Les mystères de la route

Chaque jour amène son lot de surprises et de distractions, au voyageur attentif, même quand son programme promet d’être d’un ennui sans nom.

Le cadre général de ce programme consistait à traverser une grande partie de l’Argentine d’Est en Ouest pour rejoindre en deux ou trois étapes, la ville de Tucumán (de son vrai nom San Miguel de Tucumán), porte d’entrée vers les contreforts des Andes. Je prévoyais ensuite de bifurquer plein Nord pour remonter lentement vers la frontière bolivienne, afin d’aller goûter à la fraîcheur des températures estivales de ce pays où il fait bon rouler sur des chemins situés à plus trois mille mètres d’altitude, ma façon à moi de courtiser les Dieux et de prendre un peu de hauteur. 

J’avais passé la nuit dans un hôtel honnête et confortable, au risque de paraître un peu pompeux et quelque peu décalé, si l’on considérait la minuscule bourgade dans laquelle il siégeait, constituée de modestes demeures agricoles et de beaucoup de poussière. 

J’avais promis à mon ami-éditeur d’enregistrer et de lui adresser une petite vidéo à destination de la trentaine de journalistes qui allait recevoir mon dernier ouvrage. Quelques bugs techniques et difficultés de mise en ligne me firent partir plus tard que prévu. L’itinéraire du jour prévoyait d’être un rêve pour tout géomètre amoureux d’indéfectibles lignes droites, mais un enfer d’ennui et d’abrutissement pour tout motard digne de ce nom, qui ne rêve d’ordinaire que de courbes, de lacets et de virages. Dans cette région, la géographie de l’immense Argentine avait était taillée à la serpe. En l’absence du moindre relief ou obstacle, on ne s’était visiblement pas embarrassé pour contourner quelques propriétés ou susceptibilité latifundiaire. L’horizon était un cap qu’il fallait honorer sans détour. Droit devant et tête baissée.

Je tournai donc, vers 10h30, la clef de contact de ma monture qui vrombit de bonheur à l’idée de se dégourdir les jantes, visiblement heureuse à la perspective des centaines de kilomètres que nous allions accomplir sur d’anciennes pistes caillouteuses qui jadis furent, heureusement domestiquées par des poseurs de bitume. La route 89 serait dont notre unique loisir de la journée. Le bleu impeccable du ciel serait notre sauf-conduit.

Après avoir fait le plein dans une petite station-service à la sortie de Charata, je réglai mon GPS sur la destination prévue : Santiago del Estero. 

Google Maps pronostiqua 339 km – 5h36 de moto et afficha, avec le même bleu que le ciel, le trajet que je validai de l’index.

Au bout d’une quarantaine de minutes, une végétation d’arbustes bas et de touffes herbeuses, typique de la Pampa, laissa la place à la main industrialisée de l’homme. Aussi loin que portait mon regard, des dizaines de milliers d’hectares de champs asséchés, sans vie, où ne restaient plus que les vestiges de plants de maïs coupés à ras d’une terre moribonde. Parfois, au loin, un engin agricole était à l’œuvre. On le devinait des kilomètres avant de le distinguer, tant le nuage de poussière ocre qu’il soulevait ressemblait à une tornade en formation.

Les lignes droites de plusieurs dizaines de kilomètres s’enchaînaient sans la moindre surprise. De temps en temps, une très légère inflexion, comme un début d’intention de courbes, presque un espoir, égayait la rectitude et brisait l’ennui. Mais que le lecteur qui commencerait à sombrer, comme moi, dans une molle torpeur, ne se méprenne pas. Il ne s’agissait que d’infléchir légèrement le guidon d’un demi-centimètre pendant une dizaine de secondes, pour que la Kawasaki et votre gitan préféré se voient confrontés à une autre interminable ligne droite. L’horizon se perdait dans une flaque d’eau que provoquent les mirages dus à la chaleur intense et à la réverbération.

Le temps devient long dans de telles conditions. La chaleur devenait étouffante et j’avais beau avoir ouvert mon blouson de moto qui faseillait au gré de la vitesse, c’était un vent chaud qui s’y engouffrait. Je transpirais au même rythme que je séchais. 

