Des jours heureux

Je viens d’être contacté par une amie qui prépare, en France, un livre sur les pionniers du Digital, les entrepreneurs du Net de la première heure, et qui a la gentillesse de penser que je doive en faire partie.

Voici donc, en toute humilité, mon interview et mes réponses à quelques questions qui nous ramènent presque trente ans en arrière. Je vous parle d’un monde que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… mais dont ils utilisent pourtant, chaque jour, les innovations et bienfaits extraordinaires. Comme le rappelle la maxime: « Si tu peux te reposer à l’ombre de cet arbre, n’oublie jamais que c’est grâce à quelqu’un qui l’a planté il y a fort longtemps. », n’oubliez jamais que nous ne faisons que grimper sur les épaules des géants qui nous ont précédés…

Les pionniers du digital (livre à paraître)

Quand et comment êtes-vous arrivé à travailler dans le web ?

Tout a commencé en 1994.  De retour d’Espagne où j’avais passé 16 mois à effectuer ma période de coopération à l’Ambassade de France de Madrid, puis à développer ma première entreprise, une société d’audiotel (vente de services via le téléphone), ayant profité de l’opportunité d’une ouverture du marché espagnol à ce genre de technologie. A l’époque, je ne connaissais absolument rien à la télématique vocale mais je connaissais bien l’Espagne, le secteur des télécoms et j’avais opportunément réservé 120 lignes de téléphone dans le cadre du lancement de la première phase de test que souhaitaient inaugurer les autorités espagnoles. Je suis donc rentré en France pour trouver un partenaire qui, contrairement à moi, ne connaissait rien aux espagnols mais qui savait tout du business de la télématique et qui puisse financer cette aventure. 

C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’un sémillant entrepreneur qui œuvrait depuis belle lurette dans le Minitel en France, un dénommé Patrick Robin. Il a du me trouvé convaincant, ou pour le moins sympathique, puisque nous nous sommes associé pour lancer Lineatel et conquérir le marché espagnol. Après de multiples rebondissements et coups pendables de la part des Espagnols, nos espoirs de devenir les nouveaux conquistadors des télécoms de la Péninsule ibérique furent quelque peu refroidis et l’aventure tourna court au bout de dix mois. Mais ce que je retiens de cette folle aventure, c’est que nous sommes surtout devenus amis et qu’on ne s’est plus quitté. Une autre leçon qu’il faut sans doute retenir, c’est que derrière un entrepreneur à succès, il y a souvent une série d’échecs et de rêves avortés. 

Je ne me souviens plus qui disait “On reconnaît toujours les pionniers : ce sont eux qui gisent face contre terre, loin devant vous avec une flèche plantée dans le dos.”, mais il y a une part de vrai dans cette citation que devraient se répéter tout créateur d’entreprise qui se lance dans une nouvelles aventures, qui plus est, dans un domaine très innovant !

L’opiniâtreté est sans doute la qualité qui nous unissait, puisque quelques mois après être rentré bredouille d’Espagne, je suis tombé par hasard sur un exemplaire du magazine Wired, que peu de gens lisaient à l’époque (publié pour la première fois en 1993 à San Francisco) et qui racontait surtout un monde que personne ne comprenait réellement ! J’ai lu et relu un article qui vantait les promesses du multimédia, cette manière de combiner les images, le texte, la vidéo et l’audio et qui devait révolutionner, selon le journaliste, la manière d’apprendre, de se divertir, et de communiquer. Je m’étais installé à Pau à l’époque pour me refaire financièrement et me laisser le temps de décider de ma prochaine aventure, ayant été à jamais contaminé par le virus de l’entrepreneuriat. Nous parlons d’un temps, où ce mot n’existait pas, où dans les discussions, l’entrepreneur était forcément un « entrepreneur en maçonnerie » et où selon un sondage 72% des jeunes disaient rêver travailler dans la fonction publique.

Au sortir de l’article, mon sang ne fit qu’un tour et j’ai immédiatement dit à mon amie de l’époque, Carine, qui allait devenir ensuite mon associée pendant plus de 25 ans, au cours desquels nous allions lancer d’autres belles entreprises : 

– « On va remonter à Paris et se lancer dans le multimédia ! ». 

Bien sûr, elle me demanda immédiatement de quoi il s’agissait. Je me rappelle ma réponse enthousiaste :

– « Je n’en sais rien, mais ça sent bon ! », tout en essayant vaguement de lui résumer ce que j’en avais compris.

