L’imprudence

« Est-ce par l’imprudence que l’on tire le monde de son sommeil ?

Je voudrais vous raconter l’histoire de l’imprudence.

Ou plutôt l’histoire d’un homme, un homme bien au chaud dans son bureau à la City de Londres, qui met les chiffres dans les bonnes cases et gagne bien sa vie.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour, il plaque tout, qu’il change de vie ? Peut-être qu’il regarde ses pieds, un matin, dans ses belles chaussures de ville, et qu’il a l’impression que ses pieds ne lui appartiennent pas. Peut-être qu’il préfère échouer à sa manière, que réussir comme tout le monde. Peut-être qu’il se rappelle cette phrase de Brel dont le lyrisme a bercé son enfance : « Le monde sommeille de manque d’imprudence. »

Il y a des phrases comme ça qu’on entend longtemps, avant de les entendre vraiment. Et ce jour-là tout change, on se casse. On se lève et on se casse. On plaque la finance et on se lance dans la chanson, dans l’écriture, dans la boulangerie, dans l’artisanat… On prend son risque. L’envie de vivre est telle qu’elle permet de dépasser la peur de l’échec. Elle libère aussi du perfectionnisme qui est le déguisement bien pratique de cette peur de l’échec. Il va chanter son existence, au lieu de perdre sa vie à la gagner. Il va écrire sa vie, au lieu de laisser les normes et les process lui dicter ce qu’il doit faire.

Vous savez quel est le mot que l’on entend le plus en entreprise aujourd’hui ? Probablement plus encore que les mots salaire, travail, motivation, c’est le mot process. Tout est dit, non ?

Il ne veut pas devenir un rouage du process, il ne veut pas répondre « comme un lundi », quand on lui demande comment ça va. Il ne veut pas devenir cette personne-là. Mais au cœur de sa belle imprudence, plaquant son job de cadre, pour écrire des chansons et des livres, il ne fait pas n’importe quoi. Son sens du risque n’est pas amour du risque. Puisqu’il travaille sans relâche, tente différents formats, cherche à dire le mieux possible ce qui le hante, l’exil et l’asile, la colère et la douceur, et puis la beauté mauve, merveilleuse de cette étrange plante qu’on nomme jacaranda.

Au fond, le plus grand risque était de ne pas partir, mais de rester, de laisser passer les années, sans jamais devenir soi. En ce sens, son imprudence relèverait presque de ce qu’Aristote nomma « phronesis », une sagesse pratique adaptée aux circonstances, que l’on traduit en français par « prudence ». 

Mais être prudent, en ce sens d’Aristote, ce n’est pas être trop prudent, timoré, frileux, entravé par les excès de ces principes de précaution qui va nous tuer. Non ! Cette prudence redéfinie par Aristote est précisément un sens de l’action, de l’occasion, un sens du risque pris en conscience. Elle ressemble donc beaucoup à l’imprudence de celui qui se dit que c’est maintenant, maintenant qu’il faut le tenter. Maintenant qu’il faut tenter de vivre, puisque le vent se lève. » 

Charles Pépin – Podcast sur l’imprudence (Sous le soleil de Platon – France Inter.)

Vue intérieure de l’hôtel Radisson – Porto Alegre – Brésil

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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