Un barrage contre les Pacifiques

Tout voyage au long cours, qui s’est donné comme objectif de butiner sans relâche la beauté et le génie du vivant, est à la fois une formidable catharsis pour celui qui en fait l’expérience, mais aussi un bouclier contre l’absurdité du Monde. 

Celui qui a fait, comme moi, du voyage son mode de vie, dans l’espoir secret de faire de sa vie un voyage, oscille en permanence entre des moments d’émerveillement absolu, des instants de joie profonde, un sentiment palpable, physique, suffocant qui coupe littéralement le souffle, une bouffée d’émotion pure et des montées de larmes de se sentir si vivant d’une part et, d’autre part, des moments de découragement à trop observer l’inattention que portent la plupart de ses semblables à tout ce qui les entourent, une réelle déception face à la médiocrité des hommes, l’espèce la plus remuante et irrespectueuse de cette si fascinante planète.

Dans ce manège vagabond d’un parc d’attraction qui ressemble à une montagne russe, que l’on appelle la vie, les joies profondes proviennent souvent de la contemplation de la Nature si généreuse en sa beauté, ainsi que de l’observation attentive de toutes formes de vie, dans l’ingéniosité qu’elles déploient pour survivre, s’adapter, collaborer et évoluer. Parfois aussi, et heureusement, le sommet de la montagne, cette cime émotionnelle où l’oxygène se fait rare, où le cœur s’accélère, s’atteint au travers de rencontres, rares mais intenses et déterminantes, dans le tissage de liens intelligents et inspirants, dans le sentiment amoureux aussi, ou dans une promesse de fraternité scellée par de grands éclats de rire ou la promesse de ne plus se quitter.

Il faut bien reconnaître, en ce sens, que la Namibie est un magnifique écrin pour vivre l’une des meilleures étapes d’un voyage au long cours, ou pour récolter ces instants d’émerveillement dont je parle. Pays pacifique, accueillant, d’une beauté époustouflante, d’étendues à perte de vue et d’une variété de paysages rares sur cette planète, qui me rappellent la Nouvelle-Zélande ou la Patagonie. Autant dire qu’avec seulement 2,6 millions d’habitants répartis sur une surface grande comme une fois et demie la France, la Nature a pris ses aises et les occasions de s’extasier sans l’aide du moindre humain, pour ceux qui aiment la solitude féconde, est sans pareil. Mes plus beaux moments passés dans ce pays furent lorsque j’étais seul au milieu d’espaces vivifiants, loin de l’humanité si prompte à vociférer, de ses rêves de possessions, de son manque de tact, d’élégance de cœur et de curiosité à l’égard d’autrui que j’ai pu observer à longueur de temps, lors de ma fréquentation des villes et des lieux touristiques ou de divertissement.

Mais parfois, la vie se révèle pleine de surprises. Il faut faire confiance et quêter l’inattendu qui surgit lorsque l’on accepte de ne plus rien prévoir. Et je dois avouer que tomber sur une merveille produite par la main de l’homme, qui est le propre d’une œuvre d’art, redonne goût à l’humain et ravive ma foi qui chancèle parfois lorsque les immondices de l’actualité se déversent sur moi, malgré tous les efforts que je déploie pour me tenir loin des tombereaux de mauvaises nouvelles.

Alors, en ces temps où un Russe mégalomane, mais surarmé, a choisi de mettre l’Europe à feu et à sang, bousculant l’Occident dans son confort assoupi et dans ses illusions de paix éternelle, j’ai choisi d’opposer la Beauté du monde et le génie humain à la folie nucléaire !

Quand Poutine, qui n’est guère du genre à effeuiller les Marguerites, pour savoir si l’humanité l’aime un peu, beaucoup, passionnément ou en sa folie destructrice, érige un barrage contre les Pacifiques du monde entier, un barrage de feu contre le peuple Ukrainien, je me réfugie auprès du plus grand barrage de Namibie. 

Le Neckartal Dam, que l’on surnomme le Dragon du désert, est une œuvre inspirante qui vaut le détour. Situé dans la région du Karas, c’est le plus récent et plus grand barrage de Namibie. Spectaculaire, il régule le flux de la Fish River, l’un des plus grands fleuves intérieurs du pays, qui serpente dans le sud namibien jusqu’à se jeter dans l’Orange River, marquant la frontière avec l’Afrique du Sud.

Achevé en 2018 par une entreprise de construction italienne, qui a visiblement mis un point d’honneur à joindre la beauté à l’utilité, ce Dragon du désert, n’est pas qu’un barrage. Il est un réservoir d’espoir, une usine à transformer le bleu de la retenue d’eau, en vert vivace dont se pare ensuite la Fish River pour aller irriguer les 5.000 hectares en contre-bas, la moitié de la superficie de Paris.

Contrairement aux apparences qui sont souvent trompeuses, le barrage de Neckartal n’est pas un barrage hydro-électrique comme la majorité des voyageurs le voient au premier abord. C’est un dispositif ingénieux, presque artistique comme le prouvent les images en couleurs. C’est une métamorphose vertigineuse de la nature qui transmute une retenue d’eau d’un bleu profond, sertie par une infinie étendue de terre désertique, en un fleuve vert qui va ensuite féconder des milliers d’hectares de terres végétales, sauvages ou domestiquées, pour le bien-être des hommes qui y habitent, et des milliers d’espèces qui possèdent aussi ces territoires, sans titre de propriété mais avec la même légitimité millénaire .

Alors, pour finir cette chronique qui aurait pu se limiter à quelques images éloquentes, je veux opposer au déluge de feu d’un Russe pyromane, les 850 millions de mètres cube d’eau bleue de ce barrage d’une beauté à couper le souffle ! Puisse-t-il couper le souffle de toutes les bombes qui se déversent sur l’Ukraine et la liberté d’un peuple à décider souverainement de son avenir. 

Je laisserai à René Char, qui est pour moi ce refuge incontournable dès lors que surviennent des temps tourmentés, avec son esprit de résistant et la saveur de ces mots, le soin de nous montrer où est la lueur d’un avenir meilleur.

“Imite le moins possible les hommes dans leur énigmatique maladie de faire des nœuds.”

Après ce bon conseil d’un homme de plume qui continue d’illuminer ma route et mon attitude face à la vie, je découvre presque par hasard ce vers si éloquent du poète pour me tenir droit et vaillant dans les mois incertains qui me font face, et que je devrai débroussailler, comme je le fais des territoires inconnus depuis plus de trois ans.

“Les routes qui ne disent pas le pays de leur destination, sont les routes aimées.”

Puisse le voyage continuer, loin de la folie des hommes !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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