A la vie, à l’Amor

Il en va de la vie comme des aéroports.

On y croise ceux qui partent et ceux qui arrivent, et le nombre non moins considérable de tous ceux qui restent, pour un temps! Car ce qui est vrai, depuis la nuit des temps, c’est qu’on finit tous par s’envoler vers des cieux inconnus, un jour ou l’autre.

Aujourd’hui est un jour de départ et d’arrivée. 

Une sorte de condensé de la vie en une seule journée. Et pour une fois, c’est moi qui fais partie de ceux qui restent.

La matinée a en effet démarré sur une triste nouvelle. J’ai appris, presque fortuitement par un de mes amis, la disparition d’une magnifique dame de 87 ans que j’aimais beaucoup. Nous nous étions connus lors d’un déjeuner de copains, à Paris, fin 2016. Je cherchais alors un lieu où je pourrais me retirer  pour goûter à quinze jours de solitude absolue et d’écriture, ayant grand besoin de me délester de problèmes professionnels qui sont le lot quotidien de tout entrepreneur mais qui finissent par harasser et nous faire perdre de vue l’essentiel. Nous déjeunions dans un délicieux restaurant grec du cinquième arrondissement, à Paris. Mon meilleur ami, l’un des meilleurs cavistes français, faisait défiler les flacons de vins tirés de ces terres helléniques, en nous dressant le portrait des vignerons et en décrivant les paysages arides sur lesquels les ceps prenaient racine, avec sa verve et sa gouaille bien connues qui n’avaient rien à envier à Socrate ou à Sénèque. Alors, la conversation devenait plus riante, la parole plus haute et les mots dansaient à mesure que les nectars de Santorin, en blanc et en rouge, nous en faisaient voir de toutes les couleurs. 

J’étais assis en face de cette dame et nous entamâmes une conversation à deux au milieu du tohu-bohu amical. Je lui confiais mon désir de me dégoter un petit havre de paix, une terre d’exil pour faire retraite au fond de moi et repenser le peu que je suis au regard de celui que je voudrais être. Je lui avouais que j’avais pensé à la Grèce. Elle sourit et me dit qu’on ne s’était donc pas rencontrés par hasard. « J’habite en Grèce. Et j’ai ce qu’il te faut! J’occupe une petite maison sur l’île de Tinos, appelée aussi la demeure d’Éole parce que le vent, le Meltem, souffle très fort l’été ». 

Je ne manquerai pas de découvrir, bien plus tard, que le Dieu du vent est ici chez lui et qu’il a un souffle à décorner les biquettes!

Ma sympathique voisine, qui devait être une très jolie femme dans sa jeunesse, était malicieuse et enthousiaste. Je ne parvenais pas à croire qu’elle avait quatre-vingt cinq printemps au compteur. Elle en paraissait quinze de moins tant son énergie était époustouflante. Elle avait les yeux aussi bleus que la Méditerranée et un rire qu’elle semblait retenir mais qui finissait par exploser malgré elle,  projetant ses éclats de joie jusque dans ses yeux azur. 

Elle me montra les photos de sa maison perdue dans la rocaille d’une montagne de Tinos, entre ciel et mer qui se disputaient les nuances de bleus. Elle pointa du doigt, sur son écran, la chèvrerie qu’elle avait retapée avec le bon goût d’une ancienne restauratrice de tableau, bâtisse qu’elle se proposait de me louer à bon prix. Franchement, on la distinguait à peine, au milieu des caillasses au cœur de ces monts arides. Un empilement de pierres, un peu mieux rangé que le chaos minéral qui l’entourait, suffisait à lui octroyer le mot de refuge. J’y vis l’endroit idéal pour une retraite et un écrin pour abriter ma solitude et mes plumes. 

C’est ainsi que je débarquai, en juillet 2017, un jour de grand vent, dans ce refuge de Tinos, accroché au versant d’une montagne dont l’accès était pour le moins difficile. Mais, le luxe de l’isolement et une vue à couper le souffle sur l’île d’Andros, flottant au loin sur la mer Égée, valaient bien de tels efforts.  

Je passais donc deux semaines merveilleuses et conformes à mes vœux. Les journées s’écoulant lentement entre silence et solitude, écriture prolifique et réflexion sur la vie en générale et mon existence en particulier. Rien de tel que ce royaume de lumières et de roches pour raboter le superflu et revenir avec les idées claires, se refixer un cap précis et retrouver la paix de l’âme. 

Ma délicieuse amie était en Grèce en même temps que moi. Elle habitait dans sa jolie maison située à une centaine de mètres en contrebas, abritée derrière des murs de pierres sèches. Elle s’occupait de ses vignes et de son jardin. Je me chargeais de jeter l’encre quotidiennement sur les hauts récifs de mes pensées. Elle respectait mon désir de solitude et mes heures de recueillement. Je respectais son envie de conversation et son plaisir de n’être plus seule dans ses montagnes austères. Alors, sans l’avoir convenu formellement, nous nous retrouvions pour l’apéritif du soir, pour un joli brin de conversation, nous racontant des épisodes de nos vies bien remplies. Je l’emmenais déjeuner dans tous les restaurants qu’elle aimait, nous délectant de confidences et de cette gastronomie grecque si savoureuse.

