Nom d’un chien !

Je voudrais évoquer dans cette chronique un sujet d’importance, qui me taraude depuis que j’ai commencé mon périple en Amérique Latine et qui n’a fait que se confirmer, en prenant une ampleur qui frise désormais l’obsession, depuis que j’arpente l’Afrique australe. 

Pour être tout à fait sincère, il ne s’agit pas d’une simple évocation, d’un sujet comme un autre, d’un détail. Non ! Le sujet est d’importance et concerne une grande partie de l’humanité. C’est donc en pleine conscience que je dois témoigner, au risque de passer pour un adepte de la théorie du complot, cette pratique qui a le vent en poupe en ces temps de Covid, où personne ne sait rien mais où tout le monde pense avoir une justification rationnelle, plus ou moins avouable, permettant d’expliquer comment, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une poignée d’hommes a décidé et est parvenue à arrêter une planète tout entière. 

Après des mois de silence et avoir pu vérifier mes dires dans les nombreux pays dans lesquels je suis passé, je ressens le devoir impérieux de révéler une vérité qu’aucun livre d’aventure, guide touristique, ou récit d’écrivain-voyageur n’évoquent dès lors qu’il s’agit de traiter de l’Art de voyager.

Ce que je m’apprête à dévoiler ne relève pas de fumeuses conjectures, mais repose sur une longue accumulation de preuves, sur d’innombrables faits constatés et étayés par le même constat fait par d’autres voyageurs au long cours, avec lesquels je me suis entretenu et qui sont arrivés, sans oser en parler à qui que ce soit, à la même terrible conclusion !

J’espère juste que ce scandale planétaire deviendra viral et fera l’objet d’enquête journalistiques, d’émissions de radio, de débats publics ou de documentaires, partout où ce fléau se répand, sans que les autorités ne daignent s’en emparer, preuve supplémentaire qu’il y a anguille sous roche.

Ce n’est pas sans une certaine fierté que je pense être le premier à mettre au grand jour la parfaite collusion qui semble avoir été scellée depuis la nuit des temps, entre les chiens du monde entier et les coqs de bassecour, sous toutes les latitudes, afin de savamment gâcher la nuit et perturber le sommeil de quelques milliards d’êtres humains sur cette planète !

Je me doute que face à une telle révélation certains sont bouche bée, quand la grande majorité des lecteurs a du mal à le croire, tant cela paraît énorme. Je sais ! Moi aussi au début, je ne voulais pas l’admettre, mais des milliers d’heures d’insomnie autour du globe, passées à ne pouvoir trouver le sommeil, me retournant d’un côté ou de l’autre du lit, me bouchant les oreilles en coinçant ma tête entre oreillers, empêché par les concerts de chiens hurlants, tantôt solistes, souvent en meute, de 19h jusqu’à 1h, 2h voire 3h du matin m’ont mis la puce à l’oreille. Mais dès que les coqs des environs enchaînaient, parfois peu de temps après que les aboyeurs eurent décidé de se taire – n’en déplaise à tous les naïfs qui pensent que les gallinacés ne s’expriment que vers 5h du matin, aux premières lueurs de l’aube – tout devenait évident et ne pouvait reposer que sur une entente secrète, maléfique et de dimension mondiale.

Afin de démonter la mécanique de cette félonie – n’ayons pas peur des mots en cette période où plus personne n’ose appeler un chat, un chat, même s’il s’agit, en l’espèce, de chiens –  à l’égard des humains, je vous propose de nous pencher, dans un premier temps, sur le peuple des chiens, car ils semblent les instigateurs de cette coalition et sont sans aucun doute supérieurs en nombre et en diversité raciale, comparé aux tribus de coqs disséminées dans toutes les campagnes et aux pourtours des villes. 

