Vers le futur

En chemin vers Saõ Paulo, je fais une dernière halte à l’orée de forêts impénétrables.

Encore une nuit insomnieuse au milieu de cette nature où l’homme n’est que toléré. 

Seul occupant d’une Pousada perdue au milieu de nulle part, je prends mes aises et savoure ma solitude nomade, avec la même assurance que doit éprouver l’apparent propriétaire des lieux.

Avec une telle météo et dans des lieux si reculés, si étrangers mais ressemblant aux mille lieux déjà traversés, les racines ne tardent guère à repousser et le manouche à prendre des faux-airs de bourgeois.

Pour me distraire, j’écoute les orages se succéder et faire des claquettes sur l’humble toit de tuiles. Puis je replonge dans la lecture des poèmes d’Émile Verhaeren, qui m’éblouissent et me parlent de nous, les hommes, enivrés de progrès mais si frêles en notre nature profonde. 

La pluie de la nuit a gorgé la terre d’une humidité bienvenue et repeint en vert l’essentiel du paysage. Le vertical ruisselle toute la matinée. L’horizontale s’habille de flaques qui oblige à marcher à grande enjambées. 

Devant un café fumant, en attendant un ciel plus clément pour retrouver les rubans de bitumes qui me mèneront vers la civilisation, je relie plusieurs fois ce poème prophétique et splendide du grand poète belge, intitulé « Vers le futur ». Il fut publié en 1895 dans le recueil « Les villes tentaculaires », contrepoint à un précédent recueil sorti deux ans plus tôt « Les campagnes hallucinées ».

Verhaeren avait vu juste. Je vous laisse découvrir. 

Nul doute, tout est à réinventer…

Vers le futur

O race humaine aux destins d’or vouée,
As-tu senti de quel travail formidable et battant,
Soudainement, depuis cent ans,
Ta force immense est secouée ?

L’acharnement à mieux chercher, à mieux savoir,
Fouille comme à nouveau l’ample forêt des êtres,
Et malgré la broussaille où tel pas s’enchevêtre
L’homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.

Dans le ferment, dans l’atome, dans la poussière,
La vie énorme est recherchée et apparaît.
Tout est capté dans une infinité de rets
Que serre ou que distend l’immortelle matière.

Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,
Chacun troue à son tour le mur noir des mystères
Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,
L’être nouveau se sent l’univers tout entier.

Et c’est vous, vous les villes,
Debout
De loin en loin, là-bas, de l’un à l’autre bout
Des plaines et des domaines,
Qui concentrez en vous assez d’humanité,
Assez de force rouge et de neuve clarté,
Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes
Les cervelles patientes ou violentes
De ceux
Qui découvrent la règle et résument en eux
Le monde.

L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;
Il eut la peur de la recherche et des révoltes,
Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux
Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.

La ruine s’installe et souffle aux quatre coins
D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie,
Tandis que la cité lui soutire de loin
Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.

L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;
La fumée à flots noirs rase les toits d’église ;
L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant
N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise.

Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés
De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie ;
Jardins pour les efforts et les labeurs lassés,
Coupes de clarté vierge et de santé remplies ?

Referont-ils, avec l’ancien et bon soleil,
Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,
En des heures de sursaut libre et de réveil,
Un monde enfin sauvé de l’emprise des villes ?

Ou bien deviendront-ils les derniers paradis
Purgés des dieux et affranchis de leurs présages,
Où s’en viendront rêver, à l’aube et aux midis,
Avant de s’endormir dans les soirs clairs, les sages ?

En attendant, la vie ample se satisfait
D’être une joie humaine, effrénée et féconde ;
Les droits et les devoirs ? Rêves divers que fait,
Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde !

Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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