Drôles d’oiseaux

Personne, mieux qu’Oscar Wilde, ne nous a enseigné cette chose essentielle pour qui veut faire de l’émerveillement un art de vivre : « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde. »

Au fil de mes voyages, je me suis rendu compte qu’il existe finalement deux manières bien distinctes de poser son regard. Si ces deux méthodes s’excluent l’une l’autre, elles sont magnifiquement complémentaires et permettent de découvrir des choses, des aspects, des nuances bien différentes dans les deux cas.

La première forme de regard est celle que j’appellerai inquisiteur, en ce sens qu’elle est en perpétuel mouvement, c’est le regard actif qui recherche et tente de débusquer la beauté dans le moindre détail. Mobile et curieux par nature, il ne s’arrêtera pas avant d’avoir dénicher un fragment de beau, une attitude élégante, un geste gracieux, une couleur émouvante. C’est par ce regard dynamique que l’observateur parvient parfois à voir de la beauté dans un assemblage surréaliste de détails anodins ou insignifiants, composant ainsi un tableau harmonieux qui nourrit et satisfait sa démarche esthétique. Cette manière de regarder pourrait être celui d’un cameraman, qui investigue et filme la réalité dans l’espoir de révéler le visible magnifié.

Le second regard tient davantage de la contemplation. C’est un regard passif par nature. Il consiste à poser ses yeux sur un coin de paysage, fixement, sans bouger, comme un chasseur à l’affût et de laisser venir la beauté, de lui donner le temps de se manifester, lentement, avec une infinie délicatesse. L’observateur se fond dans le décor et devient lui-même une chose immobile. C’est alors que le génie du vivant, souvent subtil et discret, entre en scène. Dans le même temps, le regard se fait plus précis, plus profond et permet de noter des détails qui échapperaient au cameraman soucieux de productivité. C’est par ce regard contemplatif, presque méditatif, que l’on entre véritablement dans l’essence des choses ou des êtres que l’on observe. Il faut parfois de longues minutes d’inaction pour que la magie opère et que l’invisible se révèle. Tous les photographes le savent, c’est une question de point de vue, d’angle, de concentration.

C’est ainsi que ce matin, dégustant lentement mon café, perché sur la terrasse d’un immeuble situé dans le centre-ville de Dakar que l’on appelle le Plateau, le regard fixe, perdu dans le vide d’un sommeil encore pesant, je fis l’expérience de cette seconde manière de voir. Je ne cherchais rien. Je m’efforçai simplement de ne penser à rien. Il ne se passait pas grand-chose dans ce décor immobile, sur les toits de cette cité qui avait excommunié toute notion de nature. La rumeur atténuée de la ville montait jusqu’à moi. La symphonie des moteurs bruyants se conjuguait avec un marteau piqueur qui jouait les solistes dans le lointain. Les immanquables klaxons trahissaient l’impatience des automobilistes dans ce Dakar congestionné par les embouteillages de l’heure de pointe. 

Je savourais mon privilège, chaque jour renouvelé, de ne plus avoir à participer à ce capharnaüm citadin où s’entremêlent nerveusement des milliers d’hommes et de femmes accaparés, pour la plupart, par leur petit commerce quotidien, si essentiel à leur survie, pour les plus humbles ou à leur rêve de fortune et de gloire pour les plus ambitieux. Le spectacle était sonore. Mes yeux n’ayant pas grand-chose pour se satisfaire, à cette heure encore matinale. J’accrochai donc mon regard à une antenne-râteau qui survivait au milieu d’une prolifération d’antennes-satellite, venues proposer au citoyen un déluge de chaînes de télévision, c’est-à-dire la promesse de divertissement sans fin et d’images dramatiques dont le monde moderne semble se repaître. 

C’est alors que vint se poser sur le rebord de l’immeuble d’en face, juste à l’aplomb de l’antenne, un couple de corbeaux-pie, ces volatiles que l’on trouve dans toute l’Afrique subsaharienne, qui paraissent comme le nom l’indique un subtil croisement entre un gros corbeau et une pie de nos contrées, sans la longue queue et les nuances de bleu. On aurait dit deux croque-morts ayant revêtu leur smoking pour assister aux funérailles d’un roi guettant l’arrivée imminente du cortège. Ils furent rejoints par trois larrons de leur espèces revêtus de leur plus belle livrée. Je les regardai, médusé par leurs attitudes presque familières, sans savoir si cette proximité venait de mon patronyme qui m’assurait une lointaine parenté ou si ces oiseaux de mauvais augure avaient quelque chose d’étrangement humain dans leur attirance pour le morbide.

Ils ignoraient que je les observais, tout accaparés qu’ils étaient à scruter le spectacle qui se jouait quelques étages en contrebas. C’est souvent comme cela dans la vie, on se croit spectateur de la vie des autres, satisfaisant notre propension au voyeurisme, sans se douter que d’autres yeux, souvent invisibles, observent nos faits et gestes, devenant l’objet autant que le sujet du vaste théâtre des faux semblants. 

Qui à cet instant était en train de me reluquer, tandis que je cherchais mes ressemblances avec ces lointains cousins ailés ? C’est sans doute pour répondre à ce jeu de poupées gigognes, d’observateur observé, que les hommes ont un jour inventé les Dieux et sans doute aussi pour cela que la vidéo surveillance a de beau jour devant elle !

