Un monde en noir et blanc

Si le but de la société moderne était de transformer les citoyens en acheteurs compulsifs, en drogués chroniques de la dépense inutile, et si l’objectif non-avoué du capitalisme, assoiffé de croissance à tout prix, était de nous décérébrer, par le truchement de la télévision (formidable robinet à mauvaises nouvelles et à programmes lénifiants) et de nous pousser à une surconsommation déculpabilisée et délirante, on peut dire que cela a… hyper marché !

Partout où je passe, la mondialisation est à l’œuvre. Je préfère le terme anglais de « globalization » qui décrit bien l’uniformisation du monde. Le dépaysement est de plus en plus difficile, tant le commerce, la culture, les langues, les goûts et les rêves finissent par tristement fusionner pour se ressembler.

Sylvain Tesson en parle très bien dans une interview récente et chaque jour, sous toutes les latitudes, je collectionne les preuves et parviens au même constat. 

« La mondialisation historique a sa chronologie : industrialisation, massification, accélération, hypertrophie. S’ajoute un phénomène qui est l’effet des précédents : uniformisation des modes de pensée, des comportements, des formes urbaines, des paysages et des moyens de communication. Internet a constitué la parousie de ce mouvement globalisant. Il manquait une machine capable de réaliser la conformation absolue de l’homme à un modèle unique, rêve universaliste. Nous y sommes. Le digital est le doigt d’honneur de la technologie à la variété des cultures humaines. L’usure du monde, c’est cela : indifférenciation, fin du chatoiement, effacement de la mosaïque, règne de l’Unique, reproduction du même. Appelons cela la starbuckisation du monde. »

Partout, et encore davantage dans les pays économiquement moins avancés, le cycle infernal est à l’œuvre : 

  • Déluge de publicités grandissant et désormais algorithmé pour mieux enserrer le consommateur dans l’inextricable nasse qui consiste à satisfaire à tout prix le moindre de ses désirs.  
  • Hyper consommation devenu un fait de société suscitant entre autres choses : vanité, faux bonheur, désillusion, obésité et problèmes de santé, hyper-endettement et déliquescence psychiques.
  • Épuisement des ressources planétaires assorti d’un gâchis phénoménal de ce qui est produit et non-consommé. 
  • Pollution généralisée et mythe du recyclage, bien commode pour continuer d’avoir bonne conscience en ne changeant pas grand-chose de nos modes de vie

Pour les lecteurs qui sont intéressés, persuadés que la lucidité est le premier pas vers un changement salvateur, et qui ne se cachent pas derrière le paravent de l’indifférence ou du déni de la réalité, je propose de rentrer dans les détails, de regarder les faits et les chiffres pour comprendre l’ampleur du problème et l’urgence des enjeux, désormais individuels autant que planétaires.

Commençons par la publicité qui est devenu un véritable raz-de-marée, qui plus est ciblée, personnalisée et invasive grâce aux technologies numériques et avec la sournoise complicité de nos smartphones, qui nous espionnent en permanence, tout en se faisant passer pour le meilleur compagnon de l’homme moderne. Une foultitude d’études existent, qui tentent de mesurer la pression publicitaire à laquelle est exposé un individu vivant en Occident. Pour résumer, il n’est pas déraisonnable de penser qu’une personne vivant dans un pays dit développé est exposée à environ 15.000 stimulis commerciaux, marketing et publicitaires par jour ! Ceci inclut les publicités sur Internet, la télévision et médias en général, le sponsoring et placement de produits dans les films et à la télévision, les enseignes et devantures de magasins, les publicités et offres promotionnelles sur lieux de vente, les logos de marques qui l’environnent sur tous les produits que l’on croise dans la journée, les logos sur les vêtements…

Une statistique américaine montre qu’en 1970, un individu était exposé à une moyenne de 1600 publicités par jour. Ce chiffre a décuplé en cinquante ans, sans compter que les expositions aux produits et marques se sont largement sophistiquées.

