Il y a des routes qu’on n’emprunte qu’une seule fois, et d’autres qu’on est condamné à refaire, simplement parce qu’un détail y a planté une écharde dans notre conscience. Cette route, je l’ai prise trois fois. La première, par hasard, car elle menait à un joli château perdu dans les Deux-Sèvres, que m’avaient prêté un couple d’amis chers pour ma convalescence. La seconde fois, ce fut intentionnellement, après avoir parcouru deux kilomètres, je fis demi-tour pour vérifier que je n’avais pas rêvé et dans l’idée de prendre une photo afin d’immortaliser ce qui allait devenir une leçon de vie. La troisième enfin, trois jours plus tard, pour prendre des nouvelles de cette merveille et pour lui rendre hommage, sous la forme de cette chronique.
Le champ, lui, ne ment pas. Il a été planté en un seul jour, par une seule main, pour une seule finalité : l’huile, le rendement, la promesse tenue à l’agronomie et au marché. Dans cette guerre que mènent les hommes à la Nature sauvage, la terre est devenue un champ de bataille. Le long de la route qui défile comme un infini ruban dans la campagne française, une alternance de champs de blé déjà moissonnés et des centaines de champs de tournesols encore sur pied. Sur chacun d’eux, en ce mois d’août caniculaire, des dizaines de milliers de tiges levées ensemble, disciplinées ensemble, vouées pareillement à baisser la tête au même instant, comme on courbe l’échine quand la bataille est perdue d’avance, parce qu’elle n’a jamais été la leur. Et puis, soudain, au détour d’un virage, il y a Lui. Seul. Éblouissant de jaune, figé dans sa rectitude presque militaire, insolent de vie au milieu de tout un cimetière encore debout. Il tourne le dos à tous ses congénères déjà rabougris dans leur renoncement, et fait face au Soleil dont il est l’incarnation dans le règne végétal.
Trois jours après, lorsque je suis repassé, les autres n’étaient plus que des squelettes bruns, penchés vers une terre qui ne leur devait déjà plus rien. Lui, toujours vivant, regardait vers le couchant avec cette absence au désastre du monde qu’ont les cancres qui regardent par la fenêtre.
Je ne crois pas que ce soit un hasard de calendrier, ni un simple sursis biologique. Même semis, même sol, même exposition, et pourtant cet écart de destin qui ne s’explique par aucune raison agronomique. Je veux croire que c’est un choix, ou ce qui, chez le vivant, ressemble le plus à un choix : la décision de ne pas entrer dans le rang, de céder au renoncement, même quand tout autour de soi a déjà signé la capitulation. Il ne s’est pas demandé s’il allait mourir. Bien sûr qu’il mourra. Mais pas encore, pas comme ça, pas au rythme qu’on lui avait fixé sans lui demander son avis. J’ai pensé instantanément à ce film qui joue encore sur nos écrans : La bataille de Gaulle.
J’ai repensé à la claque cinématographique que ce film a été pour des millions de français et ce qu’il convoque comme sentiments de joie et de fierté au fond de chacun de nous, de l’enthousiasme et de l’admiration que l’on ressent à fréquenter durant quelques heures, par contumace, ceux qui furent des héros. Car, il y a une part d’héroïsme inconscient dans l’attitude de cette petite fleur que personne ne remarque. Il y a, en certains hommes, un petit colibri qui fait sa part pour éteindre l’incendie et sauver le monde, et il y aura désormais, l’exemple du tournesol, qui se retourne et résiste pour prendre sa part et œuvrer à la beauté de cette planète.
Je n’ai pu m’empêcher de penser aussi à cette tirade magnifique de Jean Yanne : « Les historiens ont prouvé qu’en 1945, les résistants représentaient 2% de la population française. Depuis 1945, on ne rencontre plus que des gens ayant appartenu aux 2%. On est quand même en droit de se demander ce que sont devenus les 98% de la population restante ! »
Alors, un Jean Moulin se cacherait-il dans notre bon Professeur Tournesol ? Je me promis d’y réfléchir… Mais pour l’heure, revenons à la leçon qu’il convient de tirer de tout cela…
Le champ entier n’est pas seulement un cycle naturel qui s’achève, c’est une culture, un troupeau végétal planifié pour faire de l’huile, une destinée écrite d’avance par l’esprit d’un ingénieur agronome et la main d’un agricultueur. Dans ce dispositif, la plupart s’éteignent au rythme prévu, comme des rouages qui font ce qu’on attend d’eux. Mais une fleur solitaire déborde du cadre. Plantée en marge du champ, comme si elle cherchait à tout prix (à toute force), à s’échapper, à se jeter sur la route pour faire de l’auto-stop. Chez les fleurs aussi, certaines rêvent de prendre la poudre d’escampette. Celle-ci ne meurt pas de la sécheresse comme les autres, ou pas encore, elle continue de vivre sa vie de tournesol jusqu’au bout, flamboyante, alors que tout autour d’elle a déjà cédé à l’économie de la fin programmée.
Je ne sais pas ce qu’il enseigne exactement, ce Professeur Tournesol. Il ne parle pas, il ne théorise rien, il n’a même pas conscience, je crois, de donner une leçon. Il fait simplement ce qu’il a toujours fait, tourner son visage vers la source de la vie, sans se demander si c’est raisonnable, si c’est encore l’heure, si les autres autour de lui ont déjà rendu les armes. Et c’est peut-être ça, la première leçon, la plus rude : on n’enseigne pas la vaillance en la professant, on l’enseigne en la pratiquant jusqu’au bout, sans public, sans autre témoin qu’un homme qui fait demi-tour sur une route de campagne, parce que quelque chose l’a saisi sans qu’il sache encore pourquoi.
J’ai pensé, en regardant cette fleur une troisième fois, que nous confondons souvent la résignation avec la sagesse. On appelle sagesse le fait de renoncer au bon moment, de ne pas confondre opiniâtreté et obstination, quite à courber finalement la tête, de rentrer dans le rang quand tout semble joué et que la raison l’emporte. On appelle sagesse le fait de suivre le rythme du champ, d’adopter les normes sociales ou les us et coutumes séculaires, de ne pas se singulariser inutilement. Mais la sagesse et la résignation ne sont pas de la même famille. La première choisit sa fin, la seconde la subit sans même la regarder venir. Le champ entier avait peut-être raison de plier, chaque tige à son heure, mais aucune ne semblait plus regarder ce vers quoi elle pliait. Mon camarade tournesol, si.
C’est là, je crois, tout l’hommage que mérite cette fleur si solaire : pas la résistante qui refuse par accident biologique de faner à temps, mais celle qui, seule, refuse d’entrer dans le rang du grillage collectif et continue, tant qu’elle le peut, à regarder le soleil en face. Comme un acte, de bravoure peut-être, mais de poésie, sûrement.
Alors, avant de redémarrer et de repartir vers mon château hanté, ce tournesol m’a posé, dans la lumière crue de cette fin d’après-midi, trois questions que je n’ai plus cessé de retourner depuis.
Vers quoi tournez-vous votre visage, quand tout vous invite à baisser la tête ?
À qui vous montrez-vous réellement, quand la foule a déjà choisi de se dérober ?
Et où se portera votre regard, quand il sera tellement plus simple de ne plus regarder nulle part ?
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.









