Je vis depuis une dizaine de jours sur un bateau amarré dans une marina, non loin du centre de Lisbonne.
L’ami qui a la gentillesse de m’accueillir m’a demandé aujourd’hui quand, et où je partais ensuite. Son sourire édulcorait toute inquiétude ou urgence de disparaître. Il voulais juste savoir si je savais.
Pour être franc, je suis souvent incapable de répondre à ce genre de questions, car la vérité gambade dans un champ de liberté considérable, et il faut parfois que je m’invente des obligations, par politesse, ou que je formalise soudainement ce qui n’est qu’une possibilité, que je déguise alors, d’un ton assuré, en projet ferme et définitif, ce qui n’était qu’un parfum de désir potentiel. Cela rassure la plupart de mes interlocuteurs, notamment ceux qui attachent leur existence à des objectifs à atteindre, à des calendriers rigoureux ou un “emploi du temps” survolté. Par les temps qui courent, avec l’IA qui s’insinue partout, je me demande si le temps va perdre aussi son emploi. Question amusante à laquelle je devrais consacrer une chronique. Suis-je l’employeur de mon propre temps ou son employé servile ? That is the question…
Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit pour tous d’un emploi à durée hautement indéterminée.
La marina de Lisbonne est donc, pour un temps, mon port du Havre. Mon havre de paix. Ce lieu a l’air aussi libre que moi où je fais commerce de mots, de preuves d’amitié et d’envie de vivre.
Tout nomade est condamné un jour ou l’autre à s’inventer un port d’attache. J’aime les ports, qu’ils soient de plaisance, de pêche ou de commerce. Tous ces bateaux qui flottent, docilement attachés à un quai ou un ponton.
Je pense souvent, un peu consterné, à toutes ces automobiles que nous autres humains achetons – comme si les posséder était une fin en soi – et qui passent 95% de leur vie dans un parking ou à patienter le long d’un trottoir. Plus sûrement dans l’attente d’un PV que de son propriétaire. C’est ainsi que les voitures font aisément l’amende honorable…
Alors que dire de la vie d’un bateau de plaisance qui ne sert en moyenne que 1% de son temps, durant toute sa vie ? Cela explique cet adage bien connu de la part des plaisanciers, soulignant qu’il n’y a que deux moments de bonheur dans la vie d’un propriétaire de bateau. Quand il l’achète. Et quand il le revend.
Alors, je suis attablé sur une terrasse de ce port qui ressemble à un parking maritime, où les innombrables voiliers tentent, pour se distraire et trouver un soupçon d’utilité, d’embrocher les nuages qui remontent le Taje comme des troupeaux de moutons rentrant à l’étable. Leurs mâts, aux voiles capitulantes, ressemblent à ces petits pics que l’on plante dans des saucisses de cocktail pour ne pas se salir les doigts, alors que ces navires rêvent, comme tous les voyageurs à quai, de naviguer toutes voiles dehors.
Je savoure ces minutes qui patientent, entre la fumée vagabonde d’un cigare et la minéralité d’une bouteille de blanc du Douro, que je partage avec “moi-m’aime”, entouré de trois chaises vides qui ne demandent pourtant qu’à se remplir.
Dans quelques instants, avant que la nuit ne tombe, j’ouvrirai ce livre de François Sureau, intitulé S’en aller, que je trimballe depuis des semaines, sans l’avoir encore défloré.
J’ouvre le livre au hasard et une phrase me saute au visage, tandis que les moutons célestes se teintent d’une appétissante couleur orangée, et qu’une americaine – ma voisine de table – éprouve le besoin de me hurler dans les oreilles pour se prouver qu’elle existe.
« Dis-moi ce que tu quittes, je te dirai qui tu es ; mais cette promesse ne sera pas tenue, parce qu’il n’y a personne pour la tenir. »
Je n’ai plus qu’une certitude, dans ce lieu où aucun voilier ne connaît le véritable grand départ, et au milieu des inepties bruyantes de cette jeune femme qui crie son vide existentiel, l’un de nous deux doit s’en aller.
Je ne vais donc pas tarder…


Superbe texte !
Il traduit comme je ne saurai le faire cet espèce de ‘spleen’ ou de ‘saudad’, ce mélange de tristesse et d’envie. Ce sentiment que le moment est venu de retrouver le mouvement, pour le mouvement lui-même, pas pour la destination. Et que peu importe celle-ci puisque ce n’est pas le but….
Je vais enfourcher ma moto. Je ne sais pas où je vais mais le meilleur plan n’est-il pas de ne pas en avoir ?
Encore touché !
JL
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