L’Enfer du décor

Mais qu’est-ce que je suis venu faire à Cabo Pulmo?…     

La Basse Californie s’étend de la ville de Tijuana, située à la frontière du Mexique et des États-Unis jusqu’à la ville de Cabo San Lucas, à 1600 km plus au sud. C’est une langue de terre plus longue et plus étroite que l’Italie. Comme son opulente grande sœur américaine dont elle est le prolongement et une sorte de copie version mexicaine, la « Baja California » se distingue du reste du Mexique. Les gringos y sont ici chez eux et la ville de Cabos San Lucas grouille d’américains en goguette, ce qui lui retire tout intérêt à mes yeux.      

Atterrissant à La Paz, la capitale de l’État, je débarque dans un four à chaleur tournante de 37 degrés centigrade, très efficace pour la cuisson à basse température du gigot touristique, qui vous saisit en haut de la passerelle de l’avion et vous fait comprendre que sans air conditionné, point de salut et qu’il va être difficile de vivre… con el alma en Paz !  Comme quoi, parfois, il vaut mieux avoir l’air con.   

Je passe quelques jours d’acclimatation dans cette ville, pour mieux comprendre le sort peu enviable d’un poulet dans une rôtisserie de quartier.     
Enfin! Ici le soleil, résolument chez lui, ne fait pas de quartier et fait de toute balade une piste au trésor: on y traque le moindre soupçon d’ombre sur les trottoirs incandescents ou le plus infime brin d’air dans lequel inhaler un peu d’oxygène qui ne sortirait pas d’un sèche-cheveux!


Cette ville étouffante et sans grand intérêt est trop américaine pour moi qui recherche davantage d’authenticité. Le quadrillage des rues, les stops à chaque carrefours, la prédominance des énormes 4×4 V12 et autres pick-up de 5 litres de cylindrée qui dénonce l’absence de toute conscience écologique, les énormes camions frightliners rutilants, avec leur gueule de dévoreurs d’asphalte, leurs remorques interminables et leur nuage de fumée noire crachée à chaque changement de rapport, la mal bouffe qui semble être devenue la norme, les litres de soda ingurgités par une jeunesse qui n’attend pas l’âge adulte pour devenir obèse, sans parler de la possibilité de payer en dollars américain dans le moindre commerce, monnaie verte préféré au pesos mexicain haut en couleur et en variations, tout cela transforme la Baja California en une sorte de 52ème état des États-Unis d’Amérique.      

Je pars donc vers le sud, sans demander mon reste, en espérant me réfugier sur des plages immenses et vides pour retrouver au cœur de la solitude qui m’est chère, paradoxalement, un peu d’humanité. Deux jours à errer entre le village de Todos Los Santos et une bourgade nommée El Pescadero me redonneront du baume au cœur. Je me dis que sur ces rivages où les surfeurs sont légions, le pauvre pêcheur que je suis, à la recherche d’une planche de salut, ne dénotera guère au milieu de tous ces saints!        
De plus, la jolie cabane que j’occupe et la rencontre de Juan-Carlos et Diane, beau couple franco-mexicain, venus accrocher leur rêve hôtelier et leur amour palpable sur ce bout de désert s’échouant sur la côte pacifique, m’ont efficacement requinqué de mes heures de perdition à La Paz. Leur petit havre de paix baptisé le « Samesamebutdifferent » dispose du wifi, bien qu’un peu capricieux mais essentiel pour quiconque occuperait ses journées à écrire. D’ailleurs, la clé d’accès est pleine de sens et de promesse: #HagoLoQueMeGusta (Je Fais ce qui me plaît). Nul doute, nous sommes parfaitement en phase.     

Je renonce ensuite à aller découvrir l’extrême sud du territoire et sa colonie surnuméraire d’américains au rire gras et aux exclamations tonitruantes, préférant la quête vertueuse de silence aux étonnements bruyants de la famille Marvel avec son chapelet de « Great !», « Wow !» et « Marvelous ! ».

Je viens de passer deux jours à me vouer à tous les Saints, je peux donc laisser « Oh! My God! » aux touristes nord-américains… J’espère qu’ils m’en sauront gré.        

