Prisonnier de sa liberté.

Escale estivale et amicale à Lisboa la Belle.

Et quel meilleur hébergement pouvais-je imaginer qu’un joli bateau flottant dans une marina à quelques enjambées du centre-ville ? 

J’ai sauté sur l’occasion en répondant à une invitation inopinée et spontanée d’un de mes amis pour revoir cette ville pleine de charme, dans laquelle j’avais trop rapidement usé mes semelles. Il y a au moins 35 ans de cela…

J’aime particulièrement l’ambiance des ports. L’activité et la vie s’y éveillent avant même que le ciel ne s’y résolve, dans ce gris hésitant où la nuit n’a pas encore cédé sa place aux promesses de l’aube.

Les drisses claquent contre les mâts avec cette percussion métallique, un tintement nerveux qui brise le silence comme une horloge désaccordée. Les haubans, eux, chantent plus bas, une plainte sourde et continue, que le vent module selon ses caprices, tantôt murmure, tantôt frémissement plus vif quand une risée traverse la rade. Les coques oscillent doucement, presque imperceptiblement, en un roulis lent qui berce sans jamais vraiment s’arrêter, comme si les bateaux aux équipages assoupis respiraient aussi. Les vrais marins savent que les bateaux ont une âme. Avant que la nuit ne s’achève, un pas résonne sur un ponton de bois. Un fêtard titubant rêve de retrouver sa cabine pour quelques heures de sommeil. 

Et peu à peu, la lumière monte, timide d’abord, puis franche, et le port change de visage, retrouvant peu à peu son tumulte ordinaire, celui des mouettes, des moteurs qui toussent, des voix qui s’appellent d’un quai à l’autre. Mais dans cette heure suspendue, avant que tout ne recommence, il y a une forme de vérité nue, celle des choses qui existent sans témoin, juste pour elles-mêmes.

En face de la marina, avec sa forêt de mâts alignés et son univers feutré, un tout autre monde étant son empire, dont j’observe, curieux et fasciné, le ballet incessant. À quelques centaines de mètres à peine, le port de commerce et ses grues automatisées qui déplacent jour et nuit des milliers de conteneurs, des millions de tonnes de marchandises, des milliards de dollars qui constituent le sang frais du commerce mondialisé. Ce ne sont plus des marins qui s’y activent, mais des ouvriers, des forçats modernes de la logistique, invisibles derrière les cabines des portiques, pendant que sur les pontons voisins, d’autres profitent du vent comme d’un luxe. Cette proximité brutale entre deux mondes qui ne se parlent pas dit quelque chose de notre époque, et pourtant Lisbonne les contient l’un et l’autre sans se déchirer, comme si la ville avait depuis longtemps appris à faire cohabiter la contemplation et le labeur, le rêve d’évasion et la conquête de nouvelles terres. 

Je relis ces superbes vers d’Eugenio de Andrade, car il faut toujours partir à la découverte d’une ville en se faisant précéder d’un poète, qui connaît son affaire plus sûrement qu’un guide touristique. 

“Lisbonne
 
Cette brume sur la ville, le fleuve,
les mouettes d’autrefois, les bateaux, les gens
pressés ou ayant tout le temps à perdre,
cette brume où commence la lumière de Lisbonne,
rose et citron sur le Tage,
cette lumière d’eau,
je ne veux plus rien, de marche en marche.”

J’avais oublié, je crois, à quel point cette ville est tournée vers le large, littéralement construite pour regarder au-delà des mers. Elle descend de ses collines, en cascades de façades pastel, jusqu’au fleuve. Comme si chaque rue cherchait naturellement une échappée vers l’estuaire, vers l’océan, vers l’ailleurs. C’est de là que sont partis Vasco de Gama vers les Indes, Fernand de Magellan vers ce qui deviendrait le premier tour du monde, Bartolomeu Dias vers le cap des Tempêtes, et c’est ici, sous l’impulsion d’Henri le Navigateur, que s’est inventée une manière neuve d’envisager l’horizon, non plus comme une limite mais comme une promesse. 

Cette ville a été rasée par le séisme de 1755, réduite en poussière et en cendres en quelques heures, et elle s’est relevée sous l’impulsion du marquis de Pombal, avec une rigueur presque philosophique, des avenues larges et rationnelles là où régnait le chaos médiéval. Il y a quelque chose de profondément juste dans le fait qu’une ville détruite puis reconstruite ait gardé intact ce désir d’ouverture, cette disposition d’âme tournée vers ce qui vient d’ailleurs, vers l’autre rive, vers l’inconnu qui un jour accostera peut-être ici-même, à quelques pas de ce ponton où j’écris ces lignes.

Laissons le mot de la fin à Fernando Pessoa, ou plutôt à l’un de ses personnages hétéronymes, Alberto Caeiro, poète imaginaire.

Ce poème précédera utilement les longues heures de marche au hasard des rues et la chasse aux trésors photographiques qui constitue désormais l’essentiel de ma vie.

“Au crépuscule, penché à la fenêtre,
sachant, du coin de l’œil, que des champs s’étendent devant moi,
je lis jusqu’à m’en brûler les yeux
le livre de Cesário Verde.
 
Quelle peine j’ai pour lui ! C’était un paysan
qui allait, prisonnier de sa liberté, à travers la ville.
Mais la manière dont il regardait les maisons,
la manière dont il observait les rues,
la façon dont il remarquait les choses,
était celle de quelqu’un qui regarde les arbres,
qui baisse les yeux sur le chemin qu’il parcourt
et s’arrête à regarder les fleurs dans les champs…

C’est pourquoi il portait cette grande tristesse
qu’il ne sut jamais vraiment dire,
mais il traversait la ville comme on traverse la campagne,
triste comme lorsqu’on écrase des fleurs dans des livres
et qu’on met des plantes dans des vases…

Je referme le livre. Jette un dernier coup d’œil au port de commerce et aux artisans de la mondialisation qui déplacent et empilent des millions de tonnes avec un simple joystick du haut de leur cabine climatisée. 

Il est temps de partir à la redécouverte de Lisboa la Belle et d’aller, prisonnier de ma liberté, à travers la ville. 

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Prisonnier de sa liberté. »

  1. Le merveilleux oxymore du poète imaginaire claque comme une voile qui se dresse au vent, un cri de folie ou un coup de fusil dans une forêt… « Prisonnier de sa liberté »… « Prisonnier de sa liberté »… Oui, c’est vrai… Qui a dans le ventre la liberté, la beauté ou la lucidité ne s’appartient plus. Tel l’Albatros, il ne sait plus marcher sur les terres de l’utile sinon avec une maladresse qui poussent les idiots à se moquer de lui. Ces choses là ne se décident pas plus que l’amour. Elles s’imposent avec la même nécessité, la même urgence, la même folie. Et c’est bien ainsi. La vie se conjugue au pluriel… Un soleil, mille reflets.

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    1. sublime! Si je n’avais que des commentaires comme celui-ci;-)

      malheureusement je ne sais pas qui écrit si bien, car je ne vois pas de nom ni de coordonnées. Seulement: “Anonyme”

      😩

      en tout cas, merci pour ces jolis mots pleins de justesse et de sagesse!

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