Regards croisés

Il était là, sans doute bien avant que je m’installe à la terrasse du Kurrawa Surf Club, pour un café de fin de matinée qui me permettrait de surfer sur mes pensées un peu vagues, jusqu’au déjeuner.

Au premier abord, je crus qu’il travaillait. Je le voyais parcourir des listes, recto, verso, retourner les fiches, puis perdre son regard dans le bleu du ciel, rêvassant à je ne sais quoi!

L’alternance de ses instants d’intense concentration, les yeux rivés sur ses papiers manuscrits et de ces soudaines absences, la tête dans les nuages m’intriguèrent. On aurait dit un lycéen redoublant apprenant par cœur une antisèche. Je le trouvais beau comme un surfeur en retraite, forcément désargenté, à part sur les tempes, élégant comme un homme de lettre qui hésiterait encore au pied de la lettre.   


Je le pris en photo, voulant immortaliser cette sensation au fond de moi. 
Sur le cliché tout en couleur, cet homme à la lecture inspirante et dans le fond, le poste d’observation des Lifeguards, qui œuvrent à la sauvegarde des vies humaines, promulguent le droit de se baigner ou pas, en fonction de la force des vagues, alertent de la présence possible des requins et attirent la gent féminine australienne aussi sûrement qu’un ruban attrape-mouche suspendu au plafond.

C’est alors que mon voisin sortit, de son sac de toile, une trousse et un paquet de pages colorées visiblement découpées dans des magazines. Notre proximité me permit de voir qu’il s’agissait de dizaines de pages de mots croisés, arrachées dans des magazines qui devaient dépenser des millions de dollars pour évoquer les problèmes politiques, sociétaux ou la dernière crème de beauté à la mode, mais dont, seule, la page 53 intéressait notre ami. J’avais affaire à un cruciverbiste! 
Moi qui imaginais un poète maudit, un professeur agrégé de philosophie, un écrivain sur le retour… 

Me vint alors une question qui n’allait pas tarder à trouver son plus beau dénouement. 
Quel point commun peut-il bien exister entre un vieux cruciverbiste et un sémillant sauveteur de plage? 

Je m’amusais donc à dresser la liste des points communs entre ce vieux cruciverbiste en pleine concentration, perdu dans sa grille de mots enclos et le jeune sauveteur de plage, scrutant le vaste horizon à la recherche de dangers éventuels

J’en avais dénombrées une demi-douzaine sur lesquels s’accrochaient quelques jeux de mots, comme de vieux maillots de bains sur une corde à linge, que la vie se chargea, une fois de plus, de me délivrer l’un de ses pieds-de-nez facétieux!

Je vis la porte de la tour de surveillance située sur la plage s’ouvrir, un jeune homme blond d’une trentaine d’années traverser le terre-plein qui nous séparait et venir dans ma direction. Svelte et plutôt beau gosse, il ressemblait comme deux gouttes d’eau salée, au cliché des surfeurs qu’il est censé sauver de la noyade ou des morsures. Je l’aurais facilement recruté pour une nouvelle saison d’Alerte à Malibu. Mais, n’étant nullement directeur de casting, plus réputé dans le métier pour les auditions d’actrices et ayant décroché de cette série bien avant que Pamela Anderson se jette, bravant mon interdiction, dans les bras d’un footballeur marseillais, je renonçais à m’en mêler davantage! 

Je m’interrogeai toutefois sur ce qui poussait notre super éros des plages à venir en ma direction en arborant un sourire entendu.

Arrivé à deux mètres de moi, il bifurqua vers le cruciverbiste absorbé par ses pages de papiers glacés qui découragent le crayon papier et appellent le stylo bille, erreur monumentale, à croire qu’aucun éditeur de presse n’a jamais rempli une grille de mots croisés!            


L’amoureux des mots, jouant à la marelle dans son crâne, en sautant sur des cases blanches et en évitant les noires, ne vit pas approché le jeune apollon. Ce dernier, qui ne voyait la vie que comme une ligne horizontale départageant deux nuances de bleus, s’approcha à pas de chat, lui enleva soudainement son chapeau et lui déposa un baiser sur le haut du crâne, avec cette jolie question, la seule qui vaille finalement: « Hi Dad! How are you? ». 

Le père leva son stylo sans quitter sa grille du regard. J’imaginai une seconde, qu’avant de lever les yeux, il réfléchissait à cette définition:

« In 9 letters, the hapiness to be someone’s father. ».

Il sourit et inscrivit les lettres:

P…A…T…E…R…N…I…T…Y

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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