C’est sans doute par là qu’il faudrait commencer à prendre le problème de l’hyperconsommation par les cornes, à l’heure où la sobriété est désormais prônée pour changer radicalement nos habitudes de consommation et de vie. On nous enjoint désormais à la modération, à ne plus prendre l’avion pour les plus aisés (ou leur jet privé pour les plus déraisonnablement riches) et à débrancher ses appareils électroniques dès que l’on sort de chez soi, entre autres mesures. Mais on continue de nous inonder de sollicitations sournoises, flattant nos bas instincts et nous incitant à toujours dépenser plus, dans des choses dont on se passerait allègrement, avec un peu de réflexion et de jugeotte. 

L’hyperconsommation a désormais sa grande messe mondiale et des centaines de millions de consommateurs hagards attendent avec impatience le Black Friday qui s’avère un jour particulièrement noir pour la planète. En 2022, 6 français sur 10 déclarent attendre le black Friday pour faire des achats. La belle affaire ! Durant les 4 dernières semaines de l’année 2021, selon une étude de Deloitte, les ventes du commerce de détail ont atteinte 1300 milliards de dollars, soit une hausse de 8% par rapport à 2020. Nul doute, la consommation est une drogue dure et une raison de vivre pour des millions de personnes autour du globe.

Croyez-moi, ayant le temps et le luxe de me pencher sur ces problèmes en lisant nombres d’articles et d’études, en visionnant d’innombrables documentaires, conférences et interviews de spécialistes, les exemples d’hyperconsommation sont légion et les chiffres donnent véritablement le tournis. Un marché qui m’a particulièrement frappé récemment, c’est celui de la beauté (cosmétiques, parfumeries, soins esthétiques…). Ce marché au niveau mondial était estimé en 2021 à 445 milliards de dollars. Ce qui est ébouriffant, c’est qu’il devrait atteindre les 800 milliards de dollars, en à peine 5 ans ! Les raisons évoquées : l’apparition de multiples marques et entreprises, favorisée par l’explosion du secteur, la révolution des social-média, l’émergence et le succès des influenceuses, la prolifération de la contrefaçon, dans les mains de réseaux mafieux, bien décidés à satisfaire l’appétit insatiable des consommatrices, dans un marché où la distribution est souvent sélective et exclusive. Je me permettrais de rajouter que l’obsession du paraître, le culte du jeunisme et la volonté effrénée de ne pas vieillir, le narcissisme d’une part grandissante de la population, incitée en cela par les réseaux sociaux et sans doute fondée sur un vide spirituel et un désœuvrement existentiel (mais cela n’engage que moi 😉 doivent être des facteurs non-négligeables qui expliqueraient aussi l’hyper-croissance annoncée de ce marché… « Sois belle et… t’es toi ! » semble être devenu le nouveau leitmotiv pour une part grandissante de la population, avec une justification en béton : « Parce que tu le vaux bien ! »

Avant d’évoquer le sujet du gâchis et de la pollution plastique, deux sujets parmi tant d’autres qui me tiennent à cœur et sur lesquels je me suis penché ardemment, je pense utile d’évoquer les conséquences hallucinantes de l’hyperconsommation, cette course sans fin vers l’inutile et le non-sens.

Selon le Los Angeles Times, Il y aurait 300,000 objets dans la maison américaine moyenne.

La superficie moyenne de la maison américaine a presque triplé durant les 50 dernières années. Pourtant, 1 Américain sur 10 loue de l’espace d’entreposage à l’extérieur de chez lui. Le secteur immobilier commercial qui connaît la croissance la plus rapide depuis 40 ans. (New York Times Magazine)

Malgré cela, 25% des américains qui possèdent un garage à double porte n’ont pas suffisamment d’espace pour y stationner une auto et 32% n’ont que l’espace nécessaire pour en stationner une. (U.S. Department of Energy)

En conclusion, nous consommons deux fois plus de biens matériels qu’il y a 50 ans.

