Tutoyer les Dieux

Étape du jour. 195 Km pour rejoindre Cafayate et ses vignobles d’altitudes, en traversant des paysages éblouissants.

Quel bonheur de retrouver la Cordillère des Andes, la plus longue chaîne de montagnes au monde, qui s’étend sur plus de 7000 Km du Nord au Sud. Je l’avais assidûment fréquentée lors de mon précédent séjour mais j’avais oublié sa noblesse, sa beauté renversante, cette énergie tranquille qui s’en dégage… Hâte de la sillonner pour aller me perdre (tout en me retrouvant;-) sur ses pistes boliviennes, dont l’altitude tutoie les Dieux.

La route était magnifique et j’avoue avoir un peu traîné, m’être arrêté souvent, après avoir déjeuné à Tafi del Valle, qui vaut le détour, me contentant d’une modeste salade et de trois empanadas de viande à se damner. Faites-moi penser en sortant d’Argentine, que je demande au Diable de me rendre mon âme !

Je vais siroter paisiblement ma bouteille de sauvignon blanc de 2020, produite à 2670 mètres d’altitude. Une façon comme une autre de prendre un peu de hauteur après la disparition brutale de Christian Bobin, qui va terriblement manquer à la communauté des hommes, tant son œuvre est lumineuse et singulière.

Je vous laisse donc sur les mots d’une de ses dernières interviews, dans laquelle il nous expliquait magnifiquement qu’il existe deux morts, sans doute sans savoir que la première allait le rafler dans quelques semaines. Quant à la seconde mort, plus insidieuse mais presque aussi répandue que la première, il n’en fut jamais, jamais victime! Son enseignement est pour moi éternel, et je me dépense sans compter pour éviter de mourrir ainsi… de mon vivant. Je vous laisse juges;-)

« Il y a une mort dont on se remet paradoxalement assez bien, c’est celle qui arrive à chacun de nous par la loi de la nature. Une fleur éclot sur terre, donne sa lumière, séduit quelques abeille et, le soir venu, se replie sur elle-même, fane et meurt. Il en va de même pour nous : nous sommes voués à une mort qui n’est pas un abandon de souveraineté mais une métamorphose. C’est une chose qu’il serait folie de vouloir empêcher, comme les apprentis sorciers de la Silicon Valley en ont le sinistre projet. Car la mort est un sacre pour chacun, fut-il le plus pauvre, le plus mal famé, on est confié à ce moment-là aux bras innombrables de l’invisible.

Mais il y a une deuxième sorte de mort, dont il est difficile de sortir une fois qu’on n’y est entré. Elle est à l’intérieur même de la vie courante et nous est donnée par les injonctions du monde et la nécessité non expliquée de penser et d’agir de plus en plus vite, d’aimer de moins en moins, de vouloir de plus en plus. Cette mort là, absolument désolante, dont personne ne porte le deuil, est une mort sournoise qui commence par vider les yeux, et ensuite le cœur. »

Christian Bobin

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « Tutoyer les Dieux »

