Le meneur de lune

Il y a parfois des phrases que l’on découvre dans la flamboyance de la jeunesse et que l’on prend immédiatement pour des vérités définitives. On ne le sait pas encore mais elles vont nous accompagner toute notre vie, comme un viatique que l’on conservera précieusement dans le seul coffre-fort dont on dispose : le cœur.

On trimballera longtemps ces phrases sur le chemin sinueux de notre existence, sans en faire usage, sans même se rappeler qu’elles sont là, bien au chaud, au milieu des amulettes, des attrapes-rêves, de notre bonne étoile ou autre colifichet à qui l’on assigne la lourde tâche de nous protéger. Il faudra parfois des décennies pour les comprendre vraiment, et plus d’années encore pour éprouver leur vérité dans sa chair, transformant la ribambelle de mots en émotions palpables et bouleversantes. 

C’est précisément à l’âge de vingt ans que l’une d’elles m’est apparue et nous avons tacitement décidé de ne plus jamais nous quitter, rêvant pour ma part qu’elle déploie un jour toutes ses ailes, au-delà de l’ombre des mots sur le papier, afin de devenir réalité. 

Je vivais en banlieue, à une vingtaine de kilomètres de Paris, au milieu de forêts domaniales et de champs traversés, non sans un certain dédain, par la route nationale 7, fleuve d’asphalte bouillonnant chaque fin de semaine ou aux période de vacances, qui charriait vers l’Est de la France les flots de parisiens bien décidés à dégourdir les jantes de leurs automobiles payées à crédit.

Je venais d’entamer des études à Paris, intégrant une classe préparatoire aux grandes écoles, qui me laissèrent, en définitive, peu de loisirs et de temps pour découvrir autre chose que l’avenue Trudaine, située dans le neuvième arrondissement de la capitale. 

Un samedi, je décidai d’enfourcher mon vespa qui allait m’accompagner durant quinze ans dans tous mes rêves de liberté, pour aller me perdre dans cette ville qui m’attirait comme la promesse d’un voyage duquel on sait déjà que l’on en reviendra pas indemne. Je me laissai guider par le hasard, le seul GPS dont nous disposions à l’époque. 

Grisé par cette après-midi de liberté, d’heures buissonnières volées sur un programme de révisions, de vent sur le visage et de grand beau temps, je suivi la Seine rive gauche et bifurquai au bout d’un moment qui me parut trop rectiligne. C’est ainsi que je découvris Saint Germain-des-Près, le quartier latin, Saint-Sulpice. Première expédition d’un jeune banlieusard en terre étrangère, premier fragment d’un monde que je ne connaissais pas mais dont j’allais vite faire le tour. 

Non loin du jardin du Luxembourg, je découvris une superbe librairie qui était spécialisée en livres rares et anciens. Elle était installée depuis 1973 dans une ancienne boucherie, classée aux monuments historiques, située au 62 rue de Vaugirard. Elle affichait sur sa devanture Belle Époque, un nom qui était un appel au voyage, une entrée dans l’univers poétique qui m’habitait depuis toujours : Le Pont traversé, inspiré d’une nouvelle de Jean Paulhan. 

Quel destin magnifique pour une boucherie que de se réincarner en une librairie d’éditions rares. Après tant d’années passés à débiter de la viande pour satisfaire des appétits carnassiers, quelle belle reconversion que d’offrir des nourritures intellectuelles pour faire croitre l’esprit. J’entrai donc dans ce temple des belles lettres avec, du haut de mes vingt ans banlieusards, la même timidité qu’un pauvre qui pousse la porte tournante d’un palace, habité par ce subtil mélange de fascination et d’envie de fuir. 

Ici, plus de tendron de bœuf, de gigot d’agneau ou d’escalope de veau mais désormais une épaule de Prévert, un entrefilet de Zola ou une aile de Saint-Exupéry. Je sentis d’emblée que j’allais faire provision de protéines spirituelles et littéraires dans un monde qui s’abandonnait déjà amplement aux excès de glucides du divertissement télévisuel…

Ainsi, pénétrai-je dans un bric-à-brac où les livres semblaient ici chez eux, gardant jalousement le secret de leur classement, grimpant du sol au plafond, se côtoyant sans préjugé, s’empilant allègrement, se mêlant dans une tacite connivence, loin des librairies modernes et mercantiles des grands boulevards où l’on se repèrent par ordre alphabétique ou maisons d’édition, et où tout nous mène vers la caisse enregistreuse en n’oubliant pas de passer par les têtes de gondole… 

Au Pont traversé, les livres vous appelaient ou vous tombaient dessus. 