Malheureusement, cette tendance à l’hyperconsommation et à l’accumulation maladive de l’inutile est une addiction qui se travaille dès le berceau. Une étude britannique a démontré qu’un enfant de 10 ans possède en moyenne 238 jouets, mais qu’il ne joue réellement qu’avec 12… (The Telegraph)

Seulement 3.1% des enfants du monde vivent en Amérique, mais ils possèdent 40% de tous les jouets achetés dans le monde. (UCLA)

Rassurons-nous, petit hyper-consommateur deviendra grand, si l’on en juge la ribambelle de chiffres dont je vous fait grâce pour ne pas vous assommer. Croyez-moi, c’est à pleurer de désespoir…

Mais certains sceptiques m’opposeront qu’il s’agit de cas extrêmes et que les Américains sont des matérialistes boulimiques peu représentatifs du reste du monde. Alors penchons-nous sur la récente expérience de l’ADEME (L’Agence de la transition écologique) riche d’enseignement, et qui a appelé les Français à adopter une consommation « plus responsable et plus sobre ».

Dans son expérimentation « Oser changer », l’Agence a accompagné pendant sept mois, 21 foyers pour les aider à désencombrer leur logement de manière plus écologique. Aidés par des professionnels du rangement, ces familles – avec ou sans enfant, vivant en ville comme à la campagne – ont fait l’inventaire de leurs biens. Ils les ont triés pour donner ou vendre le superflu, apprenant ainsi à lutter contre le gaspillage et à vivre plus sobrement.

Selon l’agence, 2,5 tonnes d’objets en moyenne sont cumulés dans chaque logement, ce qui correspond à 45 tonnes de matières pour les fabriquer. 

Les Français estiment posséder 34 appareils électroniques et électriques par foyer, alors qu’ils en ont en moyenne 99 (février 2022).

Entre 54 et 110 millions de smartphones dorment dans les tiroirs. C’est la même chose pour les chaussures : les adultes en possèdent deux fois plus qu’estimé.

Le résultat de cette opération originale, c’est qu’en moyenne, les familles se sont séparées de 31% de leurs objets.

L’Agence encourage l’adoption de pratiques alternatives face à la surconsommation : « Il faudrait conserver plus longtemps les équipements, une économie axée plus sur les services et la réparation avec des emplois locaux », consommer moins mais mieux et éviter d’acheter neuf. 

M’étant délesté de 99% de tout ce que je possédais, je ne saurais que trop vous conseiller de regarder les innombrables documentaires ou reportages concernant le minimalisme. L’émotion, la joie et la satisfaction de ceux qui, comme moi, sont passés par cette cure d’amaigrissement, se séparant de tout ce qui n’est pas essentiel est une véritable cure de jouvence et un message d’espoir. Moins on a, plus on est !

Passons rapidement sur les problèmes du gâchis, des emballages et de la pollution plastique car il est bon de rappeler l’effarante absurdité de la situation. Je vais faire court, car cette chronique n’a pas pour vocation de devenir une thèse écologique ou un roman dystopique sur l’avenir de notre monde, sérieusement en péril… Et pourtant ! 

Ce que l’on oublie trop souvent ou qu’on se plait à ignorer, c’est que chaque achat comporte une responsabilité, car la consommation de quoi que ce soit a un impact environnemental, consomme de l’énergie et de l’eau, souvent en quantité effrayante, pour sa production et engendre de manière très significative, gâchis, pollution et dégradation de la planète. A fortiori, quand on parle de surconsommation, on doit parler aussi d’hyper gâchis et de super pollution. Ceci dit, regardons les faits et les chiffres.

D’après les Nations Unies, 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont jetées ou perdues chaque année, ce qui correspond à 1/3 des aliments produits sur la planète ! 

En Afrique et en Asie, les pertes et gaspillages alimentaires du producteur au consommateur représentent entre 6 et 11 kg par individu et par an, alors qu’en Europe et Amérique du Nord, ils se situent entre 95 et 115 kg. (ONU)

Je saute une ligne et marque une pause, pour vous laisser le temps de relire ces chiffres consternant et y réfléchir. Sans doute aussi pour vous permettre de souffler, comme après un sérieux upercut, avant l’avalanche de ce qui va suivre.