M’efforçant de garder un œil vigilant sur la route désespérément prévisible, identique de kilomètre en kilomètre, je ne pouvais m’empêcher d’avoir le regard qui jettait de furtifs coups d’œil sur le compteur. 4000 tours/minutes, 100 km/h. Malheureusement, celui-ci décomptait les distances en miles et non en kilomètres, ce qui passe beaucoup plus lentement pour que celui-ci s’incrémente d’un nouveau chiffre, d’un nouveau mile vaincu… 

Je roulais parfois durant dix minutes sans croiser le moindre véhicule, seul au milieu de ces paysages désolés, dénaturés par la volonté des hommes de transformer notre planète en une terre inféodée et productive, à grand renfort de chimie. Aux abords des quelques bourgades sans intérêt que je traversais, d’immenses publicités 4×3, vantaient les mérites de telle ou telle semence, de produits ou matériels agricoles soi-disant incontournables, revendiquant toutes d’être les meilleurs amies de l’agricultueur moderne. 

Je traversais visiblement le plus terrible des champs de bataille, celui qui oppose les grands semenciers mondiaux, les multinationales de l’engrais qui sévissent sur toute la planète et n’engraissent que leurs comptes de résultats, fruits de leurs promesses de rendement et de productivité merveilleuse. Pas sûr que la situation financière de ces immenses propriétés agricoles, dans cette Argentine désargentée, durablement plongée dans une crise chronique, soit aussi colorée que ces affiches racoleuses.

De temps en temps, un poids-lourd à double remorques, transportant des tonnes d’arbres décapités, des récoltes raflées pour des industriels de l’agroalimentaire ou des containers de produits manufacturés qui satisferont nos désirs inextinguibles d’hyperconsommateurs, me croisaient en m’infligeant de véritables baffes par le déplacement d’air qu’ils généraient dans leur insouciant sillage. Entre les G transversaux, les mirages à l’horizon et les rafales de vent que j’encaissais de face à intervalles irréguliers, je me prenais parfois pour un pilote d’essai de chez Dassault.

Quelques longues minutes passaient, ressemblant aux mêmes interminables minutes qui s’égrenaient et se comptaient désormais en heures. Soudain, quelques 4×4, surgis de nulle part, me dépassaient, à une vitesse folle, apparemment bien décidés à raccourcir le temps, qui pour moi s’étirait aux frontières de la léthargie et de l’ennui. Les conducteurs, de la race des gens empressés, au volant de leur pick-up Toyota Hilux d’un blanc immaculé ou Volswagen Amarok gris métallisé, filaient à toute allure vers leurs préoccupations citadines.

J’enquillais les kilomètres qui défilaient avec cette lenteur soporifique des miles, cette unité de distance inventée par des peuples fréquentant depuis toujours les grands espaces, si accoutumés aux dimensions inhumaines.

Il avait du s’écouler deux bonnes heures, quand le mystère surgit enfin devant mes yeux médusés. Soudainement, je pris conscience que j’avais devant moi, le plus grand musée d’art contemporain à ciel ouvert du monde. Je devais être le seul à le voir. Il faut parfois une totale inaction, un ennui sans nom, ou un vide monotone pour que l’improbable surgisse et se donne à voir. Je me mis à remarquer des centaines de signes cabalistiques qui s’inscrivaient sur l’incommensurable ruban de bitume de la chaussée. Motifs abstraits et pour le moins abscons, dessins mystérieux tracés à même le sol sur cette route rectiligne, gribouillis d’encre sur cette bande asphaltée qui me menait par le bout du nez vers un avenir qu’il m’appartenait de décrypter. Je les avais sans doute sous les yeux, depuis d’incalculables kilomètres, mais mon esprit étaient tourné vers ses propres pensées ou faisait d’incessants allers-retours vers les confins d’un paysage morne et ennuyeux, aveugle à cette exposition improvisée par un scribe des grands chemins. Dieu avait-il décidé de se reconvertir en commissaire d’exposition ?

Bouleversé par cette calligraphie surprenante, d’une foisonnante créativité, je fis une vingtaine d’arrêts pour les prendre en photos, afin de témoigner, dans l’espoir que quelqu’un puisse m’expliquer la signification qui se refusait à tout entendement. L’expression artistique ou la perfection esthétique de certains motifs m’obligeait parfois à freiner brutalement pour opérer un demi-tour, afin de capturer une image de ces œuvres jubilatoires. 