Si les statistiques, rares et peu fiables, ne concernent principalement que les pays dits développés, et reposent sur les estimations des multinationales fournissant l’alimentation des animaux domestiques, on peut tout de même estimer qu’il y aurait entre 700 millions et 980 millions de chiens sur Terre, dont plus de 70% vivraient libres, constituant les hordes de chiens sauvages, errants ou sans maître, que l’on croise quotidiennement en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Les sources concordent en revanche pour confirmer que leur nombre croit chaque année, ce qui prouve bien qu’ils sont partout et que si on ne fait rien, il y aura un jour sur cette planète davantage de canidés que d’êtres humains. D’ici à imaginer « un grand remplacement », il n’y a qu’un pas que je vous laisserai allègrement franchir ! Il n’y a qu’à voir, dès que l’on voyage, le nombre d’êtres humains qui ont déjà une vie de chien pour comprendre l’ampleur de la menace.

J’ai envie de vous dire que s’il s’agissait uniquement de nous empêcher de dormir, nous pourrions lutter à armes égales, à coup de somnifères, d’anxiolytiques, d’insonorisation de nos habitats, mais l’attaque est désormais frontale et se déplace aux plus belles heures de la journée. J’en veux pour preuve la mésaventure qui m’est arrivée il y a une dizaine de jours. J’étais à Windhoek, Capitale de la Namibie, où je me rendais de bon matin chez un spécialiste Land Rover afin de faire réparer quelques bricoles et entretenir mon véhicule, après des semaines de pistes poussiéreuses particulièrement éprouvantes pour la mécanique. Après avoir convenu avec le mécanicien que je récupèrerai mon Defender le lendemain matin, je me suis dit que cela me ferait le plus grand bien de rentrer à pied jusqu’à mon campsite, situé à trois ou quatre kilomètres de là. Cela me permettrait de découvrir la ville, de me perdre utilement en prenant le temps, afin de réfléchir à mes prochaines chroniques, et me faire faire un peu d’exercice après ces milliers de kilomètres parcourus depuis des mois, les fesses vissées sur le siège conducteur, avec comme seul évènement physique, mon pied droit appuyant alternativement sur l’accélérateur ou la pédale de frein. 

Souhaitant ne pas emprunter la grande route principale qui m’aurait ramené en ligne droite, sans surprise et rapidement chez Urban Camp, je décidai de rentrer à l’instinct, traversant des quartiers résidentiels, un enchevêtrement de petites rues, souvent désertes mais dont les habitations m’en apprendraient davantage sur les modes de vie des citadins namibiens qu’une grande artère jalonnée de stations-service, de banques et de supermarchés. Le trajet du retour me prit une quarantaine de minutes, parcourus à pas de sénateur, poses photographique comprises. Pas une rue dans laquelle je pénétrais où je ne fus l’objet d’aboiements obstinés d’un chien, seul ou accompagné d’un ou deux comparses, derrière des grilles ou des clôtures dument électrifiées, trahissant les phobies et obsessions sécuritaires de leur propriétaire. Je marchais tranquillement, parfois sur le trottoir d’en face, sans avoir l’air menaçant, mais cela n’empêchait pas la meute excitée ou le cabot solitaire, vaillant car bien à l’abri derrière sa grille, de profiter visiblement de ce passant inoffensif pour sortir de son indécrottable ennui et m’aboyer dessus, avec d’autant plus de hargne qu’il était petit et inoffensif. Certains se contentaient de japper quelques sons sans véritable conviction, lassés de ces années à jouer au signal d’alarme sans que jamais rien de notable ne survienne, quand d’autres, surexcités et agressifs, me poursuivaient jusqu’au bout de la haie grillagée, ne se taisant qu’après disparition certaine de l’intrus, retournant alors au portail pour reprendre leur rôle de vigie, d’une rue où il ne se passait absolument rien de palpitant. 

Visiblement, ces chiens de résidence huppées sont des couche-tard mais aussi des lève-tôt. C’est donc l’après-midi, à l’heure de leur sieste bien obligatoire qu’il faut s’introduire dans les propriétés pour y commettre un larcin ou plus simplement pour se balader paisiblement et visiter les beaux quartiers sans se faire prendre pour un potentiel malfaisant. Ce fut donc en quelques kilomètres l’occasion de me faire aboyer dessus plus d’une trentaine de fois, gâchant ainsi tous mes efforts de recueillement et surtout, créant une gêne évidente pour tout le voisinage, sans que personne ne sorte pour se plaindre ou semble s’en émouvoir. Cela m’a en revanche décidé à écrire cette chronique que je portais en gestation au fond de moi depuis quelques mois et ne fit que confirmer ce proverbe chinois qui dit en substance : « Il s’agit qu’un chien aboie après quelque chose pour que tous les autres chiens en fassent autant ».