Avec ce que l’Europe jette chaque année à elle seule, on pourrait nourrir 1 milliard de personnes, soit l’intégralité des personnes qui souffrent de malnutrition dans le monde. 

(Source : FAO)

20% de la viande, 35% du poisson et 45% des fruits et légumes sont gaspillés chaque année dans le monde.

Ce sont 286 millions de tonnes de céréales qui sont gâchées chaque année dans les pays industrialisés.

Chaque année en France, ce sont 10 millions de tonnes de nourriture qui sont perdues ou gaspillées tout au long de la chaîne alimentaire. Cela représente 16 milliards d’euros perdus (Soit 240 euros par français) et 15.3 millions de tonnes d’équivalent CO2 émis pour rien !

Chaque acteur est concerné et les pertes alimentaires se produisent à : 

  • 32 % au stade de la production,
  • 21 % au stade de la transformation et conditionnement des produits dans l’industrie agroalimentaire,
  • 14 % au stade de la distribution (hyper et supermarchés, hard-discounts, épiceries et commerces de proximité),
  • 33 % au stade de la consommation, c’est-à-dire Nous !

Au stade des consommateurs, ce gaspillage représente au total 50kg de nourriture gâchée par français chaque année : 29 kg au domicile et 21kg au restaurant alors que nous n’y prenons que 15% de nos repas.

Sur les aliments jetés par les consommateurs, une bonne partie pourrait sans difficulté être évitée si l’on acceptait de modifier à la marge nos comportements. En effet, chacun d’entre nous jette chaque année 7 kg d’aliments non consommés et encore emballés ! L’autre partie des denrées qui partent à la poubelle concerne pour 1/4 de restes de repas, 1/4 de fruits et légumes non consommés, 1/5 de produits partiellement consommés, 14% de pain, 5% de boissons.

Tous ces chiffres peuvent paraître abstraits. Pour se faire une idée de l’importance que ces quantités jetées représentent, il peut être utile d’avoir en têtes quelques ordres de grandeur :

  • Sachant qu’il faut 1.000 litres d’eau pour produire un kilo de farine, chaque baguette de pain jetée à la poubelle correspond à une baignoire entière.
  • Sachant qu’il faut 15.000 litres d’eau pour produire un kilo de viande, un rôti de porc ou un gigot d’agneau, c’est 70 baignoires pleines.

Pas très emballant tout cela, n’est-ce pas ?

Alors, lisez la suite et je vous promets que vous ne consommerez plus jamais de la même manière, ou du moins, si vous décidez de ne rien changer, vous ne le ferez plus impunément, car vous saurez…

Chaque année, l’Europe produit à elle seule 49 millions de tonnes d’emballages plastiques. En 2020, elle a consommé 900 milliards de produits alimentaires et boissons emballées.

95 %, ces emballages ne servent qu’une seule fois, et sont jetés après leur première utilisation.

La France, consomme 15 milliards de pot de yaourt par an, pour l’essentiel composés de Polystyrène, extrêmement polluant et qu’aucun centre de tri ne sait recycler. Chaque seconde, c’est 500 pots de yaourt qui sont jetés, sans que cela n’égratigne la conscience de qui que ce soit… 

« Les pots de yaourt sont une menace pour l’environnement. Bien que le polystyrène ne représente que 16 % des emballages en plastique mis sur le marché, il constitue plus du tiers des plastiques retrouvés dans la nature. Une fois fragmenté, le polystyrène a une haute toxicité. Pour les milieux naturels mais aussi pour l’homme : le styrène est classé cancérogène probable et il est suspecté d’être toxique pour la reproduction. » (Le Monde)

Bref, « les produits laitiers sont nos amis pour la vie »… dit joyeusement la publicité (encore elle ;-). On continue ? Accrochez ou serrer-vous la ceinture, à vous de voir !

