Seigneurs déchus

Sur le bord du Lake St Clair, au cœur de la Tasmanie, la nature intouchée est vénérée comme la vie!


Au milieu d’une plaine décharnée habillée de vert et ourlant ce lac indocile, serein comme un vieux sage à ses heures d’accalmie,

 
J’ai vu une armée décimée et j’ai marché des heures au milieu de ces géants vaincus et agonisants.


J’ai vu des seigneurs de trente mètres allongés, en leur ultime demeure, comme des rois gisants.


J’ai déambulé dans ce champs de bataille encore fumant où la vie et la mort poursuivaient leur imperceptible et incessant bras de fer.


J’ai avancé seul, au soir couchant, sur cette lande qui ressemblait à un cimetière des éléphants. 


J’ai escaladé ces rois déracinés, abattus par la démesure de leur règne et la folie des vents.


J’ai caressé leur tronc buriné de tempêtes et d’hivers.
Je les ai vu disparaître dans cette terre mousseuse de laquelle il avait puisé leur sève et leur fierté.


Je les ai vu redevenus sciure puis poussière après des années de labeur à produire de l’ombre et à jouer des castagnettes en agitant leurs feuilles.


J’ai vu leur corps éventrés et l’effort de ces milliers d’insectes se disputant le rôle de fossoyeur des seigneurs de la forêt.
Mort, le grand arbre conserve ses allures de Prince et se sacrifie pour que son domaine prolifère sur sa dépouille et poursuive la ronde éternelle de la vie.


Je me suis baladé au milieu de cette immense sépulture à ciel ouvert, avec une pointe de mélancolie et d’émerveillement, en éprouvant physiquement le fourmillement vibratoire qui caractérise la continuité de la vie. 

Des décennies de patience accumulée dans une cathédrale de bois désormais déchue laissaient place à un monde proliférant d’activité, d’espoirs et de pousses renaissantes.  

Le grand cycle de l’existence se jouait au ralenti sous mes yeux, dans le clapotis des vagues et le cri des corbeaux, confirmant leur rôle éternel de croque-morts. 

J’ai vu certains arbres démesurés à demi-immergés dans le lac, comme des cétacés venus s’échouer depuis leurs empires maritimes désormais menacés. 

J’ai vu notre monde finir, le soleil se coucher sur ce monde agonisant.


Comme j’ai vu la nature reprendre ses droits et effacer toute gloire déchue, toute velléité à tutoyer les dieux, comme une leçon d’humilité.

J’ai vu de frêles pâquerettes et de petites violettes venir se recueillir sur la tombe de ces titans qui ont dansé avec les vents et accueilli la foudre.

Je les ai vues, respectueuses et pleines de légèreté, projeter leur couleur et leur joie sur le tronc gris des vieux arbres.


Je me suis assis longuement, dans le silence religieux de ce lieu où le sacrifice de la mort et la vie trépidante, pleine d’imagination et de génie, dansaient un Paso doble éternel.

Sans doute devrions-nous descendre plus souvent de nos rêves et projets insensés, pour venir écouter la symphonie muette des grands arbres et l’intelligence de ces lieux qui nous murmurent notre avenir.

En nos jardins se préparent des forêts, écrivait René Char.

Aux abords de nos cimetières, prolifèrent des écoles maternelles et des pépinières foisonnantes d’optimisme!

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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