Peu de temps après, je pris des nouvelles de mon ami Robin que je n’avais pas revu depuis nos mésaventures espagnoles. Il jubilait et me raconta qu’il venait de lancer un magazine grand-public sur le Multimédia : CD-Média. Décidément, les planètes s’alignaient à nouveau !

Lors d’un rendez-vous que nous eûmes ensuite à Paris, je lui proposais de nous réassocier pour lancer une branche BtoB et m’occuper de développer le marché du multimédia pour les entreprises. C’est ainsi que naquit Mediatake, l’une des toutes premières agences françaises de multimédia.

Début 1995, le Web débarqua en France. L’ami Robin, sauta sur l’occasion pour publier un nouveau magazine éclairant : Internet Reporter, et n’allait pas tarder à adapter son savoir-faire acquis dans le Minitel pour lancer Imaginet, l’un des tous premiers fournisseurs d’accès Internet. Dans le même temps, je pris mon indépendance et Mediatake devint Pictoris Interactive.

Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours professionnel et quelle logique y avez-vous appliqué ?

Pictoris fut créée au cours du premier semestre 1995. Nous étions l’une des toutes premières agence de communication interactive (concept qui allait devenir ensuite une « Web Agency ») et devînmes en moins de quatre ans la seconde agence indépendante en France, avec 90 collaborateurs et 15 clients parmi le CAC 40. C’était une folle et belle époque ! 

Début 1999, je fis entrer au capital, la Caisse des Dépôts et Consignations ainsi que le fonds d’investissement Galiléo afin d’accélérer et de conforter notre développement. Mais, début 2000, je saisis l’opportunité de nous adosser à Agency.com, première Web Agency au monde, créée à New York en 1995, et surtout filiale d’Omnicom, second groupe de communication publicitaire mondial. C’était juste avant la bulle internet. Je compris à l’époque que la chance est l’ingrédient fondamental de tout succès.

Cette aventure fut suivie par d’autres belles et passionnantes créations d’entreprises. En 2003, je créais la Banque Audiovisuelle et lançais en 2005 le site VODEO.TV, seconde plateforme française de Vidéo à la demande, avant que n’arrive sur le marché TF1 Vision et Canalplay, puis une ribambelle d’autres sites. 

VODEO, devint en quelques années la première plateforme mondiale de VOD, exclusivement consacrée aux documentaires et aux reportages. Sa vocation était de permettre à tout un chacun de « voir ce qu’il avait envie de savoir ». Après huit levées de fonds en seulement quatre années, la Banque Audiovisuelle fut vendue au Groupe Figaro fin 2008, pas le meilleur moment pour un entrepreneur 😉

Dans la foulée, je rebondissais en 2009 en créant Hubee, une entreprise technologique proposant aux groupes de télécoms et de télévision, de développer et de gérer leur propres boutiques de VOD et leurs services de Replay. Hubee devint rapidement l’un des principaux prestataires du marché et fournisseur de solutions technologiques, avec sa cinquantaine de collaborateurs. La société fut acquise par un groupe Belge en 2018.

J’ai muselé depuis l’entrepreneur qui sommeille toujours en moi, pour parcourir le monde et recouvrer ma pleine liberté, afin de me consacrer à ma passion, l’écriture. Je suis donc devenu Écrivain-voyageur, en publiant en 2021 mon premier récit de voyage : LIBRE – Écrire sur les chemins du monde (Éditions Nautilus). Le second, devant sortir avant fin 2022, après 11 mois d’aventures passionnantes en terres africaines.

Quel regard portez-vous sur les 25 dernières années et quelle vision pour le monde de demain forcément associé au digital, quelles thématiques fortes ?

Après 23 années passées dans le digital, j’ai forcément un regard attendri, non dénué d’une certaine fierté pour les premières années qui ressemblèrent à une ruée vers l’Or, un monde où tout était possible et où le futur s’inventait tous les jours avec un enthousiasme forcené. 

C’est aussi un regard humble, semé de quelques regrets de n’avoir pas anticipé plus activement quelques secteurs qui donnèrent lieu à de belles réussites françaises (les premières plateformes de eCommerce ou les sites de rencontres, le marché explosif des applications pour mobiles aussi), car j’étais au cœur du réacteur nucléaire et de l’écosystème, avec un pur profil de créateur d’entreprise, développant les sites, j’aurais pu davantage me diversifier. Mais je ne suis l’homme que d’une aventure à la fois et le métier d’entrepreneur est particulièrement prenant. On se concentre et on baisse la tête pour faire face à toutes les difficultés, ce qui empêche souvent de regarder d’autres opportunités ou d’avoir l’esprit libre pour multi-entreprendre.

