Quart d’heure de célébrité

Quel comité d’accueil au sortir de mon avant-dernière nuit africaine !

Je me suis levé de bon matin, après une excellente nuit, sans le moindre incident de sommeil, fait suffisamment rare pour un insomniaque chronique. En écrivant cela, je souris à l’idée que c’est sans doute pour cela que la moitié de mes chroniques de voyage furent écrites au clair de Lune. Le silence de la nuit constitue une partition propice à la musique des mots et l’obscurité sertit magnifiquement l’écran sur lequel mes doigts dansent, aussi sûrement qu’un océan d’encre noir le ferait d’une page blanche, seul véritable radeau à la disposition de l’écrivain naufragé par une nuit d’avarie. 

Un ciel uniformément bleu laissait deviner une resplendissante journée et le soleil, s’étirant à l’horizon comme un chat, était encore timide et n’avait pas encore sécher la rosée qui recouvrait la toile de ma tente et la tôle de la voiture couverte de gouttelettes.

J’avais rendez-vous à 8h dans un carwash à l’autre bout de la ville pour que mon Land soit briqué comme un sous neuf. Nettoyage complet, moteur compris, élimination de toutes les poussières et grains de sable qui n’avaient pas manqué de s’infiltrer dans le moindre recoin, sous les moquettes, dans les interstices les plus alambiqués imaginés par les ingénieurs anglais et là-dessus, accordons-leur le mérite d’avoir une imagination débordante. Puis polishing de la carrosserie pour gommer toutes les rayures provoquées par les branches d’épineux qui zèbrent la peinture de leurs griffes acérées lors de chaque escapade dans le bush. Bref, une journée entière à se faire dorloter dans ce « beauty salon » pour automobiles, avant d’être mise demain sur un camion, direction la frontière namibienne pour rejoindre d’ici trois jours Johannesburg et rencontrer celui qui sera sans doute son prochain propriétaire. 

C’est en dégringolant de l’échelle encore toute humide de rosée que je les ai percutées sans le vouloir. Il faut dire qu’elles faisaient tout pour être remarquées, et un aveugle, s’il n’avait pu remarquer le joli rose de leur paupières papillonnantes, aurait senti leur capiteux parfum qui embaumait l’ensemble du buisson dans lequel elles avaient passé la nuit, et duquel elles avaient surgi brusquement en me voyant descendre du toit.

Je m’excusai timidement et pris le soin d’écarter délicatement les deux amies qui m’effleuraient l’épaule, afin de pouvoir atteindre le sol sans les bousculer davantage. 

Alors, nous nous fîmes face et je les dévisageai en souriant, pas mécontent de cet accueil parfumé venant confirmer qu’il s’agissait d’une belle journée et que la Namibie me faisait la fête pour mon départ. 

J’échangeai quelques mots silencieux avec ces deux belles représentantes de l’espèce des Lauriers roses. Ces deux amies étaient venues m’attendre avec leurs progénitures respectives, des petits boutons de laurier encore chétifs refermés sur eux-mêmes, cachés derrière les jupons de leurs mères. 

Elles me firent penser à ces groupies qui font le pied de grue durant toute la nuit à la sortie d’un hôtel de luxe, dans l’espoir d’être bien placée lorsque leur Star adulée surgira au balcon ou s’engouffrera dans une limousine, derrière une haie de garde du corps. 

Comme elles, mes deux jeunes amies étaient venues avec leur descendance, car chez les fans, l’amour et l’admiration sont affaires d’héritage et se transmettent de mère en fille !

Je ne voulus pas les décevoir en leur rappelant qu’en guise de palace, je logeais humblement sous une tente accrochée au toit de mon vieux 4×4 et que ma notoriété d’écrivain-voyageur ne dépassait guère quelques centaines de personnes complaisantes.

N’écoutant que leur cœur barbouillé de rose, elles me demandèrent de leur signer un autographe et de déposer un doux baiser dans leur cou. Obtempérant au souhait de ces deux dévergondées, je respirai profondément le parfum encore récent dont elles avaient fait leur plus provocante parure. Dieu qu’elles sentaient bon ! 

Heureusement que je j’avais dormi seul cette nuit, car j’imagine déjà la crise de jalousie d’une belle compagne qui m’aurait surpris en « fragrance délit », me voyant au bas de l’échelle, là où l’on finit toujours par redescendre, en dépit de nos rêves de gloire et de succès, en train de m’esbaudir comme un jeune premier reniflant l’intimité de deux admiratrices. 

Sur leur peau de velours, de ma plume de Pie, je leur laissai un mot tracé à la va-vite mais mûrement réfléchi durant ces deux mois et demi passés en Namibie : 

Libre et bien vivant ! Comme jamais. Fidèle amitié. F.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Quart d’heure de célébrité »

  1. Magnifique ! Et vous alimentez cette soif de liberté que je sens poindre depuis quelques semaines que je suis seule au monde. Et ce rêve de la Namibie depuis 1998…
    Merci de nous faire voyager à travers vos récits et vos mots et de nous offrir à lire un bel « exercice de style ».

    Aimé par 1 personne

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