ces tableaux aux dimensions gigantesques, offerts à la contemplation de tout voyageur au détour de chaque virage, tel un bas-relief volcanique, que ce dernier tentera vainement de faire rentrer dans son petit smartphone, afin d’emporter avec lui la trace d’une émotion esthétique bien légitime ? Que dire de ces tableaux majestueux qui sont déployés à chaque franchissement de col, où s’entrelacent de puissantes chaines de montagnes, immuables dans leur splendeur fauve et mordorée, se superposant à l’infini vers l’horizon, comme des vagues minérales où tout visiteur extasié aurait le loisir de perdre son regard afin de mieux y suspendre son inspiration ? N’est-ce pas de l’art à l’état pur cet enchevêtrement grandiose de pics inaccessibles et de gouffres abyssaux, ouvrant sur des vallées où s’égarent de vastes rivières qui serpentent vers le lointain ? Nul besoin au Lesotho de Ministre de la Culture, les Dieux s’en chargent…

Ici, les toiles cavalent au bord des routes, à dos de cheval et sur les pentes jaunies des flancs pelés du relief. C’est l’ensemble de ce peuple de montagnards et de cavaliers, de pâtres et de bergers qui se fait quotidiennement colporteur de couleurs et agent d’artistes anonymes. Il n’est qu’à voir la créativité et la beauté des couvertures dans laquelle chaque habitant s’emmitoufle, afin de résister aux vents glaciaux qui rabotent les versants des hauts-massifs. Que dire aussi de ces petites touches de couleurs vives que l’on voit s’agiter partout sur les pentes des montagnes, habitants ayant revêtu leurs habits de joie ou leur passe-montagne bigarré ne laissant passer que deux yeux inquisiteurs, paysans s’échinant à creuser les sillons d’une terre rouge mais couverts d’une étoffe qui mériterait sa place au Moma ou au Centre Pompidou, femmes accroupies dans le creux d’un ruisseau lavant et battant le linge qu’elle étaleront sur les rochers afin que le soleil viennent sécher les couleurs fraîchement ravivées, ou bien encore ces garçonnets, qui plutôt que de fréquenter les bancs de l’école arpentent les sentiers pentus, dont la crasse des habits ne parvient pas à atténuer la vivacité du vêtement. Ces petits chevriers de père en fils, courent inlassablement comme des chiens de bergers derrière leur maigre troupeau et on voit leurs fripes chatoyantes sautiller et contraster avec les nuances des hautes herbes blondes.

Mais c’est le soir venu, à l’abri des chambres d’hôtel et des habitations que s’exprime la créativité la plus débridée de ce peuple d’artistes dans l’âme. C’est ainsi qu’un soir, après des heures de piste, exténué et voyant la nuit tombée, je trouvai refuge dans le seul établissement qui prétendait fournir des chambres et usurper le mot de guesthouse. Ce lieu exécrable, qui pratiquait des tarifs scandaleux au regard des médiocres prestations proposées, profitait de la fermeture du seul autre hôtel des environs, pour cause de rénovation, un lodge doté semble-t-il d’un excellent rapport qualité-prix et d’un bel emplacement au cœur d’un jardin botanique. C’est la règle inéluctable du voyage, on a beau visiter le paradis, il y a tout de même des jours sans !

Je trouvais parfaitement abusif le prix de 47$ mais je n’avais pas le choix et ne souhaitais pas étrenner ma tente, située sur le toit de mon Land Rover, avec une nuit prévue à -6 degrés. Je réserverai cela pour la savane et un lieu moins perché que le Lesotho en plein hiver. 

N’ayant guère envie d’écrire ce soir-là, le froid m’anesthésiant, le pauvre convecteur électrique étant à la peine et le wifi étant en berne, je lus quelques pages puis me perdis de longues minutes dans mes pensées. C’est alors que mes yeux reprirent la primauté qu’ils occupent ordinairement sur mes autres sens et accrochèrent mon regard attentif sur l’un des tableaux les plus surréalistes qu’il m’a été donné de voir dans toute mon existence. J’avais sous les yeux, à deux mètres à peine de moi, face à mon lit, une installation qui avait dû nécessiter l’intervention conjointe et concertée d’un maître décorateur, d’un technicien hors norme, d’un designer spécialiste des technologies audiovisuelles et sans doute d’un plasticien pour le moins iconoclaste. Comment décrire en mots le génie esthétique, la débauche de moyens et l’imagination prolifique de cette fine équipe alors qu’une seule image suffirait à faire entrer cette œuvre indubitable dans toutes les plus grandes galeries au monde ?

