Appelons un chat, un chat

Ce matin, en parcourant les nouvelles, j’apprends que les négociations entre Washington et Téhéran ont connu un « insuccès ». Je relis. Insuccès. On aurait pu écrire échec, fiasco, naufrage, désastre diplomatique. Mais non : insuccès. Doux, feutré, presque réconfortant, comme une pastille contre la toux que l’on suce poliment avant de continuer à tousser.

Je pose mon café et me demande depuis quand nous avons, collectivement, donné notre langue au chat.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Depuis quelques décennies, une grande entreprise de déréalisation lexicale est à l’œuvre, méthodique, discrète, transversale. Elle ne fait pas de bruit. Elle s’insinue dans les communiqués, les rapports, les discours, les formulaires administratifs, les fiches de poste, les bulletins d’information. Et peu à peu, les mots qui disaient les choses sont remplacés par des mots qui les enveloppent, les atténuent, les dissolvent.

Orwell l’avait vu. En 1946, dans un essai resté célèbre, il écrivait que la langue vague produit la pensée vague, et que la pensée vague profite toujours au pouvoir en place. Trois ans plus tard, dans 1984, il inventait la novlangue : le « Newspeak », langue officielle d’Océania, conçue non pas pour faciliter la communication mais pour la rendre impossible. En réduisant le vocabulaire année après année, le régime éliminait les mots qui permettraient de penser des idées subversives. Cette fiction est malheureusement à l’œuvre. 

Orwell imaginait une langue conçue pour empêcher de penser. Nous y sommes. Partout, des mots disparaissent des textes officiels, d’autres deviennent tabous, d’autres encore se simplifient jusqu’à l’indigence. Des gouvernements élus démocratiquement expurgent leurs documents des mots qui dérangent. Nommer, c’est autoriser à penser. Ne plus nommer, c’est commencer à effacer.

Sans le mot « liberté », on ne peut pas penser la liberté. La langue, devient l’instrument de contrôle cognitif de la population.

Ce qu’Orwell n’eût peut-être pas entièrement anticipé, c’est la variante douce, commerciale et bienveillante de ce projet. La novlangue contemporaine ne cherche pas seulement à empêcher la pensée. Elle cherche à anesthésier les émotions morales. À faire en sorte qu’un licenciement ne choque plus, qu’une guerre ne sente plus le sang, qu’une prison ne ressemble plus à une prison. La violence demeure, mais le vocabulaire a été passé à l’adoucissant.

Prenons la prison, puisqu’elle m’a mis sur cette piste ce matin, dans un entrefilet du Monde. J’ai découvert l’existence d’une « contrôleure des lieux de privation de liberté »: quelqu’un qui inspecte des prisons, donc. Qu’elles doivent être jalouses nos contrôleuses aériennes ou celles des impôts et de la SNCF, toutes celles qui n’ont pas le privilège d’accéder à la noblesse grammaticale de la fonction publique. La République avait des contrôleuses ; la technocratie a produit des contrôleures.

Mais la prison elle-même était déjà devenue « établissement pénitentiaire », puis « centre de détention », et nous voilà au « lieu de privation de liberté ». Chaque génération efface le mot d’avant. Le détenu est devenu « personne détenue ». Le mitard, « quartier disciplinaire ». Les expulsions, « mesures d’éloignement ». Les centres où l’on enferme les étrangers en attente d’être renvoyés chez eux s’appellent « centres de rétention administrative », surtout pas des prisons ou des plateformes d’expulsion. La technocratie adore les périphrases : plus la formule est longue, plus elle éloigne le réel. On finira par dire « espace de réorientation citoyenne ». Je suis impatient.

La guerre est le terrain le plus fertile, et le plus ancien. « Dommages collatéraux » pour des civils morts. « Frappes chirurgicales » pour des bombardements. « Neutraliser » pour tuer. « Opération militaire spéciale »: la formule que Poutine a choisie pour baptiser l’invasion de l’Ukraine, avec un aplomb qui forçait presque l’admiration. On ne parle plus de défaites mais de « replis stratégiques », de « reconfigurations du dispositif », d' »objectifs non atteints ». Une guerre perdue devient un « désengagement ». Les Américains ont officiellement inventé les « enhanced interrogation techniques » pour désigner la torture, dans des documents gouvernementaux signés et archivés. Le sommet reste la « solution finale », qui a permis à des bureaucrates de signer des ordres d’extermination sans jamais écrire le mot. Hannah Arendt l’avait montré : le mal moderne parle administratif.

