Les Dieux ne mangent pas de bananes.

Cette nuit, j’ai été réveillé une bonne dizaine de fois par un bruit sourd, se répétant à intervalles irréguliers, comme un claquement net mais assourdissant qui provenait du dehors.

Une quinzaine de mètres à peine séparait ma terrasse de la rive du Lac Tanganyika, à la frontière nord de la Zambie. 

Le Tanganyika était plus assoupi que moi, semblant dormir sur ses deux oreilles, auréolé de son titre mondial d’être le plus long lac d’eau douce de la planète. Ses 677 km de calme absolu me faisaient face alors que je tentais vainement d’endiguer la sueur, de capter un brin d’air respirable dans ce chaudron qu’est Mpulungu. 

La nuit était ébène. Même les étoiles ne la ramenaient pas et préféraient se faire discrètes dans les hauteurs de cette torpeur obscure et accablante. 

Le clapotis de l’eau avait cessé. Le silence était aussi pesant que l’air chaud et humide qu’aucune brise ne parvenait à rafraîchir malgré mes prières insistantes. 

Et cette détonation qui se reproduisit plusieurs fois, à quelques mètres de moi, alors que j’étais installé sur la terrasse dans l’un des fauteuils surchauffés par les 41 degrés de la journée. Il était 2h42. Le temps était arrêté. Plus rien ne bougeait. Les secondes dégoulinaient mais les minutes semblaient s’écouler lentement et peser le poids d’une heure. 

Le lieu était paradisiaque à la lumière du jour mais au cœur de la nuit, plongé dans les ténèbres, harassé par les moustiques, j’avais le sentiment d’avoir échoué dans l’étuve des Enfers. 

Et ce coup qui recommença. Comme si une météorite provenant des confins de l’univers venait de percuter le jardin à une quinzaine de mètres de moi. Aucune chance que ce soit un animal, ni même une présence humaine. J’allai chercher ma lampe torche, balayai le jardin et les eaux noires du lac. Rien. Le mystère demeurait, s’amplifiait, finissant par m’obséder davantage encore que cette gangue de chaleur. 

Un silence parfait finit par envelopper cette dixième déflagration, comme pour gommer ce qui venait de se produire. Mais je n’oubliai pas et comptais les coups. Il était 3h14 au purgatoire. 

Le Tanganyika respirait lentement, comme il le fait depuis vingt millions d’années, se targuant d’être le second lac le plus profond au monde après le roi Baïkal. Je sentais son imposante quiétude, son statut de souverain. Il règne sur 18% du volume d’eau douce libre et de surface de la planète. Un empire aquatique. Ce n’est pas un lac, c’est une mer intérieure d’eau douce. La légende veut que Poséidon l’ait choisi comme lieu de résidence d’été. Il y vient quand il a envie de douceur et de calme. 

Mais parfois, quand il prend ses quartiers dans ses profondeurs et manifeste son courroux. Des vagues de sept mètres peuvent réveiller le placide Tanganyika et submerger ses rives. Ici les colères y sont océaniques. Ici, dans ce cœur tropical de l’Afrique, plus que nul par ailleurs, il faut se méfier de l’eau qui dort ! Son niveau n’a-t-il pas gagné une trentaine de mètres en à peine trois ans. Poséidon étant son royaume…

Quand survint le onzième coup de tonnerre, qui me fit sursauter comme si la foudre invisible venait de tomber à nouveau, exactement au même endroit, je finis par croire que les habitants avaient raison et que ce Seigneur apparemment apaisé cache en ses tréfonds des démons qui ne sortent que la nuit.

Je tombai de fatigue et parvins a rejoindre mon lit, protégé par le tulle de ma moustiquaire qui décourageait aussi le moindre brin d’air de pénétrer pour me piquer, me sécher ou me rafraîchir. 

Ce n’est qu’au petit matin que j’eus l’explication et compris ce qui c’était réellement passé durant la nuit. 

A quinze mètres de la terrasse, ce qui ressemblait à un palmier-bananier, vert et luxuriant, oscillait au gré du vent enfin revenu. Il n’était pas là la veille. J’avais pris une photo du lac exactement au même endroit dans l’après-midi et il n’y avait pas la moindre trace d’un palmier de quatre mètres, ouvrant ses palmes en éventail. Comment était-il possible qu’un tel arbre pousse en une seule nuit ?

Je compris à cet instant en allant inspecter les palmes qui ressemblaient à des plumes végétales, que les Dieux, dans la profondeur de la nuit, derrière ce ciel éteint, avaient joué aux fléchettes et s’étaient bien amusés en prenant mon jardinet comme cible. 

Treize fléchettes étaient plantées sur la berge recouverte d’herbe. Ils avaient mis treize fois dans le mille ! Plus de doute, j’étais bien au Paradis. J’avais assisté sans le savoir au divertissement des Dieux. Impossible de départager les Dieux, ils étaient tous ex-æquo. C’est Poséidon qui régalait…

Après cette nuit agitée, rassemblant mes quelques affaires pour les ranger dans mon sac, constatant mon maigre patrimoine, bien suffisant à mon goût quand il s’agit de le porter sur mon dos, cette pensée de Socrate me traversa l’esprit et se planta sur mes lèvres en un sourire, comme une fléchette lancée du ciel :

“Ceux qui désirent le moins de choses sont les plus près des dieux.”

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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