J’avoue n’avoir jamais ressenti une grande attraction pour les canidés domestiqués. Je n’avais rien contre eux mais nous vivions des existences parallèles sans jamais trop nous croiser.  Sans doute en raison d’une question d’éducation, ayant été élevé depuis ma plus tendre enfance jusqu’à mon adolescence avec des félins. J’ai toujours préféré l’indépendance des chats à la fidélité supposée des chiens, la grâce un peu hautaine, l’élégance féline, l’attachement des chats à leur territoire plutôt que la servilité à un maître ou à une main nourricière des chiens. Je peux regarder durant des heures un chat faire sa toilette et resté médusé sur la capacité qu’ont les chiens à uriner avec ostentation pour marquer leur territoire, à déposer leurs étrons sans discernement dès que l’envie leur prend puis, quelques instants après, à aller se renifler l’anus pour faire connaissance, une pratique qui manque d’une certaine diplomatie selon moi !

Quelle ne fut pas ma surprise quand je rendis un jour visite à mon père qui vivait en Creuse, invalidé par une longue maladie. Je vivais à l’époque à Madrid et savais qu’il avait pris un chien comme animal de compagnie, après des décennies de cohabitation magnifique avec des chats. C’est alors que je fis la connaissance de cette chienne, un Griffon Khortal, doté d’une bonne bouille, gentille, attendrissante par moment, mais je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle était particulièrement collante, le suivant partout dès qu’il changeait de pièce ou le sollicitant s’il ne lui avait pas prêté attention depuis plus d’une demi-heure. 

Un jour, peu de temps après mon arrivée, au beau milieu d’une conversation que nous avions lors d’un déjeuner, mon père décrocha et chercha sa chienne du regard. Visiblement leur lien dépassait tout. Mais les bras me tombèrent quand il l’appela : « Pépette ! Viens la pépette à son papa !… ».

Je compris ce jour-là que mon père était tombé en mode régressif, il bêtifiait littéralement, et que cet animal de compagnie avait pris le rang de véritable compagne, ma mère continuant de travailler à Paris, sans rien savoir des liens affectifs qui unissait son mari avec ce semblant de loup entré dans la bergerie paternelle. Je me demandai intérieurement s’il avait couché « la Pépette à son Papa » dans son testament et si j’avais été complètement ou seulement partiellement déshérité.

Le plus drôle de cette histoire, que je réalise en écrivant ces lignes, c’est que cette brave chienne, qui apporta sa présence sincère et un bonheur non feint à un homme invalide et inquiet, alors qu’il n’avait qu’une encore qu’une cinquantaine d’années, isolé au fond d’une campagne que les corbeaux survolent pour ne pas voir la misère, portait le joli nom de Gypsy. 

Il aura fallu une vingtaine d’années, pour que leur fils unique, frère aîné de la dite Gypsy dans le court arbre généalogique de la famille Pie, endosse à son tour le nom et la fonction de Gypsy, en larguant les amarres pour partir faire un tour du monde à durée indéterminée. J’ai donc une pensée affectueuse et tardive pour ma sœur canine qui a magnifiquement accompagné, jusqu’à sa crise cardiaque, à l’âge de 55 ans, cet homme que j’aurais tellement voulu mieux connaître. 

Pour alléger le propos, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase de Coluche qui résume malicieusement la situation de nombreuses personnes sur Terre : « Y’a des gens qui ont des enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir un chien. »

Quand on s’intéresse, comme je l’ai fait durant mon périple, à la population des chiens qui peuple cette planète, le voyage devient une école particulièrement pertinente et ouvre des horizons de compréhension, comme il le fait merveilleusement d’ailleurs pour mieux cerner cette autre espèce animale, particulièrement agressive et qui ne devrait pas tarder à entrer dans le classement des espèces menacées, je veux parler bien sûr des Hommes. Mais l’espèce humaine – il faut bien lui reconnaître cette prédominance sur toutes les espèces disparues ou menacées – est la première que l’on peut qualifier d’auto-menacée, courant vers son propre naufrage, en raison de ses excès et de son indifférence, avec une responsabilité désormais indiscutable.