D’une manière générale, malgré l’extension des consignes de tri et de la collecte, seul un petit tiers du plastique d’emballage parvient jusqu’à la case recyclage. 

Une fois dans les poubelles, moins de 30 % sont recyclés, ; le reste est jeté dans la nature ou brûlé.

Seulement 9% des déchets plastique sont recyclés dans le monde, en rejetant des polluants dans l’atmosphère.

Cela représente un gâchis d’une valeur de 100 milliards d’euros chaque année.

La production mondiale de plastique a doublé entre 2000 et 2019, à 460 millions de tonnes contre 234, selon l’OCDE.

Dans le même temps, la production de déchets plastiques a, elle, plus que doublé, à 353 Millions de tonnes en 2019.

Sur la seule année 2019, 22 millions de tonnes de plastique ont été rejetées dans l’environnement, dont 20 Mt dans les cours d’eau, lacs et océans. Les plastiques représentent au moins 85 % du total des déchets marins, indique l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement.

 40% de ce plastique émis est un emballage.

D’après une étude de National Geographic, 5.000 milliards de morceaux de plastique flottent déjà dans nos océans. Dans le monde, 73% des déchets sur les plages sont du plastique (filtres de cigarette, bouchons, emballages alimentaires, bouteilles, sac ou bacs en polystyrène). Dans le monde, il se vend 1 million de bouteilles en plastique, chaque minute ! Environ 74 000 particules de micro plastiques sont consommées par humain et par an. Le niveau de cet impact sur la santé n’est pas encore défini. Les estimations sur la durée de vie du plastique vont de 450 ans à l’infini.

La production mondiale de plastique a connu une croissance exceptionnelle, passant de 2,3 millions de tonnes en 1950, à 162 millions en 1993, 448 millions en 2015. Le plastique emballe mais sa production s’emballe. En 2021, le marché du plastique a représenté le montant colossal de 1 000 milliards de dollars, soit 5 % du commerce global de marchandises. Ce chiffre est supérieur de 40 % aux évaluations précédentes et concerne pratiquement tous les pays.

Selon des estimations citées en septembre 2021 dans un rapport du WWF, la production de plastique dans le monde devrait doubler d’ici 2040 et accélérer la crise climatique. L’Institut de recherches IFP Énergies nouvelles (IFPEN) évoque pour sa part des prévisions inquiétantes, d’un milliard de tonnes par an aux alentours de 2050.

J’arrête là le torrent de chiffres dans lesquels je me suis immergé pour savoir et comprendre comment on en est arrivé là. Dans les faits, partout où je passe, je constate les dégâts sur l’environnement et les effets du dérèglement climatique. Partout, je note les excès de la publicité, véritable pollution visuelle et gavage psychologique, à l’exception de Saõ Paulo, cœur de l’économie brésilienne, qui a interdit notamment l’affichage publicitaire dans cette mégalopole de 20 millions d’habitants. Mais partout ailleurs, à l’abord des villes, des immenses affiches 4×3 vantant des enseignes et des marques ou proposant des offres commerciales. Tout cela contribue évidemment à l’enlaidissement du monde et à sa marchandisation effrénée.

Partout les mêmes supermarchés, conçus sur le même modèle, avec plus ou moins de moyens, mais tous livrés aux mains des multinationales, avec leurs rayons débordants de produits aux couleurs criardes, linéaires d’emballages putassiers et mensongers qui promeut la malbouffe et l’alimentation industrielle, qui nous en font voire de toutes les couleurs. Partout, dans toute l’Amérique Latine, en bout de caisse, on veut emballer vos produits dans deux ou trois sacs en plastiques, car leur fabrication est de piètre qualité, de peur qu’ils cèdent sous le poids de leur contenu. Devant mes refus, en prétextant qu’il faut sauver la planète, je ne vois que des regards éberlués ou des petits rires amusés.