La prochaine étape sera donc le parc national de Cabo Pulmo dont on m’a vanté la beauté des plages, les fonds marins si vivants que les activités de plongées sous-marines semblent être le nec plus ultra de cette péninsule bassement Californienne.     
L’accès le plus intéressant à ce lieu désert et préservé se fait par le sud, en empruntant 77 km de piste de sable blanc qui serpente le long de la mer. Je croise peu de voitures dans cette fournaise poussiéreuse où le blanc tranche furieusement avec les variations de bleus du Golfe de Californie.     

Le bourg de Cabo Pulmo tient plus du lieu-dit ensablé sur le bord d’une immense plage dont les trésors sont invisibles aux regards, nécessitant un masque, un tuba et des palmes pour aller dénicher ses charmes colorés. Un ensemble de baraquements et d’hôtels de seconde zone, des maisons plutôt décrépies, une dizaine « d’agences » qui se battent en duels pour vendre à prix d’or des tours de snorkling ou de plongée avec bouteilles aux quelques touristes américains en perdition. Tandis que de rares collaborateurs vantent les qualités de leurs formules et la nécessité de dépenser quelques dizaines de dollars dans une excursion dûment organisée, leurs patrons éclusent les bières locales au café du coin, en se plaignant de la fréquentation en baisse cette saison. Ce n’est pas parce que le petit personnel s’adonne à une guerre commerciale de façade que les chefs ne se concertent pas, dans une conférence au sommet, pour s’entendre sur la meilleure manière de plumer le gringo bon enfant et de le délester de son surplus de billets verts en lui vendant des rêves turquoises!
170 $ le tour de bateau pour aller plonger dans les fonds marins avec un guide estampillé et 90$ pour barboter avec un masque et des palmes au milieu de poissons blasés par le tourisme de masse, très peu pour moi. De tels tarifs expliquent sans doute une baisse de la fréquentation…

Flairant l’arnaque à plein nez, je promets d’y réfléchir devant quelques verres que j’enchaîne sur la terrasse du restaurant de la plage, en laissant mon regard et mes pensées se perdre dans un ciel incendié.


Il faudra bien plusieurs margaritas pour atténuer, avec un certain recul et une salutaire dose d’humour, cette impression tenace d’avoir échouer dans une souricière poussiéreuse et faire taire cette question qui commence à me tarauder: mais qu’est-ce que je fous là?


La cabane que j’ai louée via Booking est à un prix scandaleux au regard de mon expérience passée et de ce que je trouve d’habitude. A Cabo Pulmo, tout est complet, cher et désolant. Ici, on plume le pigeon même la nuit. Surtout la nuit, d’ailleurs!    
Je débarque donc dans une pauvre « cabina » préfabriquée, précédé par une triste terrasse équipée d’une table de camping, de deux chaises en plastiques grisâtres et sales et d’un hamac poisseux qui n’a jamais dû être lavé depuis sa suspension. Le propriétaire des trois sommaires cabanes, bien plus décevantes que sur les photos du site, ne se pointera jamais. Les clés étant sur la porte, je n’ai qu’à faire comme chez moi. Je suis visiblement le seul client. Les deux autres cabanes n’ayant vraisemblablement pas trouvé preneur ou d’autres gogos capables de payer 50$ pour une chambre cauchemardesque. J’entre dans la cabane qui s’avère un sauna. Le lavabo laisse couler un mince filet d’eau qui ne dépasse guère le débit des larmes que j’ai envie de verser, pourtant si peu enclin à m’apitoyer sur mon sort. Un ventilateur hors d’âge brassera toute la nuit un air chaud et irrespirable. Il est recouvert d’une couche de poussière orange, preuve qu’aucune éponge n’est venue le déranger depuis longtemps. Je reçois un message du propriétaire qui veut savoir si je suis bien arriver. Sa question me fait sourire et est à l’image du contexte : « Por dónde andas ? » (Qui peut se traduire par « où est-ce que tu traines ? »). Ironique sollicitude d’un type sans vergogne ou totalement inconscient de la nullité de son lieu, j’hésite à répondre, en me disant qu’il s’inquiète en effet de savoir si la poule aux œufs… dort!      