Dès lors, le propos ne serait pas juste si l’on faisait l’impasse sur les diverses dichotomies qui structurent le règne des canidés. Il existe en effet des différences profondes entre les chiens des villes et ceux des campagnes, entre chiens de garde et chiens de compagnie et bien sûr entre les chiens domestiqués et les chiens errants. J’ajouterais, après avoir longuement observé, sous toutes les latitudes, les rôles qui régissent les relations entre les chiens et leurs propriétaires – dont le parallèle est assez confondant quand on observe le comportement des hommes avec leur propre progéniture – qu’il existe surtout une dichotomie prédominante, celle qui sépare les chiens élevés des chiens laissé pour compte !

Dans toutes ces catégories, le comportement, le rôle et les relations que les chiens entretiennent avec leur maîtres sont si radicalement différents, qu’ils finissent par déterminer leur existence. C’est ainsi que l’on trouve des chiens hurleurs, ces fameux conjurés noctambules qui ont passé un pacte de nuisance avec les rois de la basse-cour, dans la catégorie exclusive des chien mal élevés ou livrés à eux-mêmes. Peu de chiens errants dans les pays occidentaux où la réglementation, les contrôles, la loi imposent une domestication forcenée de l’espèce. En revanche, dans les pays d’Amérique Latine et d’Afrique, l’errance est la règle. Les supposés propriétaires sont parfois laxistes et nombre de chiens finissent par dormir et vivre du mauvais côté de la clôture, à se retrouver en meute, délaissés par leurs maîtres, livrés à eux-mêmes ou à la compassion des habitants du quartier qui leur donnent parfois les restes de leur propre repas, souvent frugal. 

J’ai croisé tellement de chiens errants, agressifs et visiblement affamés, lorsque je voyageais en moto en Amérique Latine. Je les repérais de loin. Il se jetaient sur ma moto, en aboyant et en me coursant en essayant de mordre. Je me suis fait prendre à deux reprises, une fois au mollet et une fois à la cheville. Lorsque je voyageais avec mon amie péruvienne Beatriz, elle fut aussi victime de leurs crocs acérés et nous dûmes nous arrêter à l’hôpital d’Ushuaia pour qu’elle reçoive une injection antirabique.  

Une fois, dans une rue en pente de Valparaiso au Chili, je me suis arrêté à mi-chemin, ayant repéré une horde de chiens en liberté, au niveau du feu rouge en contre-bas. Ils étaient à une vingtaine de mètres et le chef de meute, un chien noir et mastoc, me fixait. Je n’eus pas le courage ou l’inconscience de poursuivre et fis demi-tour pour prendre un autre chemin. Ils étaient trop nombreux, hostiles et si jamais le feu était passé au rouge, j’aurais constitué un diner de choix pour cette meute excitée par les deux roues et rêvant de goûter pour la première fois à la tendre chair gauloise. Je suis sûr que tous les facteurs à vélo me comprendront !

Nous n’avons plus ces problèmes en Europe ou aux États-Unis, à fortiori lorsque l’on parle d’une vie citadine. Le comportement des chiens est principalement dicté par leur tempérament, leur génétique et en grande partie par la relation que les humains, en commençant par leurs maîtres, entretiennent avec eux. Dans les pays développés, où la préoccupation sécuritaire à tendance à prendre le pas sur la défense des libertés, les règlent et les obligations se multiplient. On n’aime plus l’errance, qu’il s’agisse des hommes ou des chiens. Les municipalités multiplient les dispositifs « anti-SDF » pour rendre la vie impossible à ceux qui n’ont pas de logement, de refuge ou qui vivent dans la rue. Quand on en est là, considérant certains humains comme des nuisibles, on peut imaginer que le sort des chiens en liberté est réglé depuis belle lurette. Dans nos pays riches, extrêmement régulés, vidéo-surveillés et contrôlés, tout finit par être domestiqué, les plantes, les animaux et de manière plus insidieuse, les hommes. On aime les colliers, on revendique son appartenance, on promeut la propriété, on glorifie la fidélité. Ici, plus que nulle autre part ailleurs sur la planète, on se croit libre alors que l’on est inféodé par ses propres illusions de liberté. Rosa Luxembourg nous le rappelait déjà au début du XXième siècle quand il s’agissait de libérer l’homme de sa condition prolétaire : « Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes. ».