Dans ce contexte qui ressemble à une vaine fuite en avant, d’un point de vue écologique, le Mall est devenu le temple de la consommation. Les galeries marchandes et les centres commerciaux aux abords des grandes villes suscitent chez moi le même rejet que les complexes touristiques qui revendique le « all inclusive ».  C’est la consécration absolue du Dieu argent et l’aboutissement du mariage d’amour entre une offre débordante et une demande boulimique.

Tout y est étincelant, alléchant, rutilant, chatoyant. On y a investi des sommes folles pour drainer le mouton consommateur, vers ces pâturages de billets verts, le berner et le gaver. Tant qu’il consomme, aucune raison de le mener à l’abattoir.  Quel que soit le pays ou la nationalité, on vient pour s’y divertir, s’y restaurer, pour satisfaire ses rêves à crédit, payables en 3 mensualités sans frais, ou pour combler ses besoins délétères de toujours davantage posséder. On célèbre sa fidélité en affichant la carte en plastique du magasin, nouveau sésame de l’accession au Club de ceux qui ont les moyens de satisfaire leur gloutonnerie d’objets et d’aliments en tout genre.

Je me suis livré sans le vouloir à une petite expérience, dans plusieurs pays d’Amérique Latine. Je suis rentré dans les supermarchés que je trouvais sur mon chemin (en Argentine, en Uruguay et au Brésil) et me suis mis à photographier les rayons débordants de produits… en Noir et Blanc ! Je vous engage à regarder les clichés ainsi obtenus. Je ne sais pas pour vous, mais sans l’éclairage blafard des néons, mettant en lumière les couleurs tapageuses, vives et tranchantes du merchandising, je n’ai plus du tout envie d’acheter quoi que ce soit. Sans doute faudrait-il interdire la couleur dans ces temples de la surconsommation et de la junk-food généralisée. Peut-être faudrait-il imposer aux télévisions, dont le métier est notoirement de vendre du temps de cerveau disponible, de ne diffuser que des spots en nuances de gris, revenir à la télévision d’antan, en ces temps où régnait le Noir & Blanc, pour tous les programmes qui visent à infantiliser, abêtir, distraire, flatter ou pousser à une stérile consommation la masse des consommateurs impénitents, pour qui dépenser c’est exister et qui pensent que la télévision (avec ses visions télécommandées) c’est la vie !

Je plaisante bien sûr, car il ne nous reste plus guère que l’humour (noir, forcément) pour ne pas désespérer des grises informations sur ce monde d’enfants gâtés qui sont devenus des enfants gavés. 

Que faut-il faire ? Interdire au Roi Merlin de nous proposer ses promotions magiques, pour ne plus vendre que des outils Black & Decker et du white spirit. De ne plus vendre que de la peinture blanche pour repeindre nos idées noires ?

Passer des nuits blanches à se demander comment on va rembourser ces foutus crédits qu’on est incapable d’assumer malgré des petits boulots payés au black ? Ne presque plus rien consommer durant la majorité des mois de l’année, après avoir fait des chèques en blanc aux multinationales qui ont salopé notre planète et notre santé, mais attendre impatiemment le Black Friday, comme des alcooliques, se saoulant à coup de whisky Black & White, parce qu’ils n’en pourraient plus de leur cure de sobriété ?

Que faudrait-il faire dans ce monde désormais en Noir & Blanc, pour ceux qui ne peuvent pas résister aux soldes, aux remises, rabais ou ristournes de la grande distribution ? Car pour une grande part des consommateurs désargentés, l’hyperconsommation mène au surendettement. Prendre un nom d’emprunt pour contracter quelques crédits supplémentaires, transformant leur fil à la patte en véritable chaînes inoxydables. Et s’il ne gagnent pas assez pour participer au grand buffet de la consommation à volonté, ils peuvent toujours compter sur l’Oncle Cetelem. Pour les autres, frustrés par ce monde décolorés, ils devront se résigner et endosser l’échec !