Dans les entreprises, on ne licencie plus : on met en œuvre un « plan de sauvegarde de l’emploi ». On ne ferme plus une usine : on « réorganise l’outil de production ». On ne supprime plus des postes : on « optimise les effectifs ». On ne baisse plus les salaires : on « procède à des ajustements ». Les « synergies » après une fusion signifient invariablement des suppressions de postes. Les start-ups américaines « rightsize ». Même le mot « charges » pour parler des salaires dit quelque chose en creux : l’employé est devenu un poids comptable.

Les ressources humaines méritent un paragraphe à elles seules, ne serait-ce que parce que leur nom est déjà une novlangue : les gens sont devenus des « ressources ». En cas de licenciement, allez donc vous ressourcer chez France Travail, mes amis ! Le « collaborateur » a remplacé l’employé, effaçant toute hiérarchie dans le vocabulaire sans en changer une virgule dans la réalité. Les problèmes sont devenus des « challenges ». Les défauts des « axes d’amélioration ». Les alertes sérieuses des « points de vigilance ». N’importe quel salarié est désormais un « talent ». Il existe des « Chief Happiness Officers » dans des entreprises où les gens s’épuisent. Le burn-out est une « fatigue situationnelle ». La précarité est de la « flexibilité ». La disponibilité permanente de « l’agilité ». Les open spaces sont des « espaces collaboratifs ». Même l’exploitation se présente avec un smiley et un baby-foot.

La pauvreté n’échappe pas à la règle. Le clochard est devenu SDF, puis « personne en situation de rue ». Le pauvre est « en situation de précarité » ou « de vulnérabilité ». Le chômeur est « demandeur d’emploi », puis « personne en transition professionnelle ». Les bidonvilles sont des « habitats informels ». Les zones abandonnées des « quartiers sensibles ». Et ma préférée : l’insécurité est devenue un « sentiment d’insécurité », formule géniale qui transforme un fait objectif en impression subjective. Le réel disparaît dans la psychologie. Le clochard, lui, n’a pas bougé de son trottoir. Il a juste changé quatre fois de nom.

À l’hôpital, gangréné par le manque de personnel, le patient n’a jamais autant mérité ce nom. Et lorsque l’on dit pudiquement « le patient n’a pas répondu aux soins », cela signifie qu’il est bel et bien mort. On ne meurt plus : on « disparaît », on « nous quitte », on est « parti ». Les vieux sont des « seniors ». Les fous souffrent de « troubles du comportement ». Les aveugles sont « malvoyants », parfois « personnes empêchées visuellement ». À force de vouloir ôter toute brutalité des mots, on fabrique une langue de coton ou de papier crépon.

Dans les médias et la politique, les violences sont des « incivilités ». Les émeutes, des « tensions ». Les mensonges, des « éléments de langage ». Un ministre pris la main dans le sac « reconnaît des erreurs de communication ». Personne n’avoue plus avoir menti. Le mot « narratif » est particulièrement révélateur : il suppose que tout n’est qu’histoire racontée, qu’il n’existe plus de faits mais seulement des récits concurrents. C’est ainsi qu’on a pu qualifier l’échec cuisant de ce matin d' »insuccès », sans que personne ne sourcille.

Le mot concret accuse. L’abstraction absout.

Voilà pour le diagnostic. Mais ce qui m’a traversé l’esprit ce matin, en me déconnectant de ce journal, c’est le Chat, qui désigne de nos jours, non plus seulement un félin d’appartement, mais un espace, une technologie et un mode de communication entre les gens. Et l’on parle désormais de Chatbot pour désigner ces robots conversationnels et ces interfaces programmées pour discuter avec nous autres, les humains.

Mais c’est une tout autre sorte de chat qui m’est venue à l’esprit. Un chat beaucoup moins technologique, issu de nos souvenirs d’enfance et du monde des contes. Un chat. Un vrai, avec des bottes.

Vous vous souvenez du Chat Botté ? Un meunier meurt et laisse à ses trois fils ce qu’il possède : le moulin à l’aîné, l’âne au second, et le chat au benjamin. C’est sans doute depuis ce temps-là, que les jeunes aiment bien « chatter ».

Le pauvre garçon se désole : que faire d’un chat ? Mais le matou en question n’est pas n’importe qui. Il réclame une paire de bottes, enfile son chapeau à plume, et part arpenter le royaume avec une assurance que beaucoup de consultants en stratégie lui envieraient aujourd’hui.

Il chasse des lapins, des perdrix, du gibier varié, et les offre au roi au nom d’un mystérieux « Marquis de Carabas », son maître qui n’est autre que le fils du meunier, sans le sou et sans titre. Il convainc les paysans de dire au roi que ces terres lui appartiennent. Il piège un ogre capable de se transformer en n’importe quel animal, le convainc de devenir une souris, et le croque. Le château de l’ogre revient au Marquis. Le Marquis épouse la princesse. Et le Chat Botté n’eut plus jamais besoin de courir après les souris, sinon pour s’amuser.

