Des kilomètres… au conteur

Écrivain-voyageur est un métier de routier avant d’être un sacerdoce de plume. 

On se dépense sans compter en kilomètres, pour parvenir à noircir des centaines de mètres de pages blanches.

Si l’on m’avait dit que devenir écrivain-voyageur c’est attraper une maladie incurable, par définition chronique, je ne l’aurait pas cru ! On a beau être perfusé au goutte-à-goutte de l’insouciance, vertu dont c’est – parait-il – la fin, on devient victime d’une addiction plus forte que toutes les drogues connues et disponibles sur le marché : l’arbre à came.

Et croyez-moi, je n’ai aucune envie de me soigner. 

Je vis désormais les yeux rivés au compteur, tout en affûtant mes qualités d’apprenti-conteur, avec deux livres à l’arrivée, LIBRE & VIVANT, au terme de quatre années d’errance, avec comme seule destination : là où le vent me porte. 

Et ce n’est pas fini !

Je n’ai désormais plus d’autre activité que celle de vivre pleinement, mais je revendique haut et fort ma nouvelle profession… de foi, que je signe de mon nom, après avoir démontré que la Pie est belle et bien un oiseau migrateur. 

« J’habiterai mon nom, répondrait toujours le poète au questionnaire du port. » écrivait Saint John Perse, en guise de clin d’oeil !

Mais si l’écrivain-voyageur est un amoureux éperdu des mots, persuadé que la langue française est le plus beau des pays qu’il ait jamais traversés, il n’en demeure pas moins sensible aux dates et aux nombres. 

C’est ainsi, que ce 6 novembre est un jour particulièrement symbolique, à deux titres. 

Voilà exactement 4 ans, je montais, non sans une certaine appréhension, dans un avion blanc qui s’envola vers la Nouvelle-Calédonie, entamant ainsi mon tour du monde, après m’être débarrassé de tout ce qui risquait d’encombrer ma liberté de mouvement, coupant tout fil à la patte qui m’empêcherait de me réinventer à l’autre bout de la planète et d’aller à ma propre rencontre, au fil des jours qui s’égrèneraient, sous de joyeux tropiques… 

C’est aussi un jour à marquer d’une pierre blanche car les kilomètres que j’ai effectués en Amérique Latine (27 506 km à date), viennent de dépasser ceux que j’ai fait au volant de mon Land Rover (27 473 km) durant 11 mois dans toute l’Afrique australe. Cela représente quasiment 55.000 km de routes parcourues avec « mes propres véhicules », au travers de 23 pays.

Quand les chiffres deviennent vertigineux, il arrive souvent qu’il deviennent un peu irréels.

Je me suis donc livré à un petit exercice pour voir à quoi cela pouvait correspondre.

55 000 kilomètres ! C’est comme si j’étais parti de Brest (petit clin d’œil en passant à Christophe, mon cher éditeur, à quelques amis précieux et certains lecteurs à la fidélité féroce, ainsi qu’à tous les bretons que j’aime;-)… Ceci pour rejoindre Vladivostok.  

Ne pouvant aller plus loin, butant sur la Mer du Japon, j’aurais fait demi-tour pour rebrousser chemin, mais aurais bifurqué à la frontière du Kazakhstan pour piquer en direction du sud-ouest, vers le Kirghizistan, puis le Turkménistan, voguant tous voiles dehors vers l’Iran. L’exercice aurait consisté ensuite à traverser l’Irak, en prenant garde d’éviter les voleurs de Bagdad, puis de croiser quelques tueurs en Syrie. Le voyage se serait poursuivi en Jordanie et je serais certainement allé me lamenter au pied d’un mur en Israël. Les pyramides d’Égypte m’auraient vu filer vers le Soudan, pays délicat et fabuleux où j’aurais évité de me faire dessouder. Je serais alors descendu plein sud en évitant le sud-Soudan, contrairement aux préconisations aventureuses de Google Maps. Par expérience, il faut se méfier des GPS concoctés par des Américains jamais sortis de chez eux !

J’aurais opté pour l’Éthiopie (où je dois aller avant de déposer ma plume et mes os, quelque part sur cette fabuleuse planète). Le Kenya, la Tanzanie, puis le Rwanda où j’ai faussé compagnie à une amie de cœur qui veut me faire découvrir son pays. J’aurais raccroché en Zambie avec mon périple africain, jusqu’au Cap, en Afrique du Sud pour une dégustation de gins avec mon ami André, que je salue au passage, dans ce voyage imaginaire. 

Puis il aurait été temps de remonter vers le Nord après avoir fait le plein de bonnes espérances. La Namibie où j’ai laissé tant de souvenirs encore si vivaces. L’Angola où mon ami François ma concocterait de bons petits plats dans sa résidence de Luanda. Une longue et passionnante remontée vers l’Afrique de l’Ouest, avec une longue pause au Sénégal où j’ai laissé tant de visage amis. Longer ensuite la côte occidentale jusqu’au nord du Maroc que j’aime tant, pour raviver les souvenirs d’un magnifique road trip réalisé en compagnie de mon fils, avant qu’il ne devienne un homme. Puis l’Europe, avec le privilège de ne pas devoir traverser la Méditerranée sur une embarcation de fortune. Arrivant à Paris pour refaire le plein d’amitié, je me serais demandé ce que je faisais là. Alors je serais, reparti vers Istanbul, pour rester dans le bain du voyage.

