A contre-courant

Combien de fois, durant ces quarante-deux mois de voyage autour du monde, ne me suis-je cru seul au milieu d’une nature apparemment vide et dépeuplée de tout ? Bivouaquant  au cœur de paysage sauvages ou me reposant quelques instants sur le bord d’une piste poussiéreuse, aride et désertique qui ne semblait tolérer que la folie d’un homme bien décidé à s’enfoncer, chaque jour davantage, au creux de contrées esseulées et préservées de toute présence, à l’écart de mes semblables, seule manière de faire utilement retraite au fond de moi ? Combien de fois ai-je cru que ma solitude féconde ne pouvait s’épanouir qu’en arpentant l’orée lointaine d’un monde qui survit, comme moi, en se tenant à l’écart de toute civilisation et de cette humanité galopante et braillarde ?

Ce matin encore, réfugié sur le toit terrasse d’un immeuble parisien où je suis hébergé par des amis qui voient en moi autre chose que le gitan solitaire que je pense être devenu au fil des jours et des kilomètres parcourus, je me croyais seul en mon royaume. C’est dans ce contexte, surplombant la foule de cette capitale où l’on se frôle sans véritablement se rencontrer, où le nombre et la promiscuité n’épargnent en rien le sentiment d’isolement, que cette illusion de solitude apparente est venue m’étreindre et me masquer l’erreur dans laquelle je me débattais depuis toujours.

J’étais occupé à chercher mes mots pour reprendre le cours d’une chronique namibienne inachevée, texte que je voulais finir avant le soir, ayant encore tant de choses à écrire pour mettre un terme définitif à mon second livre de voyage. Mon regard errait sur la terrasse vide, comme s’il cherchait à débusquer ma muse et à convoquer l’inspiration. Je rassemblais mes idées tout en laissant mes pensées vagabonder et mes yeux balayer les quelques mètres carrés de ce havre de paix suspendu au-dessus de la mêlée. Le gris des canapés s’harmonisait parfaitement avec les dalles de pierre délavées par des années d’intempéries. Le ciel uniformément bleu en ce premier jour de Printemps laissait s’exprimer un soleil, complice et généreux, qui me renvoyait à cette Afrique que j’avais quittée une semaine auparavant. Autant dire que j’étais plongé dans une solitude heureuse et que la horde des mots n’allait pas tarder à me rejoindre. De grands bacs noirs disposés tout du long de la terrasse accueillaient des plantes d’ornement qui se balançaient au gré du vent. Leurs ombres dansantes dessinaient sur le sol une chorégraphie, avec dans le fond la musique que constituaient les cris et les rires des enfants de l’école primaire en contre-bas. Un jeune olivier, planté dans un grand pot cylindrique, qui pouvait encore l’accueillir durant une demi-douzaine d’années, faisait le guet au coin de la terrasse et s’inclinait au-dessus de la balustrade, surveillant les allées et venues dans l’avenue Bosquet. La tour Eiffel toute proche, immense et majestueuse, laissait croire à cet arbrisseau que les arbres pouvaient monter, comme elle, jusqu’au ciel et qu’il avait devant lui, s’il se comparait aux modestes arbustes qui ornaient cette terrasse bourgeoise, un avenir auréolé de gloire et couronnée de lauriers. Le temps et le réchauffement climatique auront tôt fait de ramener ses ambitions adolescentes à de plus justes mesures. 

C’est au moment où je finis d’inscrire, sur mon écran, la phrase suivante : « On n’est jamais en si bonne compagnie que lorsqu’on se croit seul » qu’elles m’apparurent, comme jaillissant du buisson contenu dans le bac le plus proche. Elles étaient sous mes yeux et l’avaient toujours été. J’avais juste omis de les regarder. Mon regard distrait avait dû les voir mais mon cerveau, accaparé par d’autres tâches, avait omis de me les signaler. Elles ne savaient plus quoi faire pour attirer mon attention. Une cinquantaine de petites fleurs endimanchées, blanches ou roses, frissonnait sous la brise matinale et égayait silencieusement la jardinière, toute proche et emplie de cailloux gris qui me protégeait du vent. Comment ne les avais-je pas remarquées, si discrètes et si frêles, mais surtout si joyeuses dans leurs habits de printemps, tâche de lumière parfumée au milieu de cet univers gris de design et de sobriété. On aurait dit une mission diplomatique, envoyée à Paris, pour porter leurs lettres de créance et défendre le sort peu enviable de leurs concitoyennes de Province, les fleurs sauvages, trop souvent ignorées par les élus de la capitale ou simplement dédaignées par les fleuristes de renom.