J’ignorai, à cet instant, que je n’étais pas entré par hasard dans cette librairie que je prenais pour un antiquaire de livres abandonnés à leur sort et à une vie d’étagère. J’avais rendez-vous avec un poète qui allait changer ma vie, à son corps défendant!

Après avoir erré quelques minutes entre les incompréhensibles rayons de la librairie, je m’adressai à un vieux monsieur qui était perché sur une échelle coulissante, occupé à rajouter du désordre dans l’apparent rangement afin de créer un joyeux chaos littéraire qui ressemblerait, en définitive, à l’existence humaine.

Je lui confiai que j’adorais la poésie mais que je n’y connaissais pas grand-chose en dehors des quelques poèmes que nous imposaient les manuels scolaires. Je lui demandai, je m’en souviens comme si c’était hier, de me recommander un ouvrage fort, qu’il considérait comme incontournable pour quelqu’un de mon âge. Il réfléchit cinq secondes, hésita, déplaça son échelle, remonta dessus et alla m’extraire un livre perdu au milieu du capharnaüm dont il semblait l’unique instigateur. Il me le tendit, sans un mot, avec un léger sourire accroché au regard. C’était un vieux livre, à la couverture jaunie protégée par un emballage de papier-calque. Son titre se détachait en lettres bleues et noires et résonnait comme un passeport pour le jeune idéaliste que j’étais : Le meneur de lune. Son auteur, Joë Bousquet. 

C’était mon premier vrai livre et sans doute le plus ancien que j’ai jamais possédé après cinquante-quatre de vie. 

J’ignorais, en sortant de cette vénérable librairie du sixième arrondissement de Paris, que je venais de m’offrir un inestimable cadeau, de rencontrer un poète qui allait devenir un ami, bien qu’il décéda une quinzaine d’années avant ma naissance, et qu’une phrase m’attendait, dissimulée dans un buisson de mot denses et lumineux, mais vraisemblablement écrite pour moi.

C’est donc ainsi que je fis la connaissance de Joë Bousquet, un écrivain et poète né dans la lumière crépusculaire d’un XIXème siècle s’éteignant, gravement blessé à la colonne vertébrale, en mai 1918 par une balle allemande qui le laissera handicapé à vie et le condamnera à demeurer alité jusqu’à sa mort, dans sa maison de Carcassonne, enfermé dans une chambre aux volets constamment fermés. 

La justesse prophétique de sa poésie, la beauté de son style, la force de ses images gambadant bien au-delà de la limite de son infirmité, d’un corps corseté par la douleur et soulagé par une consommation permanente d’opium, lui feront atteindre une lucidité pleine de sagesse. 

« Ma blessure existait avant moi. Je suis né pour l’incarner. » écrira-t-il!

Son talent le fera remarquer des plus grands. Il entretiendra une correspondance nourrie avec Max Ernst, Aragon, Eluard, Simone Veil…et bien d’autres.

Je découvrirais bien plus tard que son conseiller littéraire fut… un fameux Jean Paulhan. Encore lui! Je me retrouvais donc en famille.

Je rentrai chez moi, après cette incursion en terre germanopratine, avec mon trésor sous le bras. Une fois dans le calme de ma chambre, je m’assis sur le sol, ouvris le livre au hasard et tombai sur cette première phrase électrochoc qui ne me quitta plus jamais:

« Je voudrais entrer tout entier dans la personne d’un autre, sans l’empêcher d’être lui-même. » 

Trente-quatre ans plus tard, après avoir presque tout lu de Joë Bousquet et m’être assidûment frotté « aux autres », je suis encore assis par terre, abasourdi par ces mots, la plus belle définition de la fraternité et de l’amour d’autrui qu’il m’ait été donné de lire!

Il me fallut donc attendre plus de trente années, d’une vie plutôt bien remplie, pour que cette phrase de Joë Bousquet revoie le jour et devienne enfin une réalité en prenant tout son sens. En effet, il y a quelques semaines, j’ai eu l’immense joie de revoir mon fils, au Yucatan, lors de retrouvailles mémorables après neuf longs mois de voyage et d’absence. 

