Un père de bon conseil

Tout voyageur au long cours est naturellement animé par le wanderlust, ce terme allemand qui désigne l’envie d’ailleurs, d’autres horizons, le désir de quitter une vie trop convenue ou routinière, pour s’en aller sur les chemins du monde en quête d’aventure, de surprise et de découverte.

Pour le véritable voyageur, la destination compte finalement peu, seul lui importe le voyage en lui-même et l’incalculable somme d’évènements et de rencontres qu’il fera au fil des mois, qui viendront pimenter, vivifier et enrichir une existence assoiffée d’imprévus et de merveilles. 

Alain Montandon, professeur d’université décrit le wanderlust, propre au romantisme allemand, comme « l’appel des lointains, de ce qu’il y a au-delà du monde présent et réel, et ce vagabondage esthétique prend l’allure d’une fuite du monde dans l’espoir d’une compensation ».

L’Afrique, sans doute plus que tout autre continent, a le don de transformer ce wanderlust (ce désir de vagabondage) en Wonder lust (sorte de doute qui surgit en se confrontant aux réalités d’un tel voyage). Au-delà du mauvais jeu de mots, ce territoire aussi gigantesque que divers, aussi envoûtant que complexe, oblige le voyageur à s’interroger sur les conditions matérielles de son périple, sur ses véritables attentes comme sur ses propres limites.

En Afrique, rien n’est simple et tout voyage au long cours peut devenir un véritable casse-tête, un fardeau de complications décourageantes et de coûts cachés. Si dans la mentalité occidentale, le temps c’est de l’argent, en Afrique les deux s’additionnent. Y voyager peut s’avérer onéreux en temps et en argent. Le voyageur doit alors s’interroger sur le bien-fondé de son projet, sur son désir profond, sur ce qui le pousse véritablement à une telle aventure et ne pas sous-estimer les difficultés (sanitaires, logistiques, sécuritaires, culturelles, budgétaires). 

Un périple africain fait immanquablement osciller l’humeur du Wanderer solitaire entre fascination et découragement, attirance et doute, déception et joie profonde. S’y frayer un chemin revient à accepter de vivre sur une véritable montagne russe émotionnelle. L’Afrique, par sa magie bien palpable et le fait qu’elle constitue pour beaucoup d’entre nous « une autre planète » qu’il faut apprendre à comprendre, à explorer ou à apprivoiser, peut décontenancer tout visiteur empressé ou dénué d’une sacrée capacité d’adaptation. 

Ici, plus qu’en tout autre lieu sur la planète, l’humanité des peuples compense les aspects âpres et déroutants du sous-développement. Vivre et progresser dans une forme de chaos où tout avance de guingois, où le laisser-aller oblige à cultiver un art de l’improvisation permanente, de la négociation bon-enfant, de la foi en un destin qui finira bien par régler les problèmes, n’est pas chose facile ou donnée à tout le monde. Il n’existe que trois solutions pour s’adapter : on s’africanise, on vit dans une bulle privilégiée comme le font nombre d’expatriés, ou l’on renonce et remballe ses affaires en allant exercer son wanderlust sous d’autres cieux moins dépaysants. 

Mais la bonne nouvelle, pour celui ou celle qui souhaite véritablement devenir un nomade moderne sur ce continent ancestral, c’est-à-dire expérimenter un voyage déconcertant, courtiser les frontières de l’improbable, vivre des expériences intenses, c’est que l’Afrique est un magnifique terrain de jeu et une chance inouïe. 

Une amie très chère, africaine et entrepreneuse, grande connaisseuse du continent sur lequel je m’avance avec davantage de points d’interrogations que de certitudes, m’a récemment dit la chose suivante :

« Laisse-moi te résumer l’Afrique ! Si ce qui t’intéresse ce sont les gens, leur gentillesse, une certaine forme d’humour, d’hospitalité, leurs qualités humaines, va en Afrique de l’ouest. 

