C’est le bouquet !

Ce matin, j’ai eu une sérieuse conversation avec une petite fleur jaune alors que je prenais paisiblement mon petit déjeuner en solitaire sur une terrasse irradiée de soleil. 

D’ordinaire, elle était plutôt taciturne et d’humeur joviale, épousant avec un mimétisme parfait la couleur du temps et ce jaune que n’aurait pas démenti Picasso, tandis que des légions de peintres s’échinent durant une vie à parvenir à une telle perfection.

J’avais fait sa connaissance à la sortie d’un supermarché. Je m’étais promis depuis des lustres de ne plus jamais acheter un « bouquet tout fait » par un vendeur de fleurs se prenant trop souvent pour un fleuriste. Mais dans ce quartier de Johannesburg, je n’avais guère le choix : aucunes fleurs en vrac que j’aurais pu acheter pour les recomposer à mon goût. La dictature esthétique du marchand occupait tout l’étal et seul semblait compter la promotion du jour et le nombre de tige surmontées de couleurs criardes, un tantinet artificielles, qui composait chaque bouquet, vulgairement habillé d’un plastique transparent. Pour l’harmonie et le bon goût, il faudrait repasser.

J’achetai donc un bouquet multicolore à cet homme à peine aimable, en me disant que j’allais au moins sauver quelques pauvrettes d’un sort peu enviable. N’ayant pas l’appoint, il me fit cadeau de la monnaie qui manquait pour atteindre la somme exacte, avec un air dédaigneux où siégeait une parfaite absence de sourire. Voulant visiblement se débarrasser de son stock de fleurs peinturlurées avant la fin de la journée, il me tendit le bouquet avec l’impression palpable de me faire une fleur. 

De retour à l’appartement que j’occupais gratuitement grâce à la bonté de quelques amis particulièrement hospitaliers, je dénichai dans un placard un long vase qui se mourrait d’ennui.  Je l’abreuvai comme il se doit et lui présentai la poignée de donzelles fraîchement libérées de leur élastique et de leur voile plastifié. Elles s’ébrouèrent comme de jeunes chiots sortant de la SPA, plantées jusqu’à mi-cuisse dans une eau claire dont elles furent vraisemblablement longtemps privées. 

Heureux d’avoir fait une bonne action et d’avoir mis un peu de vie dans cet appartement qui me servait de refuge, le temps de préparer mon périple dans toute l’Afrique australe, je retournai à mes cartes et mes sites de voyage. Mais impossible de travailler sereinement, tant la meute des provoquantes instagrameuses, maquillées comme des voitures volées, que je venais de plonger dans leur piscine vitrée piaillait, ricanait, se chamaillait et s’éclaboussait à l’envi ! 

Je fermai mon ordinateur pour ne pas qu’il prenne l’eau, repliai les cartes du Botswana et de la Namibie en me disant que le bleu ciel peut attendre, et je restai là, de longues minutes à observer et écouter mes jeunes amies, frivoles à souhait et si peinturlurées qu’un fabricant de couleurs les aurait immédiatement embauchées comme représentantes de commerce. 

C’est alors que je la remarquai. Elle faisait à elle-seule bande à part. Ne se mêlant pas à la conversation qui déclenchait chez ses congénères d’incessants éclats de rire. Elle était vêtue plus simplement et ressemblait à un œuf sur le plat dont le jaune aurait occupé toute la périphérie. 

Comprenant qu’elle n’était pas de la même engeance, je l’extrayais du grand bassin, lui enlevai ses haut-talons sur lesquels elle semblait visiblement mal à l’aise et l’immergeai dans un verre-à-pied que j’emmenai sur la table de la terrasse en plein soleil. Paraissant retrouver instantanément des couleurs et une meilleure humeur, je compris que cette jeune solitaire avait le même tempérament que le mien et que la fréquentation de nos semblables n’est supportable que quand ils se livrent à de vraies conversations où prédomine l’écoute attentionnée sur le monologue incessant. 

C’est ainsi que nous passâmes plus de dix jours en tête-à-tête. Elle, écoutant d’un air distrait mes souvenirs de baroude et mes projets de vagabondage africain. Moi, accaparé par les milles détails encore à régler avant de prendre la route, parfois avec le cœur embroché de joie de me sentir si vivant et en si bonne compagnie.

Je la rentrai le soir venue et l’emmenai sur la table de chevet de ma chambre à coucher, privilège qui était bien sûr refusé à la horde de noceuses, bruyantes de trop de couleurs et colporteuses de ragots sans intérêt. 

Au petit matin, je la ramenai sur la table de la terrasse, après lui avoir changé l’eau, là où règnerait sans partage son ami le soleil, jusqu’à ce qu’il s’éclipse derrière la façade d’un immeuble mitoyen.

Parfois nous déjeunions ensemble. Il m’arrivait de lui parler à voix haute et elle, de me répondre à voix basse. Notre amitié nichait chaque jour un peu plus dans nos murmures et dans cette sorte de tendresse qu’il m’était impossible d’avouer à mes amis qui connaissaient mon cœur d’artichaut et mon inclinaison à conter fleurette à la première venue. 

Mais ce matin, tout fut différent. Elle ne semblait pas dans son verre, à défaut de son assiette. Elle n’arrêtait pas de me parler, sans que cela ait toujours un sens pour l’humain que j’étais. Je lui caressais délicatement quelques pétales comme font les soignants dans les services de soins palliatifs, avec les personnes âgées qui savent secrètement que leurs jours sont comptés. 

Depuis sa naissance, elle n’avait connu que la captivité et cette fonction d’esclavage esthétique, livrée si jeune aux réseaux mafieux des fleuristes de la grande distribution. 

Ne souhaitant pas lui mentir ou lui raconter des histoires, je lui parlais du sens de la vie, du désir légitime de liberté et de cette fin inéluctable que l’on appelle dans notre espèce : la mort.

Elle me fit promettre de la déposer en plein champs, une fois qu’elle aurait recroquevillé à jamais ses pétales desséchés. Elle me demanda de lui expliquer ce qu’était la mort et je ne pus, pour relativiser l’importance de celle-ci et célébrer la vie, que lui citer les mots de Pascal qui aimait comme moi immensément les fleurs des champs et la force vive qu’elles manifestent :

« Éternellement en joie, pour un jour d’exercice sur Terre. ».

Ce soir, je ne rentrerai pas ma belle amie dans la maison car je sais qu’elle s’éteindra de sa belle mort sous le champ fleuri d’étoile de cette Afrique bariolée.

J’irai demain la déposer dans le jardin qui jouxte la résidence et je lui murmurerai les vers de Victor Hugo.

 » Tu n’es plus là où tu étais mais tu es désormais partout où je serai. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « C’est le bouquet ! »

  1. Merci cher Mr Pie pour ces 10 minutes de rêveries florales que je viens de prendre, seul devant une jolie plante verte (qui me regarde étrangement) et un excellent verre de pouilly fuisse.
    Bon voyage, continuez à nous faire rêver, on en a bien besoin !!!

    Aimé par 1 personne

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