Enfin, après tant d’années à œuvrer sur le Net et avoir vu tellement de fausses innovations, de projets mal ficelés, d’entrepreneurs opportunistes qui se rêvaient précocément millionnaires, j’ai aussi un regard un peu désabusé et amusé à l’égard des générations suivantes qui foncent tête baissé vers l’avenir, qu’ils imaginent forcément reluisant et de ces entrepreneurs en herbe qui oublient que le temps ne pardonne pas ce qui se fait sans lui ! 

Le digital s’est infiltré en une vingtaine d’années seulement dans absolument tous les domaines de nos vies, jusqu’à dévorer la part d’humanité qui est en chaque être. 

Les hommes, obnubilés par leurs écrans, souvent animés par une folle cupidité, ont fini par désincarner leur existence aux limites du supportable ou du raisonnable. Nous avons virtualisé nos vies, nous nous sommes déshumaniser en confiant à l’informatique, à la robotisation, aux algorithmes le soin de régir la moindre de nos journées. Nous nous perdons chaque jour davantage dans un monde numérique mondialisé qui nous éloigne fortement de l’exercice du « Ici et Maintenant », le principal secret du bonheur. 

Je vis une existence désormais radicalement différente de celle de l’entrepreneur survolté, enthousiaste, quoiqu’un peu aveuglé par la fièvre de la création d’entreprise et les paillettes du digital, que je fus. Alors que notre planète brûle, au sens propre comme au figuré, que des millions d’êtres se demandent quel peut bien être le sens de leur existence face au grand chambardement écologique qui nous attend tous, je ne pense pas que le salut de l’humanité, puisque c’est de cela dont il s’agit face à une telle urgence, soit dans le Metaverse ou les Cryptomonnaies. Je reconnais dans ces deux exemples emblématiques des temps modernes, exemples à la mode d’un futur possible et rêvés par certains, l’ivresse, l’aveuglément et l’absurdité qui ont parfois sous-tendu les soi-disant révolutions digitales. 

Puissions-nous avoir assez de discernement collectif pour ne pas nous égarer, durant les 20 prochaines années, dans un miroir aux alouettes, et ramener du bon sens et de l’humanité dans l’évolution du seul monde que nous avons à notre disposition et qu’il nous incombe de sauver. 

Nommez 3 à 5 personnes avez qui vous avez été amené à travailler avant 2000 et qui méritent d’être citées dans le livre ?

Évidemment, l’incontournable et inoxydable Patrick Robin

Loïc Le Meur, intarissable et prolifique entrepreneur

Catherine Barba, éternel scintillement qui n’a pas fini de faire parler d’elle !

Christophe Agnus, que j’ai connu comme entrepreneur et qui est aujourd’hui mon fidèle éditeur.

Mais il y en a plein d’autres que j’oublie et que je salue bien amicalement…

………………………………………………………………………………………………………………………………

Et pendant ce temps, bien des années plus tard, je finis de couler des jours heureux à La Paloma, sur les rivages de l’Uruguay et m’apprête à passer au Brésil pour de longs mois d’exploration…

Laguna de Rocha – Uruguay
Des pionniers se jouant et misant sur les vents porteurs 😉

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

5 commentaires sur « Des jours heureux »

  1. Bel interview mon Cher Fred, qui n’est pas sans me rappeler de nombreux souvenirs de cette même époque, où tout comme toi j’ai eu la chance de croiser Patrick Robin qui devint très rapidement mon premier gros client Agence au moment où je bataillais pour lancer Netbooster.
    Il est clair que ton nouveau cheminement est bien plus cool que celui d’entrepreneur…profite-zen-bien.
    Amitiés
    JPE

    Aimé par 1 personne

  2. Quelles vies passionnantes mon Fred, mais comme la Marie de l’Evangile
    tu as maintenant choisi la meilleure part et Écrivain Voyageur te rend manifestement beaucoup plus heureux pour notre plus grand plaisir, à nous tes amis et fidèles lecteurs émerveillés. 🙏♥️

    J’aime

  3. Moi ce qui m’effraie, et je me faisais encore la réflexion hier, ce sont tous ces gens qui marchent dans la rue, leur yeux rivés sur leur smartphone
    Comment interagir avec les autres dans ces conditions ?

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s