Si tu es attiré par les paysages époustouflants et une connexion puissante avec la nature, nul doute, va en Afrique Australe. Mais si tu cherches un mixte des deux, fonce en Afrique l’Est… ».

Quand j’étais enfant, mon père me disait souvent en blaguant : « Vas voir là-bas si j’y suis ! ».

Il n’aurait pas dû me répéter cela à l’envi, car une telle phrase, même sous le couvert d’un humour de répétition, peut à la longue façonner un tempérament de voyageur impénitent. Sans doute ai-je eu tord aussi de conserver une âme d’enfant, qui me pousse davantage à croire au Père Noël dont je vérifie l’existence tous les jours, plutôt qu’en un dieu hypothétique et inquiétant qui eut un jour la mauvaise idée de faire l’homme à son image ! Voilà sans doute dans l’Histoire, le premier exemple d’une innovation parfaitement ratée. 

Alors, sur une pensée émue pour ce père trop tôt disparu qui prit parfois son fils pour un imbécile, j’ai décidé en 2018 de suivre cette injonction au pied de la lettre et je continue depuis d’aller voir ailleurs s’il y est.

Ce matin, alors que je me perds dans les rares souvenirs qu’il me reste de ma jeunesse, je lève les yeux vers ce ciel dakarois, pudiquement voilé en ce dernier jour du Ramadan et murmure intérieurement :

« Mon père qui êtes aux cieux, je sais désormais que vous n’êtes pas là. Je vous ai cherché partout et ne vous ai trouvé nulle part. Mais je vous adresse tous mes remerciements pour m’avoir guidé, à votre insu, sur le chemin vers moi-même. Et pour tout vous dire, je m’y suis trouvé. Je me suis reconnu dans la jouissance simple du jour qui passe, dans l’enchantement quotidien d’un sourire, dans un geste gratuit de gentillesse pure, dans l’exultation que procure le wanderlust et la joie intense de se sentir si vivant. 

Merci. Merci mille fois de m’avoir incité à aller voir ailleurs ! »

Alors, comme j’y suis, j’y reste ! L’aventure continue et promet d’être à la fois exigeante et fabuleuse.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

6 commentaires sur « Un père de bon conseil »

  1. Magnifique! Tiens bon et l’aventure ne fait que commencer car il y a autant d’Afriques qu’ il y a de pays sur ce continent, chacune avec un code de dépaysement propre.
    Mais je te garantis qu’à la fin de ton périple tu ne regretteras pas d’avoir été voir ailleurs . Amitiés

    Aimé par 1 personne

  2. Très touchant . Appliquer les principes du Tao en Afrique, exercice aisé pour le citoyen du monde que tu es ! Je retrouve l’essence même de cette philosophie dans la plupart de tes textes , bravo Fred pour le parcours ! Tu pratiques alors que je ne fais qu’étudier 😉

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour ces mots qui me touchent à leur tour! qu’est-ce qu’on est tactiles finalement 😉
    Mais dans ce style de vie, cette philosophie du voyage en temps que mode de vie, il faut bien avouer que l’écriture et les cigares sont de précieux amis. Une vie en définitive entre Tao et Tabac 😉 J’essaie vaguement de me situer au milieu de tout cela, traquant les infinies preuves du génie du vivant, de la beauté de la nature qui sont les meilleures écoles, les moins onéreuses, les plus salutaires qui soient pour apprendre à vivre. J’essaie d’éviter au maximum de trop fréquenter mes semblables si prompts à se perdre dans les ornières de leurs existences, à s’en remettre à des dieux, des gourous ou des coaches qui leur proposent commodément un sens au grand chambardement planétaire que l’on est tous amenés à expérimenter…

    J'aime

  4. Merci pour ces mots et ces images qui nous donnent l’occasion de partager ton voyage, même de loin et vautré sur un canapé à l’heure du café,. Je me dis en te lisant que le fait de voyager seul est probablement une bonne idée dans une contrée ou il faut en permanence jongler avec les imprévus. A moins que tu n’arrives à t’engueuler avec toi-même… 😉

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s