De l’impossibilité d’être et d’avoir été…
Il était tôt ce matin-là, quand je me décidai à quitter la tiédeur du lit et à monter me faire couler un café, dans l’espoir d’un vivifiant coup de fouet.
En m’approchant de la cuisine, je crus entendre des voix se chamailler. D’où pouvaient donc venir ces éclats qui se transformèrent rapidement en murmure, pour faire soudainement silence, lorsque j’ouvris, encore engourdi de sommeil, la porte de la cuisine ?
Évidemment il n’y avait personne. Je regardai machinalement derrière la porte, pour le vérifier. Geste qui me fit naturellement sourire. L’absurdité de la situation m’effleura l’esprit et je me demandai un instant si je ne ferais pas mieux d’aller me recoucher. J’avais certainement été l’objet de mon imagination ou d’une fin de rêve pas tout à fait évaporée.
Tout à la préparation de ma potion magique, je tournais le dos à l’imposante table de pierre sur laquelle reposait un petit vase transparent vert olive, dans lequel étaient assoupies quatre fleurs cueillies la semaine précédente. Je faillis recracher ma première gorgée de café lorsque j’entendis dans mon dos ces mots, prononcés par une voix féminine, croyant y déceler une pointe d’ironie :
– Tu n’as qu’à lui demander !
Je me retournai en un éclair et constatai la vacuité absolue de la pièce. Un frisson me parcourut l’échine, car ces mots que j’étais absolument certain d’avoir entendus devaient, de toute évidence, jaillir d’un spectre invisible ou de quelque entité fantomatique.

Cependant, je crus capter un mouvement furtif dans le petit vase que j’avais sous les yeux.
À gauche, la première fleur, juchée sur la plus haute tige, comme une mannequin d’un autre âge sur sa paire d’escarpins, un Dahlia pourpre sombre, presque grenat, dont les pétales étaient entièrement desséchés, recroquevillés en une forme de couronne à la base, avec des reflets bronze et or.
Rien en lui n’essayait de dissimuler ce brin de nostalgie dont il semblait encore vêtu. Nul doute, dans son attitude autant que par sa sècheresse, qu’il avait été, mais que le temps de sa splendeur était révolu depuis belle lurette. Il portait son passé en bandoulière, avec la même élégance qu’un torero portant sa cape, après une série de faenas victorieuses. Lorca aurait reconnu là le duende, cette force qui ne vient jamais sans la proximité de la mort et qui exige un corps vivant sachant qu’il peut mourir. Ce dahlia épuisé ne cherchait pas la paix, il cherchait l’incandescence jusque dans la mort si proche, et je crus deviner que ses derniers reflets dorés brûlaient comme des braises refusant de s’éteindre, après une existence brève mais flamboyante.
À ses côtés, une fleur bleue, sans doute une Scabieuse, dont les pétales d’un bleu électrique, presque outremer, étaient racornis et parcheminés sur les bords ; en son centre, un bouton beige crème, duveteux, encore charnu, comme un noyau de présence au milieu d’une splendeur qui s’éteint. Celle-là semblait suspendue entre deux états, ni tout à fait vivante ni tout à fait le souvenir.
Elle hésitait à disparaitre tout à fait, et c’est cette hésitation même qui la rendait la plus proche de nous autres humains. Elle vivait dans sa chair cet adage qui m’obsédait depuis toujours, on ne peut pas être et avoir été. Elle sentait le présent lui échapper sans cesse vers le passé, elle voulait se tenir dans son plein éclat et chaque seconde la précipitait déjà dans la certitude irréversible d’avoir été. C’était la fleur tragique du bouquet, celle qui refusait le mensonge de la consolation facile et préférait la lucidité amère à la fausse sérénité. C’était elle, je le sus alors, qui avait parlé dans mon dos.
