Le sens caché des choses

Au Guatemala, sur les rives du bord Atitlán, considéré comme l’un des plus beaux lacs au monde, j’eu le privilège d’assister à une rencontre dont je mesure encore à peine le sens et les retombées. 

Assis sur un ponton de bois s’avançant sur les eaux calmes et bleues,  je savourais les premiers rayons biseautés du soleil levant qui venaient me fouetter le dos. La beauté époustouflante de ce lac qui sommeille depuis des millénaires au fond de l’immense cratère qui constitue son lit, l’écrin magnifique des trois volcans et des reliefs imposants qui le sertissent et la solitude silencieuse de ce petit matin au bout du monde firent de moi, à cet instant, certainement l’homme le plus heureux du monde.

C’était sans compter sur les événements qui n’allaient pas tarder à se dérouler sous mes yeux, m’octroyant le rôle de témoin privilégié d’une saynète pleine de philosophie et riche d’enseignement…

Je m’immergeais dans l’immobilité apaisante du paysage, gouttant la quiétude absolue de ce moment de grâce, m’efforçant de savourer chaque sensation en laissant chacun de mes sens prendre, à tour de rôle, le pouvoir sur les autres. 

Mes yeux, toujours prompts et volubiles, m’inondaient de lumière et me renvoyaient le spectacle de cette danse subtile entre les teintes vertes des sombres volcans environnants, prises en tenaille entre le bleu-nuit irisé d’argent de ce lac et la pâleur hésitante, brumeuse par endroits, de ce ciel encore timide. 

Je fermai les yeux pour les faire taire et je laissai mes oreilles me parler du clapotis fluet des vagues, du son mourant d’un bateau qui disparaissait au loin et dont l’étrave ouvrait les eaux bleues avec la même efficacité qu’une fermeture éclair. Quelques oiseaux, dans l’eucalyptus derrière moi se chamaillaient sur un sujet qui me resterait à jamais inconnu. 

N’écoutant plus que moi, mes doigts caressaient le bois gris du ponton, délavé par des années de pluies, de tempêtes et d’un soleil implacable dans ses hautes altitudes. Je ressentais la chaleur du soleil me passer fraternellement la main dans le dos pour dissiper l’air encore frais de ce petit matin et me féliciter de mettre levé si tôt pour prendre ma part du monde!

Je laissais ensuite l’odorat prendre la parole à cette tablée des sens. Ne souhaitant pas être en reste face à ses pairs souvent plus féconds et immédiats dans leur rapport, il nous parla du parfum de cette brise venant de caresser les cheveux des roseaux qui dansaient, les pieds dans l’eau, à une vingtaine de mètres en amont. Il évoqua l’odeur humide des pierres constituant la digue qui séchaient lentement au soleil après les pluies de la nuit.

Après que tout le monde ait pris la parole dans cette assemblée très intime, je me laissais aller à contempler le spectacle en essayant d’y voir l’harmonie, d’y déceler l’équilibre général que cet exercice de dissection des sens avait mis à mal.  

C’est à cet instant que je les vis et que je me mis à observer avec une grande attention leur dialogue muet, essayant de comprendre quelque chose à leur relation évidente, faite de proximité, d’attachement et de complémentarité. 

Je parle du vieux poteau en fer rouillé, planté depuis des décennies dans le sol et rongé par l’érosion. Il était solidement vissé à un rondin s’enfonçant dans les eaux du lac et soutenant le ponton. Dans un accord tenu secret, tandis que le pilier de bois se contentait de sa mission de soutien, le mince poteau de fer prenait le relais et s’élevait dans les airs pour servir de mât et d’attache à une grande voile brune. 

L’autre protagoniste du spectacle était une jeune corde blanche, toute de nylon vêtue, resplendissante de lumière. Elle se balançait, facétieuse et légère, au gré du vent et vient régulièrement asticoter l’inflexible poteau de fer auquel elle semble si attachée. Je regardai ce cordage immaculé venir taper contre le fer décrépi du mat avec le même entêtement sourd qu’un jeune enfant tirant sur les jupes de sa mère afin d’attirer son attention ou dans l’espoir qu’elle le prenne enfin dans ses bras. 

L’inflexible poteau, tout occupé à sa mission, resta aussi taciturne qu’un vieux corse à qui l’on demanderait de se confier. Le bout de cordage dansait librement dans la brise du matin, ignorant sans doute que son autre bout était solidement attaché et occupé à tendre la toile servant de pare-soleil. Elle me fit penser à ces enfants, joueurs et insouciants, qui ignorent l’activité de leurs parents ou d’autres proches à l’autre bout de la famille. Comme les pieds qui ignorent superbement les pensées obsédantes qui font le siège du cerveau. Un même corps abritant des fonctions différentes et magnifiquement indépendantes. 

Je me rapprochai de ces deux acteurs mimant leur rôle respectif sur la scène de ce ponton désormais inondé de soleil. Chaque fois que la cordelette se rapprochait du vieux mât et venait taper contre lui, je voyais un troisième personnage apparaître, comme un fantôme fugace qui serait né de ce ballet complice entre le poteau et la corde, dans l’alliance entre l’immobilité et le mouvement. Je veux parler de l’ombre dansante du nylon sur la rouille du mât. Au gré du vent, dans le rapprochement des deux protagonistes, l’ombre apparaissait et disparaissait. 

J’aurais pu rester des heures à contempler ce spectacle des choses qui venait me parler de la rencontre entre deux êtres si dissemblables mais irrémédiablement liés, comme le sont aussi un homme et une femme ou un enfant et son grand-père.

C’est aussi ce dialogue profond, parfois pourtant si discret en apparence, qui se joue entre le voyageur au long cour, curieux et attentif, mouvant au gré du vent et de ses désirs, et l’habitant à jamais sédentaire, qu’il soit maya enraciné, indien amazonien ou citadin désargenté, implanté depuis des générations dans leur sol et leur fierté d’appartenance. On se tourne autour. On fait la danse des regards. On troque nos sourires et nos gestes pour faire commerce de nos différences. 

Plus tard, il ne restera de nos échanges qu’une ombre fugace, un signe dansant à la surface de nos âmes, comme un souvenir évanescent mais précieux de deux mondes s’apprivoisant, au-delà de leurs différences, pour la beauté du geste ou un simple surcroît d’humanité!

Avant de réapparaître au monde en rompant cet instant contemplatif, les vers de William Blake me revinrent en mémoire :

« Voir un monde dans un grain de sable

Et un ciel dans une fleur,

Tenir l’infini dans le creux de la main

Et l’éternité dans une heure. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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