Le contrat de confiance

Comme je l’avais prévu, je suis retourné quelques jours plus tard dans la Médina de Dakar, avec la ferme intention de prendre le pouls véritable de la plus grande cité du Sénégal, de me fondre dans sa population avec respect et discrétion, de croquer en images et en mots ce qui deviendra pour moi de mémorables souvenirs de vie. 

Et comme je l’espérais, c’est toute la vie sénégalaise qui se joua sous mes yeux complices. Les femmes avaient revêtu leur boubou le plus élégant, brodés de mille teintes gaies et éclatantes, donnant à ce bout d’Afrique une impression de fête que l’on ne retrouve plus dans nos villes occidentales où les couleurs semblent proscrites et où les dress codes, comme les visages, font grise mine. Les hommes, plus sobres dans leur allure mais tout aussi élégants, avaient revêtu leur plus bel atour, cette tunique intégralement blanche ou discrètement brodée au col et aux manches, couvrant un pantalon léger, que l’on appelle l’Anango.

Au Sénégal, 94% de la population est musulmane, 5% est catholique et 1% inclut des religions traditionnelles qu’on pourrait résumer comme animistes. L’athéisme n’existe pas ou est affaire d’expatrié.

C’est dire si j’étais dans la Mecque de la cité en ce jour si spécial du Ramadan. 

Il est désormais d’usage, que l’on soit musulman célébrant le vendredi, jour de prière, ou fervent catholique, de revêtir ses habits traditionnels. Chaque vendredi, du moins au Sénégal, l’Afrique redevient l’Afrique ! Quand les catholiques occidentaux s’endimanchent, en fin de semaine, pour se rendre à l’église, les sénégalais, sous l’impulsion majoritaire des musulmans, « se vendredifient ». 

Mais si les premiers ont souvent un air engoncé dans leurs habits du dimanche, les seconds restent naturels et parfaitement à l’aise dans ce défilé d’étoffes colorées et chatoyantes. Pour les africains, le vêtement est une affaire de mode, pas d’étiquette. Le résultat est d’autant plus irréel lorsque l’on se balade dans ces quartiers populaires où les gens connaissent une grande précarité et auraient toutes les raisons de négliger leur apparence. 

Quand on parvient à se fondre dans le décor, on s’aperçoit bien vite que deux mondes cohabitent et se complètent dans la Médina, plus que dans d’autres quartiers de la ville. 

Il y a une part de la population, sans doute minoritaire, qui est debout. Elle se compose des piétons, des badauds et des chalands qui passent, cherchent, marchent dans une direction qu’eux seuls connaissent. Ils défilent sous les yeux de l’observateur attentif. Certains semblent perdus dans leurs pensées, insensibles au monde extérieur comme le sont souvent les passants qui se contentent de passer. D’autres semblent empressés, en quête de quelques choses ou en retard sur leur projet. Il faut bien dire qu’en Afrique, ceux-là, les pressés sont minoritaires. Il y a aussi les nomades par profession, la grande et fourmillante corporation des livreurs. Eux font métier du mouvement. Ils trimballent une quantité inouïe de marchandises, sur la tête, à bout de bras ou sur de petites charrettes, pour que l’économie continue, que le commerce se fasse, que la ville s’irrigue. Mais la grande majorité des gens se promène tout simplement. Ils emmènent leurs soucis ou leur rêverie vers un autre coin de rue, marchant pour occuper le temps ou par une obligation qui restera mystérieuse et disparaitra avec eux.

L’autre partie, visiblement plus importante, est assise. Ici, on vit assis, sur un bout de banc délabré, une chaise en plastique ou le plus souvent à même le sol. Le sentiment premier qui saisit le témoin scrupuleux de ces scènes de vie, c’est que l’activité principale du peuple des assis, c’est l’attente. Ici, l’attente est palpable et se ressent. On attend le client, l’heure de la prière, la rupture du jeûne, la fin de la journée, ou bien qu’un ami passe et qu’il nous fasse la grâce de s’assoir pour nous tenir compagnie et nous donner des nouvelles…

Sur un continent où l’oralité est un art de vivre autant qu’un moyen de communication, s’assoir est coutumier autant que nécessaire, car cela prend du temps de palabrer et en Afrique on a le sens de la conversation, cette discipline qui exige du temps et de la patience. 

Qu’elles sont passées vite ces deux heures passées à me balader dans ce dédale de rues grouillantes de vie, à m’assoir également durant de longues minutes sur quelques marches poussiéreuses, pour regarder et prendre des notes, pour capturer mes sensations. Je me suis senti immensément vivant grâce à cet exercice où tous mes sens entraient en action, car l’essentiel de ce que je vivais m’étais étranger et singulier. Je suis reparti avec un kaléidoscope de scènes de vie, d’images, d’odeurs et de sons qui resteront gravés, je l’espère, longtemps au fond de ma mémoire.

Comment oublier ces hordes d’enfants qui jouent sur les trottoirs, parfois en guenille, tapant dans un ballon complètement dégonflé, sans doute crevé depuis des lustres, mais avec des sourires et une flamme au fond des yeux qui me font penser à un Mbappé de 2018… ?

Comment oublier tout se linge qui orne les balcons, ces milliers de tissus de couleurs que des femmes lavent dans les arrière-cours et qu’il faut bien étendre ? Alors, quand on n’a pas de balcon, on tend des cordes dans la rue, parfois entre deux arbres, sur la longueur de deux ou trois maisons et on se les partage. Le séchage se fait à la vue de tous, au vent et sous un soleil de plomb et un air empli de gaz d’échappement. Ici, on ne lave pas son linge en famille comme chez nous, c’est une affaire de bon voisinage…

Comment oublier les troupeaux de chèvres, elles aussi assises, réunies sur quelques mètres carrés de trottoir, qui sont des destinées à être mangées lors de la fête de Tabaskie, célébration sacrée pour tout musulman qui a lieu deux mois après la fin du Ramadan ? Bien que je les trouve attendrissantes, je me garde bien de jouer à Monsieur Seguin et de leur expliquer quel sera leur funeste destin.