Voilà à quoi ressemblerait mon périple de quatre années si j’avais été au volant de ma moto ou de mon Defender et si j’avais été inspiré par un autre trajet. Mais le compte n’y est pas et il manque au moins mille et une nuits à mon décompte. Car si je rajoute les milliers de kilomètres que j’ai parcouru en Océanie puis en Amérique Centrale, au Mexique, au Guatemala, en Colombie, en Équateur et au nord du Pérou, à bord de voitures de location, de campervans et en bus, il faudrait rajouter quelques milliers de kilomètres supplémentaires. En les ajoutant au décompte, c’est comme si je m’étais mis en tête de poursuivre le voyage et de foncer tête baissée pour rendre visite à quelques amis qui m’attendent en Thaïlande, afin d’achever mon parcours en Malaisie, après un petit détour par le Vietnam. Histoire de dire comme John Rambo que j’ai fait le Vietnam !

Il me faudra sans doute attendre une autre vie pour effectuer cet incroyable voyage, sur ces continents qui me tendent les bras.

Alors que j’allais conclure cette chronique, je fus arrêté par un papillon de nuit qui se posa sur l’écran de mon ordinateur. Je n’osai mettre un terme à ma prose kilométrique, respectant sa divine présence et prenant cela pour un signe du destin. Il descendit sur mon clavier, et vint se poster devant les trois lettres, au combien signifiantes pour quelqu’un qui porte, comme moi, un nom de pape : PIO, signifiant en italien : PIE

Ce clin d’œil du destin vaut toute les citations que j’aurais pu trouver afin de conclure, comme c’est désormais de coutume, cet anniversaire de l’écrivain-voyageur que je crois être devenu. 

Alors que je tape cette fin sur mon clavier, le papillon est toujours là, figé sur mon clavier, à me regarder, attendant sans doute la fin de l’histoire. Instant magique où un homme, devenu si respectueux de la mère Nature, conscient des défis gigantesque qui attendent l’humanité tout entière, suspend le temps et cherche à comprendre la signification de tout cela. Alors que je m’échinai à éviter de taper des mots constitués par les lettres où il siégeait, pour ne pas le déranger, il vient de m’offrir un incroyable cadeau. Il a décollé, a hésité un instant, suspendu dans l’air et est venu se poser trois secondes sur mon index, tout occupé à tenir le reliquat de mon cigare éteint. Nous sommes en famille, en pleine complicité. Je vous laisse sur ce signe des Dieux, un effleurage subtile, une embrassade entre un papillon et un oiseau de nuit.Personne sur Terre, à cet instant précis, ne peut être aussi heureux que moi, aussi béni par une destinée qui m’ouvre grands les bras, vers la suite du chemin que j’ai encore à accomplir sur cette planète de 40 000 km de circonférence.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

5 commentaires sur « Des kilomètres… au conteur »

  1. Pas étonnant que tu parcours le monde avec de tels symboles contenus dans ton prénom et dans ton nom… Frédéric en langue des oiseaux ( par le F et le R), pointe une vivacité F d’esprit R qui s’affirme dans la curiosité, l’ouverture au monde E avec un désir de partager D, voire même, de crier ERIC/CRIE, le fruit de son savoir C à travers les leçons tirées de ses expériences sur tous les plans de l’être E…voilà un aperçu des vibrations contenues dans Frédéric.
    Pie en langue des oiseaux annonce un désir d’intégrité I pour véhiculer la paix P dans le monde E…Alors si tu ajoutes la représentation chamanique de la pie c’ est un oiseau messager qui véhicule des idées très fécondes, le changement et le renouveau ….Pas étonnant que tu parcoures le monde et que tu aies envie de partager (D) tes découvertes. Quand la pie en toi bute sur un obstacle c’est pour t’amener à prendre une autre voie…
    La Pie est sociable, opportuniste et rusée, alors continue de nous enchanter et de partager tes chants/champs de découvertes.
    Ecoute le message du papillon qui annonce la métamorphose.

    Pascale

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  2. Je vous lis, vous envie, vous apprécie
    Cependant, n’y a-t-il pas un paradoxe à aimer la nature et le climat et à bruler tant d’essence pour la visiter ?
    Ne prenez pas cela pour une attaque, mais pour une question que je me pose moi même de temps en temps 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Hugues. C’est une question légitime que je me pose parfois. Je ne vais pas me défiler car j’ai fait mon bilan carbone et donnerai les chiffres de ce que j’ai dépensé en essence depuis 4 années et le résultat de mon bilan carbone, de mon impact sur la planète. J’avais prévu de le faire dans une prochaine chronique mais comme vous pointez le sujet, je ferai une publication un de ces quatre. Bien à vous:-)
      Un indice: si tout le monde avait mon bilan carbone, la planète s’en porterait déjà beaucoup mieux… 🙂

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