Après quelques jours passés à Valladolid avec ses meilleurs amis en compagnie desquels il venait de passer quinze jours de vacances, nous partîmes tous les deux au Chiapas, région sans doute la plus authentique et indépendantiste du Mexique, pour huit jours de road trip, sublime écrin pour reconstituer notre complicité et tisser de solides liens entre un père et son fils. 

La magie fut au rendez-vous et la beauté de cette région encore peu touristique nous conquît tous les deux. Ce fut un défilé permanent de paysages montagneux, une végétation foisonnante contrastant avec les parties plus désertiques du Mexique, une succession de cascades vertigineuses (El Chiflon), de rivières et de gorges splendides enserrées par des montagnes aux parois verticales (El canon del Sumidero), des enchaînements de lacs magnifiques et cristallins (El parque de Montebello), des villes coloniales ou mayas (San Cristobal de la Casas ou San Juan Chamula). Ce fut aussi la découverte d’un Mexique passionnant, loin des sentiers battus où la défense des peuples indigènes et des minorités paysannes, au travers des soulèvements populaires et mouvements zapatistes ne sont pas des vains mots. 

Mais au-delà de cette magnifique carte postale mexicaine vécue pleinement de l’intérieure, je tenais à faire découvrir à Mattéo, la véritable nouvelle vie de son père, ma manière de voyager qui tient désormais plus de l’exploration vers l’inconnu et le sublime, où le hasard se mêle à la lenteur, que du déplacement touristique, avec un programme assuré et un temps bien encadré. 

Pour ce faire, un jeune couple d’amis, eux -mêmes voyageurs impénitents, vivant en Baja California m’avait conseillé d’aller me perdre dans un lieu isolé de tout mais unique au monde, si j’allais traîner mes guêtres aux confins du Chiapas. C’est ainsi qu’il me parlèrent de leur séjour à la Laguna Miramar, avec des yeux encore embués de souvenirs et ce sourire discret au coin des lèvres, comme un secret échangé entre voyageurs qui se reconnaissent et s’apprécient.  

Ce que je vis dans leur regard, alors qu’ils m’évoquaient leur périple vers Miramar, me fit penser à cette phrase que j’avais lue dans L’usage du Monde, la magnifique œuvre de Nicolas Bouvier:

« Sans cet apprentissage de l’état nomade, je n’aurais peut-être rien écrit. Si je l’ai fait, c’était pour sauver de l’oubli ce nuage laineux que j’avais vu haler son ombre sur un flanc de montagne, le chant ébouriffé d’un coq, un rai de soleil sur un samovar, une strophe égrenée par un derviche à l’ombre d’un camion en panne ou ce panache de fumée au-dessus d’un volcan javanais. »

Il m’apparut évident et impérieux, à cet instant, qu’il fallût que j’allasse voir cela de plus près, en dépit de la longueur ou de la difficulté du voyage pour y parvenir, afin de vivre et d’écrire, de sauver de l’oubli ou de l’éloignement, ce coin de paradis terrestre.

C’est donc par la Laguna Miramar que j’avais prévu de finir ce road trip au Chiapas, en sachant que cela valait visiblement le coup mais sans avoir eu le temps de me renseigner ou de préparer cette dernière étape du périple. Nous quittâmes donc de bon matin notre cabane située sur les bords du lac Tziscao, resplendissant de bleu, situé à quelques encablures de la frontière avec le Guatemala. Avant de disparaître plus à l’Est, nous visitâmes les principaux lacs du Parque de las lagunas de Montebello, pour la plupart époustouflants de beauté et tellement contrariants pour Instagram tant ils décidèrent ce jour-là d’apparaître sous leur meilleur jour, afin de rendre résolument inutiles tous les filtres et les effets photographiques de cette application. 

Nous partîmes donc la fleur au fusil, après avoir engloutis quelques tacos et enchiladas achetés dans une échoppe en bord de route, forcément faits mains, mais l’histoire ne précisa pas si elles étaient propres ou sales, d’où l’excès de piment pour tout décontaminer! Direction: le village de San Quintín, le bled le plus proche de la Laguna Miramar. 

Notre ami Google Maps, secondé par Waze pour recouper le peu d’informations qu’ils voulaient bien nous afficher, nous pronostiqua 2h54 pour accomplir les 120 km qui nous séparaient du Paradis. Nous serions en fin d’après-midi dans l’antichambre de l’Eden, dont le jardin idyllique tenait davantage de la forêt sauvage.  

Je n’ai pas calculé sur le moment que cela faisait une moyenne de 40 km/h, remettant les détails logistiques et le co-pilotage à mon jeune assistant baroudeur. 