  1. Fred On s’appelle tout à l’heure. Grande émotion Abraçāo Alain

    Envoyé LIVRES DISPARITION

    CHRISTIAN BOBIN AUX ANGES FRÉDÉRIQUE ROUSSEL

    Christian Bobin en 2012.PHOTO MANUEL BRAUN Une simplicité, une légèreté, «la parole vraie», disait-il lui-même. Sa prose touchait une large foule de fervents lecteurs, épris d’une écriture qui parlait de lumière, de pureté, de beauté, d’amour et d’enfance («le vivant en soi»).«Il n’y a pas d’autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore», écrivait Christian Bobin dans la Nuit du cœur (2018). Le poète n’a«jamais rien fait d’autre que de regarder» et «écrire est une branche de l’arbre du regard». Dans la Nuit du cœur, l’auteur passe une nuit dans la chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte-Foy, qui donne sur un flanc de l’abbatiale de Conques. C’est un observatoire sur le menu monde et lui reste l’impression d’avoir vécu une transfiguration à son retour chez lui, au Creusot (Saône-et-Loire). Dans cette ville ouvrière où il était né le 24 avril 1951 («Je suis né dans un berceau d’acier») et qu’il n’avait quasiment pas quittée («Voyager ? Non, non. J’ai horreur de ça»),Christian Bobin est mort à 71 ans. Gallimard, son éditeur depuis 1989 et la Part manquante, l’a annoncé vendredi. On dit de lui que c’était le poète de la nature et des petites choses, un contemplatif mais aussi un sulpicien, car d’autres ont critiqué la candeur, les bons sentiments, les petits oiseaux et le ciel bleu bonheur. «On veut m’enfermer dans la cage de la mièvrerie,disait-il à Libération en 2012. Mais cette cage est vide. Je ne l’ai jamais habitée. J’écris sur des choses très pures, des sentiments profonds, tragiques, heureux de la vie. La vie désertée, percée d’écrans. Si je parle de la joie, c’est parce qu’elle se détache du noir.» Nature. Qu’importait ce qu’on disait de lui, il continuait à œuvrer à l’écart, loin de Paris, dans un deux-pièces-cuisine sur la colline du Creusot, d’abord, avec une «chambre d’écriture»ornée de l’image d’un Christ du Greco et d’un Babar en feutre. Puis dans une maison à la lisière d’un bois, à une dizaine de kilomètres de la ville, la vue pleine nature ayant remplacé celle de l’usine. Peut-être songeait-il aux éreintements auxquels il eut droit autant que de louanges qui lui ont fait écrire dans l’onirique le Muguet rouge : «Le pavé parisien a la dureté d’un dogme. Un éclair d’insensibilité monte des chaussures au cœur.» C’est son dernier texte paru, en octobre, en même temps qu’une anthologie d’œuvres choisies en Quarto, les Différentes Régions du ciel. Fils d’un professeur en dessin industriel et d’une mère calqueuse, tous deux employés aux usines Schneider, Christian Bobin a commencé à écrire à 15 ans, «comme un bégaiement».Il racontait avoir été marqué adolescent par un texte de Rilke «qui disait : « Les morts se mettent à table. » L’image m’a plu. […] Je savais déjà ce que je ne ferais jamais : me mettre à table avec les morts, mener une vie éteinte, privé de joie, résignée.»Après des études de philosophie et une coopération en Algérie, il a notamment travaillé à la bibliothèque municipale d’Autun, a été guide à mi-temps à l’Ecomusée du Creusot. Depuis 1990, le poète se consacrait à l’écriture. «Limpide». C’est à la fac de Dijon qu’il rencontre son premier éditeur, Laurent Debut, qui a créé les éditions Brandes et chez qui il publie son premier ouvrage Lettre pourpre en 1977. «Ce qui m’a séduit chez lui, disait Laurent Debut en 2012, c’est l’évidence d’une écriture simple, limpide, sans affectation. C’était nouveau à ce moment-là.» Bobin a continué à produire avec régularité des textes courts en prose, petits livres modestes, pointillistes, entre essai et poésie, toujours chez Brandes, mais aussi chez Paroles d’aube, Le temps qu’il fait, Théodore Balmoral et Fata Morgana. Une petite robe de fête (Gallimard, 1991) rencontre le succès. En 1992, c’est le Très-Bas, méditation sur saint François d’Assises, qui confirme l’engouement avec plus de 200 000 exemplaires vendus, et qui est récompensé du prix des Deux-Magots. Cela lui apporte «un peu plus de liberté pour continuer à écrire». C’est sans doute en raison de cette soudaine, précieuse et en même temps gênante visibilité, que Bobin se lance pour la première fois dans un roman en 1995, avec la Folle allure, l’histoire d’une jeune femme qui tourne le dos à la société et se retire du monde pour faire le bilan de sa vie. L’écrivain avait pensé l’intituler Disparaître et en disait, dans un entretien au Parisien le 16 septembre 1995 : «Je pense que si on écrit, c’est qu’on a un goût plus ou moins conscient d’effacement.» L’année suivante, la Plus que viverend hommage à son amie Ghislaine, morte à 44 ans d’une rupture d’anévrisme. C’est elle qui l’avait encouragé à ses débuts. Plus de quarante ans plus tard, ce singulier poète laisse derrière lui plus de 50 livres, tendus vers l’angélisme. Dans la Nuit du cœur : «Les poèmes sont des pièges qu’on pose dans la forêt du langage et qu’on recouvre de silence. On vient de temps en temps les relever, voir si un ange s’est fait prendre. On reconnaît un ange à son humanité.»