À sa droite, une troisième fleur, seule survivante apparente, de ce naufrage annoncé. Elle était habillée d’un rose vif bordée de teintes fuchsias plus soutenues, un œillet du genre Dianthus, dont les pétales ondulés restaient souples, gorgés, presque insolents de fraîcheur au milieu des trois autres, déjà fanées. Elle était l’increvable, accrochée désespérément au verbe être, tandis que les autres avaient déjà basculé dans l’avoir été.
De toute évidence, ce Dianthus ne pensait à rien d’autre qu’à l’instant, revendiquant silencieusement son épicurisme chevillé à sa courte tige. Il n’avait certainement pas lu Épicure, mais il en appliquait le calcul le plus juste, celui qui conclut que seule la joie est féconde. À savoir que la mort n’est rien pour nous, puisque tant que nous sommes, la mort n’existe pas, et quand la mort est là, nous n’y sommes plus.
Alors, plein de vie et d’insouciance, il butinait ce qui restait de lumière du matin sans en soustraire une once pour le calcul des heures qui lui manqueraient un jour. Ce n’était pas de l’inconscience, c’était une discipline, la plus exigeante de toutes peut être, celle qui consiste à ne jamais laisser le lendemain voler ce que le présent a encore à offrir.
Quant à la quatrième, elle reposait recroquevillée dans le bas du bouquet. Une fleur d’un rouge sombre, presque noir aux extrémités, dont les pétales s’étaient recroquevillés en mille filaments hérissés autour d’un cœur doré, comme une couronne de braises éteintes gardant encore la mémoire du feu. Elle ne cherchait pas à se faire remarquer. Elle ne suppliait pas qu’on la regarde, à la différence du dahlia et de sa superbe déchue. Elle était simplement là, entière dans son achèvement, ayant fait, semblait-il, la paix depuis longtemps avec ce qu’elle fut. Elle ne réclamait ni la consolation d’Épicure, ni le tourment de la fleur bleue, ni la théâtralité du dahlia. Elle avait simplement gardé l’architecture de sa splendeur sans en garder la chair, une structure qui persiste quand la vie s’est retirée, comme ces vieux soldats qui rangent leur uniforme avant la nuit sans en faire un drame. Sa philosophie était stoïcienne jusqu’à l’os. Ce qui dépend de moi, semblait elle dire, c’est l’élégance de mon parfum tant qu’il dure. Ce qui ne dépend pas de moi, c’est sa durée. Elle ne luttait pas contre le fanage, elle l’avait intégré depuis la graine, comme une clause qu’elle aurait elle-même signée.
Entre elles toutes, un feuillage vert tendre d’olivier, comme un chœur silencieux qui les reliait sans prendre parti.
Je restai un instant, la tasse suspendue à mi-chemin de mes lèvres, à observer ces quatre destins plantés dans le même vase vert olive, buvant à la même eau. Il y avait dans cette composition une temporalité à quatre vitesses assez saisissante, une fleur qui était encore, une qui hésitait à disparaitre, une qui avait été mais le proclamait encore flamboyante, et une qui avait été et l’assumait dans le silence, en ayant renoncé – par humilité – à toutes les légions d’honneur ou autres signes de gloriole.
Et je compris que la voix que j’avais entendue résonnait comme un appel au secours. Il n’y avait personne dans la cuisine, mais il y avait, dans ce petit théâtre végétal, quatre manières de traverser le temps, quatre philosophies muettes que je n’avais qu’à écouter sagement. Qui suis-je pour leur expliquer quoi que ce soit ?
Ce matin-là, je compris quelque chose que ni Heidegger ni les livres d’autres grands philosophes n’avaient réussi à me faire sentir dans la chair : la fleur n’est pas menacée par le fanage, elle en est constituée depuis l’éclosion. Elle ne fane pas soudainement, en se laissant surprendre un jour de trop, elle fane depuis le premier pétale ouvert, et c’est cela, précisément, qui rendait chacune de mes quatre interlocutrices si bouleversantes à observer. Elles ne m’annonçaient rien. Elles me révélaient, chacune à sa manière, ce qu’elles étaient depuis le début, et ce que nous sommes tous en définitive, des êtres vivants en équilibre précaire dans la flamboyance d’un jour de plus !