Ce qui devait être un parcours de santé et un voyage digne d’un Tour operator tourna vite au vinaigre de l’inquiétude. Après une heure de route sagement bitumée, parsemée à chaque village d’une infinité de dos d’âne sournoisement appelés les « topes », nous tournâmes soudainement vers la gauche en respectant les injonctions du GPS, sans savoir si nous voulions notre destin aux satellites de Google ou aux Dieux Mayas encore officiellement en charge d’un bon nombre de choses dans la région!

Au bout d’un petit kilomètre, nous aboutîmes à un chemin de gravier, qui se transforma en vulgaire caillasse puis en pierres dont certaines nous arrêtèrent. Nous demandâmes à un jeune autochtone qui déambulait avec son baluchon sur le dos où le chemin menait et si son état s’améliorait un peu plus loin. Il nous regarda avec un air éberlué, comme si nous étions les premiers extra-terrestres à lui demander où se situe la station-service pour recharger le carburant kryptonnien de notre soucoupe volante. Nous comprîmes d’emblée, sans nous parler, que nous avancions vers des terres hostiles et que nous ne pourrions compter que sur nous-mêmes. 

C’est le moment de l’histoire où il faut préciser que je n’avais pas loué un 4×4 et que notre soucoupe rechignait à voler. La Kia Forte portait bien mal son nom sur ce chemin parsemé de crevasses, de rocs et de ravines. Nous devions parfois nous arrêter et descendre pour juger de l’état du chemin, essayer d’imaginer la meilleure trajectoire entre les sillons laissés par le dernier orage et les rochers qui affleuraient à la surface ne demandant qu’à empaler le train avant de la voiture. Nous étions condamnés à progresser, tant bien que mal, sur des chemins où des bourricots rechignaient à avancer. 

C’est donc 71 kilomètres de pistes et de sentiers partiellement défoncés qu’il nous fallut affronter. Nous ne croisâmes aucun autre véhicule en sens inverse, ce qui fut à la fois une merveilleuse nouvelle et la preuve de notre inconscience absolue. La moyenne tomba à 12 km/h. Nous mîmes six longues et pénibles heures de voitures sur ce chemin plus qu’incertain, en misant tout sur un subtil mélange d’espoir et de chance, seul carburant qui nous mènerait à San Quintín. 

Au bout de quatre heures, il nous était visiblement impossible de faire demi-tour. Je commençais à m’inquiéter et me demandais à quelle heure nous parviendrions à destination et où nous pourrions dormir. Nous croisâmes dans chaque village des gens qui ne se déplaçaient qu’à pied ou à cheval. La présence de quelques véhicules tout terrain dans un état pitoyable nous démontra notre folie d’essayer d’avancer dans ces montagnes avec une voiture de ville. La pluie se mit à tomber, en trombe, rendant le franchissement de certains cols totalement illusoire pour un véhicule sans quatre roues motrices. Les innombrables trous et nids de poules du chemin se remplirent d’eau jusqu’à parfois remplirent totalement le chemin. Il nous était impossible désormais d’estimer la profondeur des fondrières et de savoir si une pierre nous attendait, sournoisement tapie sous la surface avec pour seule vocation de défoncer la calandre de la voiture ou le dessous du véhicule. 

Ma seule obsession: ne pas s’enliser au milieu des mares qui étaient apparues au milieu du chemin avec le déluge. La nuit s’en mêla, je priais que les phares et les essuie-glaces ne nous lâchent pas. 

Les 1h54 annoncées par un algorithme, tournant joyeusement dans un cerveau d’intelligence artificielle au fin fond de la Californie, se transformèrent en 7 heures de pistes caillouteuses dont certains tronçons devaient être difficiles pour un conducteur de 4×4 inexpérimenté. 

Nous arrivâmes finalement à 21h30, en pleine nuit et sous une pluie battante, dans une bourgade sans électricité où il devait y avoir un lieu regroupant 6 cabanes: El centro Emiliano Zapata. 

Nous tombâmes sur la dernière âme qui vive et qui allait disparaître pour s’engouffrer dans la biture promise en ce samedi soir du bout du monde. Nous prîmes sans rechigner et épuisés une cabane libre. Les cinq autres étaient vides. Notre interlocuteur était éberlué de tomber sur deux inconscients venus se perdre aux portes d’un lieu exceptionnel dont il détenait encore les clés. Nous étions heureux et sidérés d’avoir réussi à franchir sans encombre, sans crevaison, sans panne, ce sentier infernal qui promettait le paradis. 