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  2. LIVRES DISPARITION

    CHRISTIAN BOBIN AUX ANGES FRÉDÉRIQUE ROUSSEL

    Christian Bobin en 2012.PHOTO MANUEL BRAUN Une simplicité, une légèreté, «la parole vraie», disait-il lui-même. Sa prose touchait une large foule de fervents lecteurs, épris d’une écriture qui parlait de lumière, de pureté, de beauté, d’amour et d’enfance («le vivant en soi»).«Il n’y a pas d’autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore», écrivait Christian Bobin dans la Nuit du cœur (2018). Le poète n’a«jamais rien fait d’autre que de regarder» et «écrire est une branche de l’arbre du regard». Dans la Nuit du cœur, l’auteur passe une nuit dans la chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte-Foy, qui donne sur un flanc de l’abbatiale de Conques. C’est un observatoire sur le menu monde et lui reste l’impression d’avoir vécu une transfiguration à son retour chez lui, au Creusot (Saône-et-Loire). Dans cette ville ouvrière où il était né le 24 avril 1951 («Je suis né dans un berceau d’acier») et qu’il n’avait quasiment pas quittée («Voyager ? Non, non. J’ai horreur de ça»),Christian Bobin est mort à 71 ans. Gallimard, son éditeur depuis 1989 et la Part manquante, l’a annoncé vendredi. On dit de lui que c’était le poète de la nature et des petites choses, un contemplatif mais aussi un sulpicien, car d’autres ont critiqué la candeur, les bons sentiments, les petits oiseaux et le ciel bleu bonheur. «On veut m’enfermer dans la cage de la mièvrerie,disait-il à Libération en 2012. Mais cette cage est vide. Je ne l’ai jamais habitée. J’écris sur des choses très pures, des sentiments profonds, tragiques, heureux de la vie. La vie désertée, percée d’écrans. Si je parle de la joie, c’est parce qu’elle se détache du noir.» Nature. Qu’importait ce qu’on disait de lui, il continuait à œuvrer à l’écart, loin de Paris, dans un deux-pièces-cuisine sur la colline du Creusot, d’abord, avec une «chambre d’écriture»ornée de l’image d’un Christ du Greco et d’un Babar en feutre. Puis dans une maison à la lisière d’un bois, à une dizaine de kilomètres de la ville, la vue pleine nature ayant remplacé celle de l’usine. Peut-être songeait-il aux éreintements auxquels il eut droit autant que de louanges qui lui ont fait écrire dans l’onirique le Muguet rouge : «Le pavé parisien a la dureté d’un dogme. Un éclair d’insensibilité monte des chaussures au cœur.» C’est son dernier texte paru, en octobre, en même temps qu’une anthologie d’œuvres choisies en Quarto, les Différentes Régions du ciel. Fils d’un professeur en dessin industriel et d’une mère calqueuse, tous deux employés aux usines Schneider, Christian Bobin a commencé à écrire à 15 ans, «comme un bégaiement».Il racontait avoir été marqué adolescent par un texte de Rilke «qui disait : « Les morts se mettent à table. » L’image m’a plu. […] Je savais déjà ce que je ne ferais jamais : me mettre à table avec les morts, mener une vie éteinte, privé de joie, résignée.»Après des études de philosophie et une coopération en Algérie, il a notamment travaillé à la bibliothèque municipale d’Autun, a été guide à mi-temps à l’Ecomusée du Creusot. Depuis 1990, le poète se consacrait à l’écriture. «Limpide». C’est à la fac de Dijon qu’il rencontre son premier éditeur, Laurent Debut, qui a créé les éditions Brandes et chez qui il publie son premier ouvrage Lettre pourpre en 1977. «Ce qui m’a séduit chez lui, disait Laurent Debut en 2012, c’est l’évidence d’une écriture simple, limpide, sans affectation. C’était nouveau à ce moment-là.» Bobin a continué à produire avec régularité des textes courts en prose, petits livres modestes, pointillistes, entre essai et poésie, toujours chez Brandes, mais aussi chez Paroles d’aube, Le temps qu’il fait, Théodore Balmoral et Fata Morgana. Une petite robe de fête (Gallimard, 1991) rencontre le succès. En 1992, c’est le Très-Bas, méditation sur saint François d’Assises, qui confirme l’engouement avec plus de 200 000 exemplaires vendus, et qui est récompensé du prix des Deux-Magots. Cela lui apporte «un peu plus de liberté pour continuer à écrire». C’est sans doute en raison de cette soudaine, précieuse et en même temps gênante visibilité, que Bobin se lance pour la première fois dans un roman en 1995, avec la Folle allure, l’histoire d’une jeune femme qui tourne le dos à la société et se retire du monde pour faire le bilan de sa vie. L’écrivain avait pensé l’intituler Disparaître et en disait, dans un entretien au Parisien le 16 septembre 1995 : «Je pense que si on écrit, c’est qu’on a un goût plus ou moins conscient d’effacement.» L’année suivante, la Plus que viverend hommage à son amie Ghislaine, morte à 44 ans d’une rupture d’anévrisme. C’est elle qui l’avait encouragé à ses débuts. Plus de quarante ans plus tard, ce singulier poète laisse derrière lui plus de 50 livres, tendus vers l’angélisme. Dans la Nuit du cœur : «Les poèmes sont des pièges qu’on pose dans la forêt du langage et qu’on recouvre de silence. On vient de temps en temps les relever, voir si un ange s’est fait prendre. On reconnaît un ange à son humanité.»

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  3. «  Les mal nommées nouvelles technologies, dont je cherche le nom de livre en livre, ont pris la place de nos rêves et peu à peu celle du réel. Ce que les faux anges de la Silicon Valley nomment une réalité augmentée est en vérité une réalité injuriée, une réalité blessée. » C Bodin

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