Je passe sur les tringles à peine fixées par une seule vis pas serrée. Le rideau qui tombe carrément par terre dès que je le tire. Les draps en Tergal, inconfortables et pleins d’électricité statique. La température épouvantable du lit irradiant la chaleur de la journée. Le corps en sueur que la proximité extrême du ventilateur ne parvient même pas à sécher. L’absence évidemment de table et de lampe de chevet. La lumière directe et blafarde diffusée par l’unique ampoule au plafond donnant toute sa lumière à l’adjectif « glauque »! Fifty bucks pour ça?!… Un cauchemar éveillé, la garantie d’une bonne insomnie. Cela rend encore plus onéreux les quelques heures de sommeil. Pourtant j’aurais dû le savoir en arrivant… Sur la porte était gravée, dans une plaque de bois, l’effigie d’un requin sous laquelle était écrit « Bienvenido »! Il n’y avait donc pas tromperie sur la marchandise.

 
Sur les coups de 5 heures du matin, je décide d’envoyer un message au propriétaire qui doit dormir à poings fermés, de ce sommeil serein et assuré qu’ont les usuriers. Je prétexte une urgence familiale qui m’oblige à changer mes plans et à annuler la seconde nuit que j’avais imprudemment réservée, en espérant qu’il n’active pas les 86$ de frais d’annulation auquel il a droit, après vérification sur le site de booking. Le piège est parfait et l’arnaque à grosse ficelle mais il faut impérativement que je me sauve de cette situation scandaleuse.   
Je laisse donc au petit matin, au restaurant le plus proche et à son attention, l’équivalent en pesos mexicains des 50$ que m’a coûté cette nuit de Palace et je prends mes jambes à mon cou.


Sur les conseils de quelqu’un qui m’avait parlé de la plage d’Arbolito, je décide avant de reprendre la route et de fuir ces heures cauchemardesques à Cabo Pulmo, d’aller y traîner mes tongs et de voir si elle est aussi charmante que les dires.    
Je tombe effectivement sur une plage assez mignonne et dépeuplée. Je m’acquitte de quelques pesos en guise de droit d’entrée sur ce lieu d’accès privé où quelques jeunes sous-payés sont chargés de l’entretien de la plage et du gardiennage du parking. Je loue pour 150 pesos (7,50€) le matériel nécessaire pour faire de la plongée avec masque et tuba.     

La petite plage est bordée de fonds rocailleux qu’on me conseille d’aller explorer. Je m’éloigne donc de la plage, de quelques centaines de mètres, sur la droite et me retrouve soudain dans un aquarium géant, seul mammifère flottant dans ce monde aquatique, des centaines de poissons multicolores autour de moi, d’une variété impressionnante, parfaitement indifférents à ma présence et visiblement désintéressés puisque pas un, durant les deux heures que j’ai passées en leur fabuleuse compagnie, n’a essayé de me soutirer le moindre dollar de compensation!    

Après avoir rendu tout mon matériel, je décide d’aller crapahuter dans les rochers sur la gauche de la plage. Après quelques difficultés franchies avec une adresse et un goût du risque dont je m’ignorais capable, je me retrouve sur une immense baie de cinq kilomètres de sable blanc, succession de plages idylliques, véritable décor de carte postale entre l’orée du désert et l’écume des vagues de Californie. Je n’en reviens pas. J’ai le privilège de marcher durant deux heures, de me baigner et de m’émerveiller de cette chance que je partage avec cinq pélicans à l’allure de notaire, qui en ont visiblement vu d’autres et me contemplent d’un air consterné!   

Décidément, encore un exemple qui me démontre ce que je vis depuis des mois, la générosité de la nature, son génie à porter de main qu’il suffit de cueillir souvent d’un simple regard et qui se dissimule souvent derrière le cupide paravent et l’obsession consumériste que dresse l’espèce humaine!


Sartre avait raison, lui qui connaissait bien Cabo Pulmo. Ici comme ailleurs, le purgatoire, il n’y a pas à s’en faire, c’est les autres!      

Je quitte Cabo Pulmo après cet aller-retour riche d’enseignement entre l’enfer humain, en sa déclinaison touristique, et le paradis terrestre qui s’offre sans retenue dès lors que l’on fait preuve d’un peu de résilience et d’intrépidité!  

Sur la route du retour, une phrase lue il y a longtemps remonte à la surface et me paraît bien à propos. Elle fut écrite par un immense poète, Joël Bousquet:   

« Ce siècle est foutu s’il n’est pas fait contrepoids à sa nuit immense par l’assurance de quelques individus qui tiennent de leur volonté ou de leur vie le privilège de voir et d’éclairer… Je ferai ce que je pourrai pour lui, mais je le crois foutu. Jamais il ne comprendra que l’homme est au cœur, ou rien. C’est-à-dire: courage, amour. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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