C’est Perrault, 1697. Une histoire de marketing, de personal branding et de storytelling avant l’heure. Le chat connaissait déjà tout ça.

Maintenant, voilà ce que donnerait ce conte si on le réécrivait aujourd’hui, en langue de notre temps :

« Un opérateur de transformation céréalière en situation de cessation définitive d’activité transmit à ses trois ayants droit l’intégralité de son patrimoine matériel : une unité de production hydraulique à usage céréalier, un équidé de charge à faible valeur marchande, et un félidé domestique non certifié.

Le descendant en ligne directe, se trouvant en situation de vulnérabilité patrimoniale avérée, exprima ses réserves quant aux perspectives de valorisation de cet actif vivant. Le félidé, faisant preuve d’une proactivité remarquable, sollicita la mise à disposition d’une paire de dispositifs de protection podologique, afin de déployer une stratégie de valorisation identitaire au bénéfice de l’ensemble des parties prenantes.

Il procéda à plusieurs opérations de captation de ressources fauniques sauvages, qu’il présenta au représentant institutionnel de l’autorité souveraine héréditaire comme émanant d’un détenteur de patrimoine foncier de haut standing, le Marquis de Carabas, dont il assurait la gestion de réputation et le rayonnement territorial.

L’individu aux capacités métamorphiques inhabituelles, gestionnaire du site précédemment occupé, fut invité à procéder à une démonstration de ses compétences en matière de reconfiguration morphologique. Après s’être repositionné en mammifère de taille réduite présentant une vulnérabilité situationnelle critique, il fut neutralisé par le félidé dans le cadre d’une action de sécurisation du périmètre.

Le descendant du meunier, désormais repositionné en tant que Marquis de Carabas, conclut une alliance stratégique avec la famille royale via un protocole d’union institutionnelle. Le félidé, dont la trajectoire professionnelle témoigne d’une disruption assumée et d’un impact systémique avéré, n’eut plus à se préoccuper de la problématique des nuisibles, que dans une optique récréative et de bien-être personnel. »

Le Chat Botté est mort. Vive le Félidé Domestique en Situation de Port de Hautes Chaussures.

On pourrait s’en tenir là, sourire aux lèvres, si tout cela n’était pas si sérieux. Car il y a aujourd’hui une intelligence artificielle si célèbre qu’elle a donné son prénom à toute une révolution technologique. Son nom complet, lu en français, mot à mot ? Chat, G, P, T. 

Pinocchio, nous avait habitués à Gepeto. Il faut désormais adopter Le Chat Gépété. Devenue en un temps record l’une des entités artificielles les plus influentes de notre époque, elle diffuse, avec une bonne conscience apparente, ses messages de paix.

Alors, pour rester dans le vent – selon l’expression consacrée – en cette époque où tout le monde donne sa langue au Chat, en confiant ses questions et ses affres existentielles à une machine, au risque de finir par avoir un chat dans la gorge, ne serait-il pas temps d’arrêter de jouer au chat avec notre souris, et de comprendre enfin que quand les mots s’amenuisent, que le langage disparaît, toute pensée meurt, et ainsi avance la nuit, où tous les chats sont gris.

Et pour illustrer cette chronique et vous faire découvrir le travail remarquable de Jan Banning intitulé Bureaucratics

Le photographe le plus célèbre associé à ce thème est le Néerlandais Jan Banning. À travers son projet documentaire d’envergure internationale Bureaucratics, il a immortalisé les rouages de l’administration publique. 

Il a réalisé une étude comparative fascinante sur la culture administrative à travers le monde :

  • Démarche : Saisir les fonctionnaires directement derrière leur bureau, souvent de manière impromptue (sans les prévenir) pour capturer l’authenticité de leur environnement et l’accueil réservé. 
  • Diversité : Huit pays visités (France, Bolivie, Chine, Inde, Libéria, Russie, États-Unis et Yémen).
  • Constats visuels : Mettre en lumière les inégalités économiques et les contrastes culturels (de la bureaucratie soviétique austère au confort administratif occidental). 

Ce travail a fait l’objet d’un livre de référence et d’expositions à l’international. Vous pouvez explorer l’ensemble de son travail et les détails de ce projet directement sur le site officiel Jan Banning ou lire les critiques de son travail sur L’Oeil de la Photographie

Son site Web: https://janbanning.com/2022/07/01/bureaucratics/

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