Je me mis à éprouver une sympathie toute particulière pour cette petite fleur isolée qui dégringolait du bac, comme si elle s’était jetée dans le vide, attirée par l’inconnu, et avait été rattrapée de justesse par sa tige longiligne et divergente. Alors que toutes ses consœurs étaient blotties les unes contre les autres, grelotantes sur leur minuscule tige, celle-ci, peu encline à la promiscuité semblait être adepte du gouffre et vouloir fuir ses congénères, trop grégaires à son goût. Je ne voyais plus qu’elle et ne pus réfréner une certaine connivence à l’idée que chez les fleurs, comme chez les animaux ou les humains, il existe des francs-tireurs, des individus qui rechignent à la multitude et au communautarisme, optant résolument pour une vie d’aventure, cédant à l’appel de la solitude et des horizons lointains. Cette petite sœur rose, fidèle à ses racines, mais confiant ses pétales écarquillés au premier vent venu, m’était de plus en plus précieuse.

La paysagiste émérite qui avait aménagé ce joli jardin suspendu en plein 7ème arrondissement, avait dû penser, après avoir planté une incroyable variété de plantes grasses et d’arbustes feuillus, que le vert était prédominant et que cela manquait furieusement de couleurs. Elle avait dû trouver cette ultime place libre, entre un bouquet de romarin et une touffe charnue d’herbe à chat, pour installer ces jolies demoiselles que les savants ont baptisé, avec leur imagination barbare, les Saxifraga Rosacea Moench (ou Saxifrage Rose, en bon français).

Au risque de contredire la science horticole et de contrarier les amoureux des ornements floraux, je ne vis pas en elle une digne représente de l’ordre végétal, mais au contraire une métaphore vivante, un hommage à tous les êtres qui peuplent cette planète et qui se débattent chaque jour, avec leurs seuls talents et leur insondable courage pour se frayer un chemin vers leur propre idéal. Cette petite fleur ne mérite pas de porter un patronyme si imprononçable ou d’être amalgamée à ses semblables Saxifrage. Elle endosse des noms qui, à mes yeux, alimentent des rêves et des destins. Elle rejoint, sans le savoir, la catégorie émérite des grands aventuriers, des explorateurs et des découvreurs qui, par leur bravoure, repoussèrent les frontières du monde et de la connaissance. Elle est de la famille des inventeurs de génie, des grands entrepreneurs et des pionniers audacieux qui façonnèrent la vie de millions d’hommes, uniquement animés par l’idée de progrès et leur soif de découverte. Cette petite fleur, ma sœur d’un jour, est l’intrépide créatrice de sa propre start-up, bifurquant et innovant sous le nez et à la barbe de ses consœurs, encore entichées de leur appartenance Corporate. Elle est le risque face à l’assurance, la liberté sur tige qui libère plutôt que la sécurité communautaire qui fige. Ma jeune amie Sax, puisqu’il faut bien la nommée par un diminutif, pour la distinguer, tant elle aime prendre les raccourcis, est une fervente partisane de l’école buissonnière. Jeune apprentie à l’école de la vie, c’est sans doute la meilleure manière de passer le bac. Elle est l’éclaireuse solitaire d’une tribu vénérant le dieu Soleil. Dotée d’une âme d’ermite et d’un tempérament de pisteuse, elle n’hésite pas à étendre son exploration, chaque jour davantage, tirant un peu plus sur sa tige, ouvrant son pistil aux trop rares insectes qui ensemenceront d’autres territoires et l’avenir de son espèce. 

Elle sait instinctivement, qu’il faut se donner sans compter pour recevoir au centuple. 

Alors, face à cette illusion tenace de ma solitude perpétuelle mais avec la certitude d’être constamment entouré par un monde prolifique, discret et parfois invisible, je dédie cette chronique à tous les gens que j’ai croisé et que j’aime, ces amis d’une hospitalité ineffable, ces entrepreneurs vaillants et obstinés qui ne croient qu’en eux-mêmes, ces voyageurs du bout du monde, défricheurs de territoires ou spéléologues de leurs propres abysses, ces êtres originaux et puissamment solaires qui osent, inspirent et ouvrent des voies nouvelles, dans l’espoir de réconcilier l’humanité avec la Mère Nature et de bâtir les fondations d’un monde meilleur, plus juste et plus solidaire, si différent du monde actuel. Puissions-nous être nombreux à trouver au fond de nous la force d’une petite Sax divergente, l’audace des francs-tireurs et des libres penseurs.

 

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « A contre-courant »

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