Je restais ainsi de longues minutes à détailler l’ensemble du dispositif, à faire un zoom arrière pour considérer l’installation dans son ensemble puis à revenir sur certains aspects technique ou esthétique de ce chef d’œuvre de la décoration intérieur. Contemplation et fascination sont sans doute les deux mots qui décrivent le mieux l’état dans lequel me plongea cette œuvre qui s’offrait à moi, du génie artistique à portée de main, pour mon plaisir exclusif, persuadé que les centaines de visiteurs de ce musée déguisé en hôtel n’avaient jamais remarqué ce tableau ou contemplé à sa juste mesure et ce, pour la modique somme de 47$ la nuit.

C’était tout bonnement remarquable !

Un occupant inattentif, comme il y en a tant, se serait certainement limité à ne voir qu’un simple écran de télévision, entouré de son dispositif technique, permettant d’afficher des chaînes et des programmes de divertissement, lui faisant oublier durant quelques heures son triste sort ou continuer de croire que le monde ressemble à un journal télévisé. Mais c’est justement éteinte que cette œuvre prenait toute sa puissance. Tout y était savamment de guingois : l’écran lui-même n’était déjà pas horizontal. Mais un critique d’art avisé pourrait objecter et dire « horizontal ? par rapport à quoi ? ». Il est vrai que quand tous les éléments environnants sont fixés de travers (la tablette supportant la box, l’imposante prise électrique, les différents câbles, la planche fixée sur deux équerres destinées à poser la bouilloire et le plateau blanc, jusqu’au plafond lui-même), selon un ordre singulier qui semble leur appartenir, cela peut amener l’observateur à s’interroger sur le sens que peut revêtir le concept d’horizontalité. Alors qu’il faut y voir, en réalité, la volonté de l’artiste de brouiller tout repère et nous plonger dans une sidération esthétique. 

Le travail de câblage entrepris sur cette œuvre pour mettre en exergue son originalité est tout à fait exceptionnel. Noter le gros tuyau plastique formant une sorte d’arc de cercle, montant jusqu’au plafond, puis bifurquant en direction de la salle de bain pour finalement replonger vers le sol et venir connecter la prise murale fixée à un mètre soixante, à une autre prise en contrebas servant à connecter soit le convecteur électrique soit la bouilloire – toute la dimension créatrice résidant dans le choix de l’ustensile. L’artiste nous plongeant évidemment au cœur d’une leçon existentielle, nous expliquant par-là que c’est comme dans la vie, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, on doit choisir entre chauffer l’eau ou l’air. Brillant n’est-ce pas ?  

Et comment ne pas remarquer le soin apporté à ce tuyau solidement fixé au mur, à l’aide de colliers de serrage qui font entrer dans l’œuvre la notion de plomberie au côté d’une fonctionnalité qui n’aurait pu être qu’électrique, donnant ainsi toute l’expression de la polyvalence du créateur ?

Comme souvent dans un musée, il faut se tenir à bonne distance de l’œuvre pour en discerner toute la puissance et percevoir toute l’énergie qui s’en dégage, puis il faut se rapprocher et observer attentivement les détails et pouvoir s’extasier sur le savoir-faire, sur la maîtrise technique de l’artiste. Cette installation ne faisait pas exception. Comment ne pas voir le génie qui réside dans l’accrochage du mode d’emploi de la box, judicieusement plié et collé à la prise électrique par un élastique enroulé d’une main de maître ? 

Mais c’est la tablette qui capta finalement toute mon admiration. Celle-ci penchait délibérément vers la droite et, à bien y regarder, l’unique équerre – économie de moyen revendiquée – avait été collée puis vissée dans le mur afin de s’assurer que l’œuvre ne soit pas éphémère ou l’objet d’un décrochage inopiné. L’artiste s’était énervé sur l’une des vis et avait dû finir par l’enfoncer à coups de marteaux, manifestant ainsi, en une parfaite allégorie de l’univers télévisuel, la violence qui jaillit trop souvent des débats télévisés. La box était ainsi solidement arrimée au mur porteur de mauvaises nouvelles et la petite boîte déodorante qui était posée sur la box elle-même devait avoir pour fonction de parfumer les opinions nauséabondes qui dégoulinaient des chaînes infos. Et dire que ce chef d’œuvre n’était pas signé !

André Malraux écrivait, dans la Métamorphose des Dieux, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : « Le musée transforme l’œuvre en objet. »

Au Lesotho, malgré l’absence de musées, tout un peuple sait œuvrer de manière tacite et admirable pour faire de l’Art à l’état brut, des objets de contemplation qui enlumineront longtemps les expériences vécues et les souvenirs du voyageur qui sait être patient et observer.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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