Partir vraiment

Je viens d’une époque encore proche où, quand on était dans les airs, on disparaissait le temps du vol, on n’était pas joignable, on ne pouvait pas se manifester. On profitait de cette bulle d’indisponibilité technique pour s’isoler pendant qu’on traversait la moitié de la planète à 10.000 mètres d’altitude. On déconnectait, au sens propre du mot. On en profitait justement pour prendre de la hauteur, bien calé devant un bon film, parfois bien coincé aussi entre deux passagers trop volumineux avec un casque en plastique inconfortable sur les oreilles, dégustant la dernière nouveauté hollywoodienne en sirotant, avec l’air satisfait de celui qui revendique un petit privilège, un vin blanc chaud dans un gobelet en plastique.


On en profitait aussi pour se calfeutrer dans ses pensées, pour faire défiler le film de ses souvenirs, se délester du superflu ou du rythme excessif d’une vie trépidante, pour ralentir le temps, tout en volant paradoxalement à 900 km/h.

 
Dans l’oasis du voyage que constitue le semblant de confort optimisé d’un long courrier intercontinental, comme une caravane moderne et effrénée, remplie de bédouins affairées qui n’ont plus de chameaux que sur le paquet de leurs cigarettes blondes, nous sommes devenus des manouches privilégiés de la mondialisation, gens du voyage en téléportation…


Désormais, la bulle a explosé. L’amour fend les airs et se déclame instantanément par mail depuis l’espace devenu cyber espace. Le voyage n’est plus un havre de paix pour soi-même mais devient un prétexte de productivité, d’optimisation de son temps, de rattrapage de ces choses en retard qui auraient sans doute pu se régler d’elles-mêmes si on ne s’en était pas occupé avec une telle urgence. Pompidou disait: « Il n’y a pas de situation d’urgence, il n’y a que des gens pressés! ». Il avait le privilège de voyager tranquille ou de pouvoir l’exiger.


Le voyage, en s’ouvrant à l’hyper connectivité est devenu un lieu où l’espace-temps se comprime jusqu’à disparaître quasiment. On communique avec l’autre bout de la planète en temps réel, selon ses caprices de l’instant, comme des enfants gâtés insoumis à la patience et à la lenteur. On n’est plus là où on se trouve mais là où nos pensées nous portent. On n’est plus avec les gens que l’on côtoie physiquement dans un zingue de promiscuité, mais avec ceux situés à des milliers de kilomètres que l’on appelle curieusement… nos proches. 

Le wifi aérien rapproche les âmes compatibles et permet les coups de cœurs irrépressibles. On déclare sa flamme à haute altitude pour le bonheur des cœurs et on passera ensuite devant le douanier, avec l’air mi inquiet, mi serein de celui qui n’a plus rien à déclarer. On envoie aussi parfois des mails à ses collaborateurs avec des préoccupations supersoniques. On s’asservir soi-même en croyant mettre de la pression à notre petit monde si empressé ou avide de productivité.


En Avril 1961, lorsque les russes envoyèrent le premier homme dans l’Espace, le philosophe Michel Serres intervenait sur une radio d’information française afin de mettre en perspective l’actualité et les faits divers avec le temps plus long de l’histoire humaine, en proposant une interprétation philosophique aux évènements présents. Un journaliste l’interrogea sur la mission spatiale de Youri Gagarine et lui demanda ce qu’il y avait de nouveau dans un tel exploit. Michel Serres expliqua sur les ondes que ce qu’il y avait de singulier et de remarquable dans la mission de Gagarine ne résidait pas dans le fait qu’on envoie pour la première fois un homme en rotation autour de la Terre, ni qu’il s’agissait d’une performance technologique inédite, ni même que cela ouvrait de nouveaux champs d’exploration scientifique ou constituait la première concrétisation des rêves de conquête spatiale. Il expliqua que le plus surprenant était que le cosmonaute, désormais mondialement célèbre, n’était pas parti !

Le journaliste qui l’interviewait s’offusqua et lui demanda pourquoi il prétendait que Gagarine n’était pas parti alors que tout le monde, sur les écrans du monde entier, avait vu les images du décollage de la fusée, son retour sur Terre et avait pu entendre sa voix depuis l’espace. 

Michel Serres, dans un demi sourire, confirma qu’il n’était pas parti et expliqua la chose suivante :

« Quand j’étais jeune, j’étais officier de Marine et lorsque je partais, personne ne savait vraiment où nous allions et quand nous reviendrions. De même lorsque le marin qui part en mer fait ses adieux à sa femme, cette dernière ne sait jamais quand, et si elle va le revoir. Lorsque j’écrivais une lettre à mes proches, elle mettait plus d’un mois à leur parvenir, et lorsqu’ils me répondaient avec le même délai des postes internationales, souvent je n’étais plus à l’endroit où j’étais censé recevoir leur lettre. Or, par le fait que l’on a vu en boucle les images de Youri Gagarine, que l’on a écouté durant des heures le récit journalistique et les sons de l’espace, on ne peut pas dire que celui-ci soit parti. Il n’a pas créé, actualité oblige, les conditions de son absence qui justifient tout véritable départ… La preuve, il est déjà revenu ! »

Lorsque j’écoutai ce podcast et l’explication pour le moins étonnante du philosophe, je me mis à reconsidérer mon voyage à l’heure des réseaux sociaux et me rendis compte que j’en savais davantage sur l’actualité de mes amis et connaissances, en butinant leur profil Facebook ou les photos qu’ils postaient régulièrement sur Instagram qu’à l’époque où je vivais à Paris, non loin d’eux et où j’étais débordé. Il m’apparut que la remarque de Michel Serres était particulièrement judicieuse et me rendis compte que, moi non plus, je n’étais pas parti. J’étais en communication quasi permanente avec le reste du monde, avec l’actualité, avec la vie quotidienne de mes amis, écartelé entre l’impression d’être en voyage au bout du monde et encore en France, au cœur de ma vie d’avant. Il était donc temps que je parte vraiment, à mon tour ! Nul besoin de m’envoyer dans l’Espace, le Guatemala allait m’en donner sans doute la possibilité et le prétexte.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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