Le philosophe d’origine sud-coréenne, Byung Chul Han, a consacré tout un livre au parfum du temps, à ce temps qui s’attarde et refuse de se laisser presser, à la différence du temps ponctuel et haletant de nos existences modernes. Un parfum a besoin de durée pour se déployer, et il en a tout autant besoin pour se retirer. L’arôme un peu triste qui montait de mon vase n’était pas la preuve d’une perte, c’était un événement qui prenait simplement le temps de finir. Les Japonais, eux, ont un mot pour cela, mono no aware, la douce mélancolie des choses parce qu’elles passent, et un autre encore, le wabi sabi, cette manière de loger la beauté précisément dans l’imperfection et l’impermanence des choses.
Les cerisiers ne seraient qu’un décor s’ils fleurissaient tout l’été. C’est parce qu’ils s’évanouissent en quelques jours qu’ils suspendent le temps et deviennent, chaque printemps, un événement plutôt qu’un simple objet de contemplation.
Restait l’adage, celui qui m’avait tiré du lit avant l’heure, on ne peut pas être et avoir été. Je crois désormais qu’il faut l’entendre à deux voix et non une seule. Il y a un niveau tragique, celui de la fleur bleue, où le présent m’échappe sans cesse vers le passé et où je ne coïncide jamais tout à fait avec mon propre éclat. Mais il y a un second niveau, plus discret et infiniment plus consolant, celui que le dahlia et la fleur rouge sombre, chacune à leur manière, avaient déjà compris avant moi. Ce qui a été ne peut plus être défait. L’avoir été est une forme d’éternité, un socle sur lequel plus rien, pas même le temps, n’a désormais de prise. La fleur qui a fleuri une seule fois a déjà gagné contre le néant, et cette victoire-là, aucune vague ne viendra jamais l’effacer.
Je reposai ma tasse sur la table de pierre, tout près du vase, et c’est alors que je remarquai ce que je n’avais pas vu jusque-là : derrière les quatre fleurs, contre le mur, un vieux miroir renvoyait leur reflet et, en transparence, le mien. Je les avais longuement écoutées, l’une voulant être digne, l’autre heureuse, la troisième lucide, la dernière ardente, et je compris seulement à cet instant qu’elles ne m’avaient jamais parlé de leur fin. Elles me demandaient simplement, dans le silence complice du petit matin :
– Et toi, maintenant que tu sais que les pétales tombent, comment comptes tu fleurir ?
Je n’ai pas de réponse définitive à leur offrir, seulement celle-ci, provisoire comme tout le reste : le temps ne nous enlève pas seulement ce que nous sommes, il transforme peu à peu ce que nous avons été en quelque chose d’indestructible. La fleur meurt, mais sa beauté, sa vaillance, sa spontanéité, elles, deviennent irrévocables. Et peut-être que le véritable rire du naufrage annoncé n’est pas de nier la fin qui approche inéluctablement, mais de découvrir, un matin de tasse de café tiède et de voix invisibles, qu’aucune vague ne pourra jamais effacer le fait d’avoir fleuri. Car derrière l’été, il y a déjà l’automne d’une vie, et il est digne de mener son existence dans la vigueur du présent, tout en se préparant à l’inévitable hiver.