Tout au long des kilomètres de trottoir que je parcours en tous sens, s’égrènent des dizaines de métiers. Les commerçants et les artisans se partagent à part égale la chaussée. Les premiers attendent et s’ennuient devant leur échoppe rudimentaire et jettent un regard blasé et impuissant aux vendeurs ambulants, innombrables et inventifs qui se bricolent des étals mobiles pour trimballer leur pacotille. Deux mondes s’affrontent ici. Le commerçant qui prie Allah et espère placidement le chaland, et les vendeurs opportunistes, vifs et brailleurs, qui partent à la recherche de la bonne affaire en sollicitant chaque passant. Ils trimballent tout ce qui peut s’acheter : des citrons verts, des coques de smartphone, des graines, des cartes prépayées de téléphonie, des bracelets de perles et autres breloques pour la gente féminine, des étoffes traditionnelles et des câbles ou chargeurs de téléphone portable. Bref, tout un bric-à-brac de tradition et de modernité à bout de bras…

Les artisans, quant à eux besognent et ne chôment guère. Je m’arrête souvent, observe, affiche un sourire que me fait office de passeport pour engager poliment la conversation en posant une foule de questions sur leur activité. C’est ainsi que je me suis formé, sur un bout de goudron ensablé, en menuiserie, en ferronnerie, en soudure métallique, en cordonnerie en général et en fabrication de sandales pour femmes en particulier, en couture et façonnage de vêtements, en distribution de charbon de chauffe et enfin, plus important pour moi qui envisage de parcourir des milliers de kilomètres en 4X4, en mécanique. 

Comment oublier cette conversation sympathique avec Youssouf, un artisan tapissier qui se tenait debout (la marque du dominant, donc du patron!) au beau milieu d’une montagne de fauteuils entassés et de canapés à réfectionner, tandis que ces deux jeunes apprentis étaient assis et courbés à la tâche, en train de clouter un revêtement sur la structure d’une assise… J’ai engagé la conversation en lui demandant les raisons d’une inscription, qui ressemblait à un résultat sportif, écrite sur la porte métallique de son échoppe: 

« Match Aller – Tapissier 2 / Tailleur 0

Match Retour – Tapissier 7 / Tailleur 1 » 

Il m’expliqua qu’ils organisent régulièrement des matchs de football réunissant les deux corporations qui se partagent ce bout de rue. Ils sont les tapissiers et de l’autre côté, vivent et travaillent les tailleurs. On se croirait dans un Don Camillo…

Nous avons plaisanté. C’était facile parce qu’ils étaient les grands gagnants et qu’ils ne cachaient pas leur fierté de tailler quelques costards à leur compétiteurs peu doués lorsqu’il s’agit de pousser le ballon rond au fond d’une cage ! Finalement, le football est la seule religion œcuménique qui fasse que les gens ne cherchent plus un sens mais un but à l’existence !

Enfin, comment oublier Makhou, bobineur de son état, dont la boutique m’a interloqué et forcé à m’arrêter. Makhou, souriant et affable, est réparateur de Tout. Des centaines de fils et rallonges électriques, de prises, adaptateurs et bouts de câbles pendent aux murs de sa boutique encombrée de dizaines d’appareils électroménagers. Expert en rafistolage, redémarrage, changement de pièces et remise en marche, Makhou se fait fort de tout réparer. 

Nous avons parlé un long moment et plaisanté de ces occidentaux qui jettent tout dès que ça ne fonctionne plus et qui rêvent d’acheter la nouveauté vantée par la publicité. En Afrique, où l’on a peu de moyen, royaume de la débrouille, on n’a pas le choix. Alors, il faut des artisans bricoleurs et ingénieux pour démonter, tester, comprendre les pannes et inventer parfois, faute de pièces de rechange, une solution pour que ça fonctionne à nouveau. Je lui explique que c’est une tendance forte en Europe, souvent incarnée par des associations ou des bricoleurs du dimanche, qui se mettent à réparer plutôt qu’à jeter. Il manie le fer à souder et le tournevis avec la dextérité d’un poète inspiré qui trouverait que cela ne rime à rien de ne pas s’échiner à faire tenir une idée dans les douze pieds d’un alexandrin. La difficulté le galvanise. Impossible n’est pas Makhou… 

Je ne peux m’empêcher de lui parler de l’obsolescence programmée, ce concept inventé par les industriels pour que les appareils vieillissent plus vite et tombent en panne. Je vois se dessiner un éclatant sourire sur son visage sympathique. Il doit se dire qu’avec ce foutu concept, il a de beau jour devant lui avec son tournevis et son fer à souder… Je lui parlerai une autre fois du « Contrat de confiance » …

Je repars avec une joie au cœur, après avoir fait un joli portrait de lui, tout sourire avec sa fierté professionnelle en bandoulière. Moi qui cite si souvent Christian Bobin, qui me suis délesté de tout bien matériel, je ne peux m’empêcher de penser que le poète a ici sa juste place, dans ce monde si créatif où s’épanouissent les Bobineurs !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

6 commentaires sur « Le contrat de confiance »

  1. Je me sens replongé dans mon expérience du Dakar d’il y a 20 ans. Magiques, les sénégalais sont adorables et bien plus habiles à la récup que nous. Hâte de lire la suite!

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