Elle me raconta sa longue et tumultueuse histoire d’amour avec un jeune hollandais de vingt ans plus jeune qu’elle. Elle avait 45 ans. Il en avait 25. C’est ainsi qu’elle me dit préférer Brigitte à Emmanuel Macron, car elle avait vécu sensiblement la même histoire, au milieu des années soixante-dix. Elle avait passé des années à faire des milliers de kilomètres en pleine nuit, le pied au plancher de sa berline, pour rejoindre à Amsterdam son bel amant, alors qu’elle tenait une galerie d’art dans le septième arrondissement, à Paris. 

Elle fut aussi mariée durant de longues années à un homme qui fut alchimiste. L’histoire fut visiblement compliquée. Son père, historien d’art émérite, fut conservateur au musée du Louvre durant plus de trente ans. Il fut l’un des plus grands experts de peinture à son époque, écrivit un livre sur la nature morte, de l’Antiquité à nos jours, qui est encore considéré comme une bible. Dans l’ombre de son père qui fréquenta les plus grands artistes peintres des années quarante à soixante, elle connut Picasso et sauta sur les genoux de Chagall quand il venait à la maison. 

Mais je crois que l’anecdote qui m’amusa le plus, c’est quand elle me raconta qu’au début de 1940, en application d’un plan de sauvegarde des chefs d’œuvre artistiques nationaux et en prévision de l’arrivée imminente des allemands, on déménagea des centaines de pièces de tous les musées français pour aller les dissimuler dans des lieux tenus secrets afin que ces œuvres échappent au pillage de l’ennemi. C’est ainsi qu’elle se retrouva à l’âge de 12 ans sur les routes de France, avec sa famille, trimballant des dizaines de tableaux célèbres pour les mettre en lieu sûr, et qu’elle passa trois semaines à dormir sur la Joconde qu’elle glissait sous son lit. 

Sans doute, aurais-je aussi ce sourire énigmatique, si l’on m’avait obligé à dormir sous le sommier d’une jeune fille en fleur, et pareillement qu’une Mona Lisa, je regarderais défiler toute la journée, avec un air désabusé, des milliers de chinois qui se demanderaient ce que j’ai pu retenir des rêves d’une enfant dont les heures d’insouciance passèrent promptement du jeu de l’oie au pas de l’oie!

Je vous laisse imaginer les quinze jours fabuleux que j’ai vécu au milieu d’une douzaine de chèvres venant admirer l’abris de leur aïeux, de quelques lézards à qui j’avais attribué un prénom respectif, des milliers de fourmis avec lesquelles je partageais ma sublime terrasse et cette drôle de petite femme, vivante, maligne et facétieuse en diable, me racontant une vie qui mériterait d’être écrite. 

Elle était belle. Elle aimait la vie. Boire et manger. Elle aimait la Grèce et les hommes. Elle est partie sur un coup de vent. Bon voyage ma douce et chère amie! Elle s’appelait Catherine Sterling. 

Et puis, comme dans les aéroports, il y a les arrivées. Les plus belles s’inscrivent sous le signe des retrouvailles, ces arrivées tant attendues. Celles qui effacent d’un regard les liens si longtemps distendus. 

Cette soirée du 11 août devait se tenir dans la charmante petite ville de Valladolid, à mi-distance entre Merida et Cancún, principales villes du Yucatan au Mexique. Je devais y retrouver mon fils de vingt ans, Mattéo, qui passait des vacances avec sa bande d’amis. Voilà 15 jours qu’ils visitaient le Yucatan en tous sens. Nous avions convenu de nous retrouver à Valladolid le 12 août en fin d’après-midi, pour partir ensuite tous les deux dans un road trip au Chiapas. 

Inutile de préciser que la pression et l’impatience montaient sérieusement depuis quelques jours. J’étais parti en voyage depuis plus de neuf mois. Je ne l’avais pas vu ni tenu dans mes bras depuis cette période de gestation qui accouche d’un père aventurier: une éternité!

Souhaitant lui faire une surprise, en marquant cette occasion tant espérée d’une jolie émotion dont il se rappellerait longtemps, je m’étais arrangé avec ses copains, quelques jours auparavant, pour débarquer un jour plus tôt et goupiller les détails de mon apparition surprise. Il était convenu que les trois mousquetaires, qui étaient quatre comme chacun sait, aillent dîner dans un restaurant de leur choix le 11 au soir, soit la veille de nos retrouvailles officielles, qu’ils passent leur commande au patron du restaurant et que Matteo voit soudain son père apparaître, déguisé en serveur, en apportant les boissons et les plats.

Effet de surprise et émotion des retrouvailles garantis!