Magnifique ! Ce texte pourrait presque servir d’argument à qui pourrait vous faire l’affront de douter du poète et du philosophe derrière l’écrivain et le voyageur. Magnifique ce quatuor de fleurs qui interprètent chacune tour à tour nos humeurs fluctuantes à l’égard de la vie et du temps… Mais, pardon d’abandonner déjà ce merveilleux texte pour revenir à Epicure… Epicure est un menteur ! Épicure et l’école épicurienne déclarent que la mort n’est rien, qu’elle n’existe pas en tant que question et qu’elle ne se pense pas puisqu’elle n’est qu’une construction de l’esprit, qu’une représentation dont je ne peux pas faire l’expérience puisqu’elle est, au sens strict, invivable de son vivant. En effet, soit je suis en vie, soit je suis mort. Je cite « Donc le plus terrifiant de tous les maux n’est rien pour nous, puisque lorsque nous existons, la mort n’est pas présente, et que lorsque la mort est présente nous n’existons pas. Ainsi elle n’est rien pour les vivants ni pour les disparus, puisque pour les uns elle n’est pas et que les autres ne sont plus ». Épicure nous pousse à croire que la mort n’existe pas. Encore aujourd’hui, de nombreux philosophes contemporains tiennent ce discours d’apaisement et de consolation pour recevable. Or, à plus d’un titre, cet argument, en apparence parfaitement logique, est tout simplement faux. Le fait que lorsque la mort est réellement présente nous ne sommes plus là en tant que conscience, ne nous interdit pas de penser la mort de notre vivant avant son expérience. C’est ce que fait parfaitement entendre cette phrase de Victor Hugo extraite du roman Les Travailleurs de la mer, « Où le pied ne va pas, le regard peut atteindre. Où le regard s’arrête, l’esprit peut continuer. » D’ailleurs, anticiper ce que l’avenir porte, tel serait même le propre de l’intelligence humaine. Nous ne sommes pas immanquablement déportés par ce qui sera au détriment de ce qui est, mais irrésistiblement attirés. Et en effet, nul ne pense seulement ce dont il fait l’expérience. Qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint. Avant même que ne triomphe la mort, qui ne voit pas que la vie s’éloigne quand sous ses propres yeux la vieillesse s’infiltre de partout dans notre corps ? Sur sa propre peau, face à un miroir, qui ne peut pas vérifier l’impermanence de toute chose en observant son vieillissement progressif. Quand un vertige s’empare de nous jusqu’à la perte de conscience, on peut reconnaître la vie nous échapper. Même les animaux d’élevage, que de sombres crétins prétendent encore sans conscience, s’empressent de fuir leurs bourreaux quand ils assistent à l’exécution de l’un des leurs qui les précède dans la chaîne des abattoirs. De plus, l’expérience ne délivre aucune vérité par elle-même. On peut avoir fait mille fois l’amour, avoir lu mille fois un poème, et ne presque rien entendre ni en amour, ni en poésie. Enfin, contrairement à la thèse principale de notre guru contemporain du développement personnel, Eckhart Tollé, nul ne peut se réduire à son présent même s’il se fait violence pour cela. Nous sommes tout autant des êtres de mémoire et d’anticipation que des êtres capables de s’investir dans le présent. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous pouvons non seulement pressentir et vivre par procuration la mort par l’agonie d’un proche mais également véritablement faire l’expérience de sa propre mort avant son événement. Quand une maladie prolifère à l’envi comme une tumeur cérébrale ou un mélanome cutané, on peut regarder en face sa mort grandir et se nourrir de notre propre corps. On peut mesurer et observer visuellement la bête grandir, nous envahir et nous séparer de la vie. Notre mort prochaine prend matière, s’exprime en chiffres, en pourcentages et en millimètres. En somme, pour résumer, à chasser de mon vivant la crainte de la mort, la mort n’existe pas moins en ma conscience. La mort nous prive de la vie mais la vie ne nous prive pas de la mort. La mort n’est ni une idée, une illusion ou un mythe mais constitue la réalité incontournable du vivant. Or, que font la plupart des philosophes qui interrogent la mort ? Ils l’intellectualisent, ils en font une idée ou un problème logique. C’est la raison pour laquelle je considère la doctrine d’Épicure comme une imposture intellectuelle puisque son matérialisme joue volontairement d’une rhétorique logique abusive pour écarter la mort de notre esprit. La mort ne peut pas être rencontrée, mais elle peut être pensée. Le propos d’Épicure constitue une erreur et, au mieux, un mensonge vertueux destiné à apaiser nos angoisses. Je déclare le dialogue de ces fleurs ni creux ni clos. Et vous salue bien bas ami mortel ! Vivre vous va si bien, merci de persévérer !
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Magnifique et très légitime réflexion 😉
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