Ces cinq volatiles, avec leur comportement de commères, m’éveillaient doucement au monde, aussi efficacement que les gorgées de café tiède qui me coulaient dans le gosier. Je repensais à ces quelques jours passés dans le delta du Sine Saloum, cette région préservée sur la côte ouest du Sénégal. Les souvenirs les plus marquants portaient encore des noms d’oiseau. Je resterai marqué à jamais par cette rencontre avec un Héron Goliath que mon piroguier me montra du doigt en éteignant le moteur et en se laissant dériver au fil de l’eau dans sa direction. Il profitait de la décrue, posé sur une branche de palétuvier, pour observer les environs et ses eaux à perte de vue. On aurait dit un Prince ! Sa beauté invraisemblable lui était conférée par son élégance, sa haute tenue et un plumage joliment cendré, si ce n’était ces nuances de noir et de blanc sur son cou en forme de S. Je ne pourrai jamais oublier cet instant où le temps était suspendu et se transformait en silence, dans ce face-à-face entre un pur spécimen de l’aristocratie aviaire et la plèbe plumitive dont j’étais, en ce lieu désert, l’unique représentant.

Sur le chemin du retour, je me divertis dans le ballet des martins pêcheurs qui planaient sans un mouvement d’aile, puis les repliant soudainement, cou tendu et bec en avant, se laissaient tomber comme des missiles sur un pauvre poisson argenté qui pensait jusque-là que son existence serait longue et durable. J’aurais dû partager plutôt avec cette pauvre ablette ma devise préférée : « Si tu veux faire rigoler Dieu, raconte-lui tes projets ! ». 

Paix à son âme…

Que dire aussi de ces quelques pélicans blancs, croisés au détour d’une mangrove, imposants en tout, avec leur trop long bec, leur envergure d’avion de fret, leurs ailes recroquevillées au repos et leur décollage sur l’eau qui fait penser à un hydravion trop chargé. Mais quel grâce quand ils sont en vol et tournoient, dans un courant ascendant, pour se reposer de cet effort les obligeant à transporter un corps si encombrant. Pas étonnant que la compagnie Air France ait choisi, en son temps, le pélican comme logo pour sa branche cargo. Ces oiseaux immenses, comme l’albatros du poète, sont fait pour naviguer sur des masses d’air et courtiser les nuées. On souffre presque à les voir amerrir, en donnant des grands coups d’ailes pour éviter de s’échouer piteusement dans la lagune.

Quelques heures plus tard, à l’heure où je sirotais un ti punch pour me remettre de toutes ces émotions esthétiques, je profitais de la présence de dizaines de piafs aux couleurs insensées qui trouvaient refuge dans les bougainvilliers tout proches, arborant leurs splendides nuances de rose et justifiant une photo. La beauté animale et la flamboyance végétale avaient conclu une alliance et occupait chaque tableau sur lequel mes yeux se posaient. Je devenais le seul détail dissonant dans ce spectacle enchanteur. A chacun de mes gestes, une volée de couleurs vives s’échappait à tire d’aile des buissons, sans que je perçoive à quel moment ces oiseaux revenaient s’y nicher, comme si les fleurs donnaient sans cesse naissance à des douzaines de volatiles joyeusement bariolés. Le mérite du rhum, lorsque se mêle à une heureuse destinée, est de nous propulser entre rêve et réalité, en plein milieu du carnaval du rio ! 

J’étais passé en quelques jours d’une nuée d’enfants rieurs, piaillant et voletant, à une bande de croque-morts immobiles, aux sombres présages !

Mais je n’étais pas encore au bout de mes peines avec la gente emplumée. Car, de retour dans la capitale sénégalaise, le destin me fit échouer pour quelques jours, dans un Airbnb tenu par un couple de drôles d’oiseaux, Françoise et Bruno, de l’espèce des Chtis qu’un Danny Boon n’aurait pas reniée. Mes hôtes, adorables et spontanées en diable, avaient tout largué en France, six mois à peine après s’être rencontrés et s’étaient envolés pleins de leur amour naissant vers les côtes sénégalaises, dans l’espoir de trouver un nid accueillant et un climat propice à leur nouvelle vie.

Ils avaient diversifié depuis huit ans leurs activités, devenant propriétaires d’une discothèque à succès et, par là même, se convertissant en oiseaux de nuit. Puis, sagement ils avaient aménagé joliment leur lieu de vie pour créer quatre chambres de bon goût qui ne désemplissaient pas, malgré le Covid qui frappa durement le pays durant plus d’un an. 

Créatifs et entreprenants, ils s’étaient réinventés en plein cœur de la crise, en bons samaritains pour subvenir à la détresse de leurs dizaines d’employés fidèles qui étaient devenus, au fil des années, leur famille d’adoption. 

Ils m’invitèrent comme un frère à prendre quelques verres avec eux, profitant de l’aubaine de recevoir un oiseau migrateur. L’échange fut amical et immédiat comme lorsque des entrepreneurs se retrouvent sur la branche d’un arbre et qu’ils évoquent fraternellement leurs vieilles batailles, leur étincelantes victoires et leur chance de participer à l’insondable beauté du monde. Quel que soit le regard, actif ou contemplatif, qu’on lui porte !

Luis Sepulveda, dans son ouvrage intitulé Histoire d’une mouette et du chat qui lui appris à voler, me glisse les mots de la fin, pour conclure cette chronique aérienne sous la forme d’une pensée que tous ces drôles d’oiseau eurent un jour en eux, sans toujours l’exprimer :

« Au bord du vide elle a compris le principe : que seul vole celui qui ose le faire. »

Envol du Héron Goliath

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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