Car, né de voyages…

Deux jours après que l’Argentine aie remporté la coupe du Monde de football, au terme d’un match homérique contre la France, et il n’est pas déraisonnable de penser que Lionel Messi soit parvenu à remplacer le Dieu Maradona dans le cœur des Argentins, par son palmarès inégalé dans l’histoire du football. Cinq millions de personnes s’étaient déplacées à Buenos Aires, pour accueillir l’équipe nationale victorieuse, soit 10% de la population du pays. La liesse fut telle que le héros et son équipe durent être exfiltrés et finirent le parcours en hélicoptère. Du jamais vu. 

Par cette consécration, Lionel Messi est venu inscrire son nom en lettres d’or sur la liste des argentins les plus connus au monde, tels que le gamin en or, Diego Maradona, Évita Peron, Jorge Luis Borges ou Julio Cortázar pour le monde des lettres, Carlos Gardel ou Mercedes Sosa pour la musique ou encore Juan Manuel Fangio, l’immense champion de formule 1 des années 50 ( Je me rappelle encore ma grand-mère me susurrer l’expression populaire « Tu te prends pour Fangio »)

Alors, profitant de mon périple en Bolivie, je me suis dit que je devais rendre hommage à un autre argentin, sans doute le plus célèbre dans l’histoire des cinquante dernières années, qui mérite évidemment d’occuper la tête de liste mais dont beaucoup de gens ignorent ses origines argentines, en dépit de sa notoriété mondiale. 

Car, pour qui sillonne comme moi, méticuleusement toute l’Amérique Latine, qui plus est au guidon d’une modeste moto, comment ne pas penser chaque jour au film désormais culte, intitulé Diarios de motocicleta(Carnets de voyage, pour le titre français) qui fut accueilli par une standing ovation lors de sa présentation au festival de Sundance en 2004. Ce road Movie relate l’épopée du jeune Ernesto Guevara, âgé de 24 ans et bientôt diplômé de médecine, accompagné de son ami Alberto Granado. Les deux compères partent de Buenos Aires le 4 janvier 1954 dans le but de traverser une grande partie de l’Amérique du Sud et de rejoindre Caracas en moins de cinq mois, au guidon d’une Norton 500cc de 1939, répondant au doux surnom de La Poderosa.

Alors, cinq jours à peine après la victoire de l’Argentine, accompagné de mon amie Catherine qui m’a rejoint pour barouder durant un mois sur la selle arrière, afin de découvrir une grande partie de la Bolivie, nous nous mîmes en chemin pour rejoindre le modeste village de la Higuera. Cette petite localité située à plus de 2000 mètres d’altitude, au centre du pays et ne comptant qu’une centaine d’âmes, est connue pour avoir été le théâtre de l’arrestation par l’armée bolivienne puis de l’assassinat commandé de Che Guevara, le 9 octobre 1967.

Partis de la charmante bourgade de Samaipata, il nous fallut deux heures et demi de moto pour parcourir les 120 Km jusqu’à Vallegrande, puis le même temps pour faire les 59 kilomètres de piste caillouteuse et poussiéreuse à souhait, à croire que les autorités boliviennes désirent conserver ce chemin d’accès tel qu’il était en 1967, ou bien qu’elles font tout pour rendre compliqué l’accès à la Higuera, afin de ne pas transformer ce lieu à l’histoire funeste, en un mausolée à la gloire d’une icône révolutionnaire mondiale. 

Deux passagers avec tout leur fourbit sur le dos de mon humble KLR 650cc, transformaient ma gracieuse machine aux allures de gazelle, en un bourricot haletant, ployant sous la charge exceptionnelle, et peu enclin à accepter comme d’ordinaire, les trous sournois, les excès de caillasse et les ravinements de la piste. Si bien qu’à chaque obstacle, l’amortisseur central, déjà largement usagé et en bout de course, tapait dur en nous signalant son incapacité à amortir quoi que ce soit, d’un bruit sec qui ne prédisait rien de bon. Je dus donc conduire debout, sur les cale-pieds, sur presque la moitié du parcours, faisant porter tout mon poids sur la roue avant, mes cuisses jouant le rôle d’amortisseurs secondaires, afin de soulager ma monture, dans l’espoir de voyager loin et encore longtemps. 

La leçon était claire, un voyage à deux serait désormais synonyme de route bitumée (les routes boliviennes étant très souvent de belle qualité), tandis que les pistes aventureuses seraient réservées au voyage en solitaire.

Nous échouâmes en fin d’après-midi, fourbus et poussiéreux en diable, à la Casa del Telegrafista, une petite maison d’hôtes composée de quatre chambres rudimentaires.

Nous fûmes accueillis par Fernando, un Argentin haut en couleur et éminemment sympathique, qui gère cet hébergement du bout du monde avec Aude, sa compagne Française. Aucun touriste à l’horizon, nous étions les seuls hôtes de ce lieu chargé d’une histoire douloureuse, puisqu’il avait hébergé des officiers de l’armée bolivienne lors de la fameuse traque des guérilleros en 1967. Il serait sans doute plus juste de parler de la bande des 17 rebelles dépenaillés, affamés et malades qui constituaient la glorieuse force révolutionnaire menée par un Commandante Guevara, lui-même à bout de forces et d’illusions.

Deux milles soldats boliviens, formés et soutenus officieusement par la CIA et les bérets verts américains, avaient été déployés à la fin de l’été 1967 dans toute la région. Leur objectif : mettre un terme définitif aux rêves du Che consistant à fomenter des foyers révolutionnaires, à partir de la Bolivie, dans tout le reste de l’Amérique Latine. Les Etats-Unis avaient déjà une épine cubaine dans la chaussure, il n’était donc pas question qu’ils laissent proliférer les germes d’une révolution communiste, dans ce continent qu’ils considéraient comme leur arrière-cour naturelle.

Signalée par des paysans du cru, la présence de la horde de guérilleros menée par Che Guevara, conduisit l’armée à resserrer les mailles du filet autour des rebelles qui n’avaient plus d’échappatoire. Il fut capturé par les militaires le 8 octobre et conduit dans une petite école désaffectée du village de la Higuera. Le lendemain, le 9 octobre 1967, sur ordre du Président Bolivien, un sergent du nom de Mario Terán l’exécuta sans sommation. Le corps de l’encombrant révolutionnaire fut transporté jusqu’à une morgue improvisée pour la circonstance, dans la ville de Vallegrande. 

Le Che, qui n’allait pas tarder à devenir une icône mondiale et certainement l’Argentin le plus connu du XXème siècle, prit son envol en hélicoptère, un peu comme Messi, ce dernier pour célébrer sa glorieuse victoire, le Che, pour son dernier voyage vers une notoriété mondiale ponctuée par un piteux échec. 

Entre temps, les rêves de révolution prolétarienne ont fait long feu, un peu partout dans le monde, tandis que le football est devenu une religion planétaire et l’une des expressions les plus abouties du néo-libéralisme international. 

Quand on regarde, plus de cinquante ans après cet événement, les profondes inégalités qui continuent de gangrener l’Amérique latine, terre de pauvreté, d’injustice et de corruption, et quand on observe l’état actuel de la planète, de cette nature époustouflante et prolifique qui est exploitée sans vergogne depuis des décennies, au profit exclusif d’un tout petit nombre d’individus, on peut légitimement se demander si le 9 octobre 1967, n’est pas une de ces dates de l’Histoire, où l’humanité s’est une nouvelle fois fourvoyée et trompée de direction…

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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