Mais ce qu’il a parfois de surprenant dans la vie, c’est qu’elle se charge, à notre insu, de tirer les ficelles du scénario qu’on croyait avoir soigneusement mis au point, transformant le marionnettiste que l’on est, en simple marionnette de sa propre histoire, confirmant ainsi le dicton populaire si souvent vérifié: la réalité dépasse la fiction!

Je débarquais donc le 11 août dans l’après-midi à Valladolid, sous un soleil de plomb et dans un air suffocant. J’étais un peu en avance pour prendre possession de la petite maisonnette de style colonial que j’avais réservé en centre-ville, sur Airbnb. Mais j’avais convenu avec le propriétaire que je passerai déposer mes bagages et que j’irai me balader ou déjeuner le temps qu’il finisse le ménage. 

Les choses s’enchaînèrent donc comme prévu avec la complicité encore invisible du destin. Je renonçais à arpenter, en pleine fournaise, les rues totalement désertées par tout habitant doué d’un tant soit peu de raison. 

Je parcourus donc, de long en large, la très jolie rue dans lequel se situait mon logement, qui s’avéra être la rue la plus chic de la ville, comme par hasard. Je cherchais désespérément un restaurant qui soit encore ouvert, doté de climatisation et qui puisse offrir autre chose que des tacos, des quesadillas ou autres burritos qui commençaient à me lasser. 

Je jetai mon dévolu dans un restaurant qui répondait aux trois critères, étant le seul de la rue à avoir compris qu’un air climatisé, par temps de canicule, permet au client de ne pas dégouliner dans son assiette. Après avoir commandé un plat de pâtes aux légumes et un verre de vin blanc bien frais, je pris mon téléphone pour voir où se situait le restaurant que les amis de Matteo avaient choisi pour tendre mon piège paternel. L’idée était que j’aille, après déjeuner, rendre visite à ce restaurant pour les mettre dans la combine, les attendrir en leur expliquant que je n’avais pas vu mon fils depuis plus de neuf mois, pour cause de tour du monde et que je comptais sur leur complicité pour lui faire une belle surprise. 

J’expliquais toute cette histoire au patron du lieu où je déjeunais, qui était venu discuter avec moi, étant le seul client à cette heure. Nous parlâmes du voyage, de l’Amérique du Sud, du Mexique naturellement, du Chiapas évidemment que j’allais visiter. Il me donna des conseils et me manifesta toute sa sympathie pour le coup monté entre un père vagabond et une bande de copains complices.

Tandis que je dégustais mon délicieux plat de pâtes, je tapotais sur Google Maps le nom du restaurant que Simon, l’ami de Mattéo, m’avait envoyé en me précisant qu’il ne serait pas compliqué d’y faire revenir Matteo tant il avait trouvé la cuisine savoureuse quelques jours auparavant. Après avoir relu le message de Simon, je tapais donc dans Google: Cafeina Bistro Bar, afin de voir à quelle distance il se situait de ce restaurant au nom inconnu dans lequel je m’étais refugié, en attendant de prendre possession de mon Airbnb qui se situait à trente mètres. 

La réponse de Google me sidéra. Le lieu de nos retrouvailles se situait à 10 mètres de moi, matérialisé sur la carte par un point bleu.

Je fis signe au patron qui était occupé à compter la recette du jour derrière son comptoir. Je lui demandai s’il connaissait le Cafeína afin de vérifier s’il s’agissait d’un bon restaurant ou s’il fallait que je modifie mes plans. Il éclata de rire et me dit: « Mais vous êtes au Cafeina! C’est ici…! »

Je venais d’échouer, sans même le savoir, dans le même restaurant que celui choisi par les amis de mon fils pour lui faire la surprise et accueillir nos effusions de joies. Je venais de me mettre d’accord, par le plus grands des hasards, avec le patron du restaurant et de sympathiser avec lui comme dans mes plans les plus fous. J’eus soudain l’impression de ne plus tirer les ficelles et d’être devenu l’objet d’un scénariste plus habile que moi pour convoquer l’improbable. 

Je quittai le Cafeína après m’être mis d’accord avec le patron sur les détails de mon apparition, après avoir réservé la meilleure table pour la soirée et m’être assuré que tout allait se dérouler selon mon plan, visiblement soutenu et approuvé par les Dieux. 

Le soir venu, arrivé en avance afin d’être sûr de ne pas tomber sur mon fils et d’être découvert, je patientais dans une petite salle attenante à la salle du restaurant, attendant que la serveuse vienne me prévenir quand les garçons seraient arrivés et qu’ils auraient commandé l’apéritif. 

Tout en sirotant une margarita, j’éprouvais la même fébrilité que si j’avais trépigné d’impatience devant les portes coulissantes par lesquelles sortent les passagers débarquant d’un vol ayant neuf mois de retard!

J’eus donc tout le temps pour repenser à cette phrase d’Albert Einstein que je vérifie si souvent:

« Le hasard, c’est le déguisement que prend dieu pour voyager incognito. »

Pas de doute, en ce soir du 11 août, Dieu venait de débarquer pour assister aux retrouvailles d’un père follement heureux et d’un fils magnifiquement surpris. 

Ainsi soient-ils! 

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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