Mon errance portugaise va bientôt prendre fin.
Alors, pour célébrer ces deux semaines et faire retraite au fond de moi, je suis allé me réfugier sur les hauteurs de la ville et contempler une dernière fois le soleil couchant qui joue à verser ses pots de peinture orange dans les eaux du Tage.
Ce dernier, par dépit et quelque peu fatigué de ses interminables circonvolutions dans la péninsule ibérique, se jette dans l’Océan Atlantique, dans l’espoir de retrouver les rives d’un Nouveau Monde.
Sur la terrasse en surplomb d’un hôtel de luxe, je vais confier ma soirée à quelques asperges vertes, à un verre de porto blanc, et noyer ma solitude inspirée dans un verre de vin blanc du Douro, sec comme un coup de trique, qui s’habille du joli nom d’Invincible. On verra si l’avenir le confirme…
Je suis rejoint sur cette terrasse balayée par la fraîcheur du soir, par trois couples d’américains qui vocifèrent, comme à leur habitude, dans l’espoir que toute la ville, en contre bas et jusqu’au rives du fleuve, puisse entendre les banalités qu’ils ont à dire. À croire que moins on a des choses intéressantes à confier, plus il faut les déclamer haut et fort. Et l’époque moderne nous démontre chaque jour que ce n’est plus une pratique réservée à quelques gringos…
Trois québécoises endimanchées, ornées d’un accent à couper au couteau, passent l’essentiel de leur repas à se prendre en photo pour immortaliser Instagram, et en faire l’endroit le plus superficiel sur Terre. Elles sont en passe d’y parvenir et j’admire leur maîtrise de la science des mimiques et des bouches en cul-de-poule.
Un couple d’hindous vient de débarquer et semble saisi par la fraîcheur du soir, à moins que ce ne soit par le prix des verres sur la carte.
Deux autres couples de jeunes gens à la mine basanée, parlant anglais avec un accent pakistanais, semblent vouloir tout commander et tout goûter. Très vite, le serveur ne saura plus où poser les plats. Ils n’en sont pas à leur coup d’essai, si j’en juge par leur corpulence et l’appétit qu’il semble avoir à toute ingurgiter, avec un empressement qui me fait redouter la fin du monde.
On finira par leur apporter une table d’appoint pour disposer tous les plats qu’ils ajoutent à leur commande, à chaque passage du serveur.
Je ferme les yeux un instant pour savourer mon invincible verre de vin et pour oublier cette compagnie bigarrée, pour le moins prolixe de banalités et de selfies. Il est effectivement urgent d’immortaliser ce moment vénérable où rien d’essentiel ne sera dit. Mais il en va ainsi, le silence se désespère de toutes ses occasions perdues de se taire, de ce recul paisible que l’on s’accorde trop rarement, dans le tremblant espoir de sortir quelques fulgurances ou de mettre sur la table un sujet de conversation qui changera la vie ou la vue de quelques participants.
Quand j’ouvre les yeux, j’ai la joie de constater que l’assemblée a complètement changé. Je vois Christian Bobin en train de discuter debout, contre la balustrade avec un autre poète, gitan au verbe pur, dont il m’avait recommandé la lecture, Jean-Marie Kerwich.
Hermann Hesse discourt avec Cioran de philosophie, pendant qu’on leur resserre un verre de vin.
Fernando Pessoa, qui se sent chez lui comme jamais, est de la partie et ses vers trinquent avec ceux de René Char, qui tinte toujours de ses vérités éternelles, que nul autre pourrait formuler de la sorte.
Je suis au paradis et ne pourrais rêver d’une plus belle équipe de remplaçants. Le duc de Lévis se lève et demande où sont les toilettes, tandis que Philippe Bouvard semble heureux de retrouver Jean Yanne, qui n’a pas pris la grosse tête, malgré son sens inégalé de la formule et des vérités dérangeantes…
Je vous laisse, amis lecteur, avec les quelques pensées récoltées à la va-vite de ces géants qui sont venus à ma rescousse sur un toit de Lisbonne, et qui ont enjolivé ce crépuscule où le mois d’août 2026 est sur le point de disparaître pour toujours. Mais il restera dans le lointain, la lueur de leur poésie et la clarté vivifiante de leurs traits d’esprit.
Les quelques notes que j’ai pu prendre, fragments de conversation :
Jean-Marie Kerwich, prince de la poésie manouche :
“Durant un voyage avec mes semblables, il n’était question que de festin et de rêves, leur insuffisance d’âme n’éveillait pas en leurs esprits les pensées qui nous disent qu’il existe un autre monde que celui de la réussite.
Quand je fus de retour, je retrouvai mes premiers pas de solitude, les trottoirs étaient maculés d’une pluie si belle, que son éclat m’intimidait.
Les feuilles d’automne m’attendaient comme des petites filles heureuses de me retrouver, et les hauts arbres qui longeaient la chaussée étaient trop fiers pour me saluer, mais je distinguais leurs sourires sur leurs veilles écorces. J’étais heureux car j’avais retrouvé les miens.”
Et Christian Bobin lui répondant :
“Ce n’est pas sa beauté, sa force et son esprit que j’aime chez une personne, mais l’intelligence du lien qu’elle a su nouer avec la vie.”
Herman Hesse nous livra à la cantonade une vérité éternelle, comme un conseil de vie :
“Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité”
Ce à quoi Cioran lui répondit en levant son verre :
» Secouer les gens, les tirer de leur sommeil, tout en sachant que l’on commet un crime, et qu’il vaudrait mille fois mieux les y laisser persévérer, puisque aussi bien lorsqu’ils s’éveillent, on n’a rien à leur proposer… “
Fernando Pessoa qui nous a rejoint en milieu de soirée, nous rappela que « Ce que nous voyons n’est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes »
René Char, qui venait de voir la bataille de Gaulle au cinéma, vantait le courage de ceux qui résistèrent : « Ils refusaient les yeux ouverts ce que d’autres acceptent les yeux fermés. »
François Gaston de Lévis, dit Duc de Lévis, savourant un verre de Porto Ruby devisait à qui voulait l’entendre sur les malheurs du monde moderne et notre incapacité à nous satisfaire des choses simples.
« Il y aurait de quoi faire bien des heureux avec tout le bonheur qui se perd en ce monde. » déclama-t-il en levant son verre en direction de Clémenceau, qui s’inquiétait de la situation de la France et lançait quelques pronostics concernant les élections présidentielles de 2027. Pour finir par conclure :
« En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables. »
Alors que je quittai cette assemblée d’immortels amis, pour rejoindre le bateau sur lequel j’avais trouvé refuge pour deux semaines, je passai devant Philippe Bouvard, interpelant l’ami Jean Yanne :
“Jean, vous connaissez la fameuse question « Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ?».
Et ce dernier de répondre : “Oui, et je me suis toujours demandé pourquoi personne ne répondait jamais : « Un bateau. »
C’est pas plus bête que les œuvres complètes de Bach, quand on y réfléchit un peu…”
Trente minutes plus tard, après avoir rejoint le yacht en trottinette, et avoir survécu à ce trajet de retour – exercice périlleux entre les pavés, les rails du tramway et la conduite pour le moins créatives des Lisboètes – je mis les Variations Goldberg sur l’enceinte du bateau et montait le son.
Bercé par l’ami Jean-Sébastien, je m’endormis en rêvant d’îles désertes, de bonne compagnie, composée d’amis fidèles ou d’illustres inconnus généreux en traits d’esprit et en vérités indubitables.