Parfois, les dessins étaient inscrits en ligne droite, se jouant des lignes blanches. A d’autres moments, ils s’emberlificotaient dans les pointillés qui autorisaient à doubler des véhicules résolument absents. 

Au fil des kilomètres, j’essayais vainement de déchiffrer ces écritures énigmatiques qui semblaient écrites par un être mystérieux qui s’attachait à ne pas être lu. Ces phrases sibyllines, tracées à même le sol, me faisaient parfois penser à une ordonnance rédigée par un mage-médecin faisant sa prescription pour n’être déchiffrable que par un apothicaire céleste. Loin de n’être que des gribouillis d’encre dessinés par un artiste désœuvré, en mal d’un support terrestre, les motifs témoignaient parfois d’une telle harmonie, que je me mis à imaginer qu’ils étaient dessinés par les êtres invisibles de la nuit, aux heures où les humains troquent leur préoccupations du jour pour des rêves nocturnes plus grands qu’eux. Sans la moindre explication rationnelle, je me mis à imaginer que des artistes disparus trop tôt se réunissaient les soirs de pleine lune, pour se livrer à des performances artistiques ou pour laisser, à destination des humains du jour, leurs dernières consignes avant de disparaitre à jamais dans l’au-delà.

Je me surpris parfois à sourire sous mon casque, les yeux embués par une telle confrontation entre le vivant bien palpable et le surnaturel à jamais inexplicable. Je finis par conclure, après plus de deux heures passées à défricher ces œuvres incroyables, sans doute imperceptibles aux légions d’êtres humains empressées de parvenir à leurs destinations, aveuglés par l’objet immédiat de leurs préoccupations, qu’il en va de même de la vision comme de l’audition. Comme le résume parfaitement le dicton « Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre », en l’espèce, il faut vouloir voir, pour voir vraiment… et laisser le visible nous pénétrer avec sa part de magie, de mystère et de poésie. 

Pour conclure cette chronique traitant de l’indiscernable art contemporain et des manifestations mystérieuses de l’invisible, dans nos vies ébouriffantes d’illusions terrestres, je pense à mon fils qui fait désormais ses premiers pas dans la vie dite « active ». N’ayant plus de patrimoine matériel à lui léguer, j’espère simplement pouvoir lui transmettre ma manière de regarder la vie trépidante que j’ai eu le privilège de débroussailler depuis quatre années d’existence nomade.

Dans l’indiscernable embrouillamini du quotidien, savoir distinguer le gigantesque derrière l’infime.

Célébrer avec bonheur l’empire du minuscule, de l’insignifiant, du discret plutôt que de se jeter avec boulimie dans le miroir aux alouettes des fausses apparences.

Au cœur de l’inerte, voir apparaître la vie, dans ses milliers de formes et de couleurs, en profiter pour reprendre avec humilité notre véritable place dans l’Univers.

Sur l’écran évident des évènements concrets, discerner la main de puissances qui nous dépassent et nous offrent leur prophéties, souvent dissimulées derrière l’épais rideau du hasard.

Dans le miroir déformant du vaste monde, apprendre à se distinguer, sans narcissisme ni complaisance. 

Se regarder en face, avec humilité et lucidité, pour plonger avec délectation dans l’improbable spectacle que la vie nous offre. 

Avec ce type de legs, nul droit de succession à régler, encore moins de problème d’héritage ou de lourd secret de famille à assumer. Un seul et éternel conseil : deviens toi-même et porte un regard attentif à tous ceux qui croisent ton chemin. Ce n’est jamais pour rien. Tout ce que tu éprouves est le plus court chemin vers ta propre raison de vivre.

Bonne route mon fils ! N’oublie pas que la ligne droite est le plus court chemin vers la certitude de ne pas t’égarer et de ne pas risquer d’éprouver le grand frisson de vivre 😉

La félicité, crois-moi, se rencontre bien plus souvent sur les chemins de traverses, sur les sentiers sinueux de l’inconnu, de l’improbable ou vers les cimes de l’impossible. Ces voies qu’entreprennent ceux qui osent. 

Alors, avec mon infinie tendresse : ose vivre !

Les mystères de la route.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

4 commentaires sur « Les mystères de la route »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s