Bien sûr, tout cela est complexe et la vérité, ne m’en déplaise, n’est sûrement pas dans un discours manichéen, noir ou blanc. La solution à ce délire planétaire repose sur de multiples actions, urgentes et courageuses, dans un monde éminemment complexe, tout en nuances de gris, devant concilié de manière urgente des intérêts parfois si divergents. Ce qui est certain c’est que cela concerne tous les acteurs et les étages de la fusée. Les politiques, les entreprises, les organisations et institutions, et bien sûr les citoyens. 

Ce qui difficile mais passionnant à la fois, c’est qu’en une même personne, il y a tout un monde, parfois contradictoire et rarement cohérent. Chacun de nous est à la fois un citoyen, un parent, un consommateur, un professionnel, un être doué d’humanité et animé par certaines valeurs, doté d’une capacité à raisonner et à agir sur le monde qui l’entoure en fonction de son niveau de lucidité, de compréhension et de conscience. Cela fait de chacun de nous, un sacré fourbis mais en même temps un formidable acteur du changement, si on le souhaite vraiment. Une chose qui me parait essentiel face aux difficultés inéluctables qui nous attendent, c’est de comprendre que seul, on ne peut rien, mais qu’ensemble, on peut influer fortement sur le cap et le sens du vent de notre avenir. Quand comprendra-t-on que nos billets de banques sont plus importants que nos bulletins de vote ? Par le choix de nos achats quotidiens, nous pouvons façonner, chaque jour et directement, un monde qui nous convienne, sans attendre cinq années pour qu’un système démocratique nous concède le privilège de nous exprimer, pour souvent ne pas tenir compte ensuite de nos aspirations. 

Chacune de nos dépenses, si elle est raisonnable, réfléchie et mesurée peut influencer l’économie et la société dans laquelle nous vivons. Cette chronique n’a comme seule objectif que de faire comprendre, de regarder la réalité en face et de s’adresser à tous ceux qui refusent de jouer les autruches. Si des milliers, voire des millions de consommateurs dépensent leur argent autrement, ils auront un impact direct et puissant sur les entreprises, sur les institutions et organisations et, en définitive, sur les politiques qui sont les premiers à se précipiter au secours de la victoire. Prenons individuellement et collectivement conscience que notre union fait la force. Chacun de nos choix façonne la société. On ne voit pas le même monde et on n’en ressort pas de la même manière, selon que l’on appuie sur la touche 1 de notre télécommande, pour s’assoupir devant TF1, ou que l’on choisisse la touche 5 pour regarder Arte afin de s’éveiller. A bon entendeur, salut !

Je laisserai le mot de la fin, en guise de conclusion et pour illustrer mes propos, à un grand témoin de la société moderne, malheureusement disparu, qui n’a cessé de dénoncer et de moquer les petits travers de la société des hommes. Il aurait tant à dire, s’il voyait ce que nous sommes devenus ! 

« Il suffirait que les gens n’achètent pas, pour que ça ne se vende pas ! »

                                                                           Michel Colucci, dit Coluche

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

7 commentaires sur « Un monde en noir et blanc »

  1. Frédéric, j’aime bien vous lire, je me sens moins seul
    A mon grand désespoir, mon ex et ma fille de 10 ans ne partagent pas du tout ma conviction écologique.
    Cette semaine, ma fille voulait acheter un paquet de bonbons qui contenait lui même une dizaine de petits paquets. Tout cela en plastique bien sûr. J’ai eu beau lui expliquer que le plastique était mauvais pour la planète, qu’elle avait vu cela avec sa classe l’année dernière, rien n’y a fait. Je n’ai pas cédé. Mais depuis elle me fait la tête…

    Ps : j’ai offert pour Noël votre dernier livre à ma mère…j’espère le récupérer à l’occasion !

    Aimé par 1 personne

    1. Lui avez vous déjà offert? Car sinon, je peux vous envoyer une petite dédicace en vidéo. Faut d’avoir quelques lignes sur une page du livre signé de ma main, je vous envoie un QR code qui ouvrira sur un petit message personnalisé que je lui retournerai depuis le fin fond de la Bolivie…;-) up to you…

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