L’herbier de Dieu

Je vous présente l’une de mes premières lectrices. Elle s’est posée hier sur le coin de mon écran tandis que j’écrivais et tentais d’achever mon livre sur l’Afrique. Pas farouche, elle est restée trois minutes, une éternité, m’a suggéré deux ou trois modifications, signalé quelques fautes d’orthographes et promis de revenir pour savoir la chute de l’histoire. 

Je lui ai juré que j’allais écrire une chronique sur les libellules, ces êtres délicats et légers qui n’ont visiblement pas froid à leurs gros yeux ! Je ne vis que pour des instants de connivence avec le vivant, comme celui-là, des moments fugaces, parfois imperceptibles, de poésie et de philosophie existentielle. Je ne lui ai pas parlé de mes problèmes de bannissement, de mon impossibilité de rentrer en Afrique du Sud, elle aurait versé des larmes de crocodile sur mon écran et son cœur se serait desséché. Et pour être sincère, je crois qu’elle n’aurait pas compris pourquoi je ne peux pas passer la frontière, ce qui signifie pour elle, traverser les 300 mètres de la rivière Orange qui constitue la séparation physique entre la Namibie et l’Afrique du Sud, que je vois sur l’autre rive, à un jet de pierre. Elle passe ses journées à traverser librement ce fleuve couleur café au lait, ignorant tout des décisions absurdes que prennent les humains pour s’empêcher de vivre et pour gâcher savamment la vie de leurs congénères.  

Avant-hier j’ai trouvé une œuvre d’art par terre, un exemple de ce que la nature produit de plus léger et ingénieux. Une aile de libellule. J’ai mis dix minutes à réussir à la ramasser, elle s’envolait avec le vent dès que j’essayais de la saisir avec précaution. Voici la photo, la pièce à conviction, qui démontre la culpabilité de Dieu, s’il existe, dans cette malversation quasi complotiste qui consiste à faire de la Terre un petit coin de Paradis et un merveilleux laboratoire de créativité. 

La beauté et le génie du vivant sont sans limite et embrochent chaque jour mon cœur avec le pieu incandescent de l’émerveillement.

J’espère continuer de courir longtemps, sur ce bout de planète quadrillé de frontières et de clôtures, après des ailes de libellule qui se jouent de nos lopins de terre et nos rêves de possession. La légèreté et la grâce de ces petits êtres constitués de cristal et de vent justifient la seule occupation sérieuse, quoique peu rémunératrice, il faut bien l’avouer, que j’ai pu trouver pour passer le temps qui me reste à vivre sur cette planète. Et cela consiste justement à honorer la vie sous toutes ses formes, à en capturer délicatement, avec le filet à papillon du langage, les plus belles expressions, et à ranger dans un livre, comme un enfant de dix ans le ferait d’un herbier, collectionnant les fleurs ramassées au bord du chemin ou dans le jardin de ses parents, les quelques éléments glanés de-ci de-là, lors de mes pérégrinations planétaires. Cet herbier qui s’enrichit au fil des jours, de chronique en chronique, constitue la seule bible à laquelle je crois et qui sauve le peu de foi en l’humain, qui me fasse espérer des lendemains qui chantent. 

Fascinant tête à tête.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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