Nous nous effondrâmes à 23h dans une cabane rustique posée à l’orée de la forêt, bruyante de tous les animaux qui commençaient leur vie de noctambules, sans pour autant savoir s’ils allaient manger ou être mangés. Réveil prévu à cinq heures du matin et départ avec un guide qui viendrait nous chercher à 6h pour deux heures de marche à travers la forêt pour rejoindre la fameuse Laguna Miramar. En nous embrassâmes pour nous souhaiter bonne nuit, après ce parcours épique, nous espérâmes qu’elle en valait vraiment la peine!

Quelques heures plus tard, alors qu’il faisait encore nuit dehors et que l’unique lumière blafarde suspendue au plafond distillait sa brutalité crue sur nos gueules endormies, nous fîmes notre paquetage pour deux jours, devant passer une nuit en pleine forêt et emmener avec nous de quoi manger et boire durant notre pèlerinage à la Laguna. 

Le guide indigène, prénommé Alfonso arriva vers 6h30. Nous chaussâmes nos indispensables bottes en caoutchouc pour crapahuter durant deux heures dans un bourbier et des chemins inondés par une nuit d’averses. Courant après Alfonso qui avançait à un rythme infernal, semblant survoler la gadoue et éviter toutes les pièges du terrain dans lesquels nous ne manquions pas de tomber, nous eûmes un peu l’impression de participer à un stage chez les Navy Seals. Décidément ça se mérite la Laguna Miramar…

Exténués et dégoulinants de sueur dans cette chaleur humide qui ne tolère aucun espoir de confort, nous débouchâmes enfin sur un lieu époustouflant. N’ayant véritablement aucune idée de ce que nous allions trouver ou voir dans ce lieu un peu mystérieux, le choc fut frontal. 

En face de nous: Rien! 

Juste une étendue de silence millénaire. Un miroir argenté d’eau parfaitement lisse à perte de vue. Une sérénité presque tactile qui s’empare d’emblée de l’esprit et du corps. Un vide absolu de toute trace humaine, de tout ego, de toute volonté, de toute initiative. Un paysage de paix parfaite comme une récompense, celle de découvrir la terre d’avant les hommes.

Et dans ce Rien immense: Tout!

Toute la beauté du monde. Toutes les nuances de verts dansant avec les bleus sur un chant silencieux. Toute la lumière s’exprimant de mille façons: émeraude quand elle se laisse tamisée par la canopée, diamant quand elle scintille avec facétie dans l’axe du soleil, ombragée quand un arbre centenaire vient en renfort, crue quand elle vient s’échouer sur le sable blanchi de chaleur…

Nous nous regardâmes, incapables de prononcer le moindre mot, échangeant un sourire entendu et partageant la connivence de se savoir immensément privilégiés de vivre une telle expérience.

Je sus à cet instant, qu’au-delà des heures vécues ensemble à parler de nos vies respectives, des événements initiatiques de ce voyage au cœur du Mexique lointain, de ces images fortes que nous avions moissonnées tout au long de paysages fabuleux, nous vivions enfin l’instant des retrouvailles. Plus encore, nous venions de nous retrouver comme jamais!

Mattéo laissa échappé ces quelques mots qu’il ne pouvait plus retenir malgré son recueillement face au Tout:

  • « Papa, c’est la plus belle chose que j’ai vue dans ma vie! »

Je le regardai un instant puis jetai à nouveau mes yeux dans le paysage.

  • « Moi aussi, mon fils!…Et je n’ai pas le même âge!… »

Je sus à ce moment de ma vie, sur les rives apaisée d’un lac magique, que je venais de vivre un immense instant de joie partagée et que, sans le moindre doute, je venais enfin d’entrer dans la personne d’un autre, sans l’empêcher d’être lui-même.

PS: En écrivant ces lignes et en me documentant pour la circonstance, j’ai appris que la librairie Le Pont Traversé allait fermer définitivement ses portes en octobre 2019. Je suis partagé entre la tristesse de voir cette lumière dédiée à la littérature et à la poésie qui s’éteint et la fierté, aidée par un curieux hasard, d’avoir relaté cette histoire et d’avoir prolongé son existence bien au-delà de la rue de Vaugirard. Continuons de lire, d’écrire, de partager, pour en définitive traverser des ponts !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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