J’avoue que quand je vois quelqu’un qui se promène avec son chien sur le trottoir d’une ville, je me demande toujours qui promène l’autre ! Et si la laisse est détachable des deux côtés… 

Je ne voudrais pas que mes propos soient mal interprétés et laissent penser à certains que j’éprouve de la haine pour les chiens, ou pour le moins une indifférence à l’égard de ses braves petites bêtes. J’aime tous les animaux. Je passe d’innombrables heures à les observer, à apprendre et à me documenter pour comprendre l’invraisemblable magie qui se cache derrière le spectacle prolifique du vivant. Je dois même avouer que plus j’observe mes semblables et plus j’éprouve du plaisir à la fréquentation assidue des animaux, des insectes, des oiseaux qui croisent quotidiennement mon chemin. Aucun chien, même le plus enragé, ne déclencherait l’annexion de l’Ukraine et n’enverrait des missiles sur les populations civiles. Dont acte. 

Qu’on se rassure, la perfidie, la cruauté et la perversion sont bien l’apanage des seuls hommes. Le pire, davantage que le rire, est le propre de l’homme et l’humain se reconnait souvent à sa propension d’être inhumain. L’actualité est là pour nous le rappeler, si besoin était.

Comment d’ailleurs ne pas éprouver une certaine admiration pour les chiens, les plus anciens amis de l’homme, puisque leur domestication remonterait aux hommes préhistoriques, 15.000 ans en arrière ? Ils ont fait preuve d’une intelligence relationnelle avec l’être humain et d’une capacité d’adaptation inimaginables quand on observe l’évolution des tâches qui leur furent confiées à travers les âges. Le chien, compagnon de chasse, fidèle gardien des lieux ou garde du corps à quatre pattes de leur maître, furent aussi employés comme moyens de traction et de transport pour les biens que les hommes trimballaient, parfois dans des territoires hostiles. Nous parlons de temps où l’homme n’était guère dans l’affectif à l’égard de cet animal et utilisait les chiens de manière exclusivement utilitaire.  

Les temps ont bien changé, du moins sous nos latitudes et dans les sociétés dites développées, pour les chiens ayant le privilège d’avoir un maître et d’être bien nourris. Ils ont été peu à peu intégrés à la société des hommes, jouant un rôle social non négligeable. Le réconfort émotionnel ou le soutien thérapeutique qu’ils apportent sont désormais indéniables. Pour un non-voyant, l’amour de son chien n’est pas aveugle. Pour une personne seule, l’affection et la fidélité qui caractérisent le chien sont inestimables et apportent parfois davantage de réconfort qu’un être humain. Pour un enfant unique, et ce fut le cas de mon fils, un chien est un merveilleux camarade de jeu et peut jouer un rôle important dans l’édification de sa personnalité, durant la période de son enfance ou de sa préadolescence.  Combien de couples adoptent un chien pour suppléer à l’impossibilité d’avoir un enfant, déportant leurs besoins affectifs sur une petite boule de poils,  fidèle et obéissante ? Vient un jour où il faut, comme dans le cas d’un enfant dont les parents divorcent, se poser la terrible question :

  • Qui a le droit de garde de la « Pépette à son Papa » ou de son équivalent ?

Il n’existe pas encore de juges pour chiens, comme il en existe pour défendre les droits de l’enfant dans les séparations ou les familles difficiles, mais rassurons-nous, cela finira bien par arriver…

Toute la problématique réside dans la nature des liens qui unit le chien et son maître, et dans les raisons pour lesquels un homme éprouve le besoin, légitime ou perverti, de s’adjoindre la compagnie d’un sympathique quadrupède. Quand un chien est censé combler les névroses, les désirs inavoués, les failles égotiques de son maître, on touche à la déviance et le pathétique n’est pas loin. Je parle des cas où le chien sert de faire-valoir, d’objet de valorisation personnelle, de support vivant ou de prétexte à projeter ses frustrations ou rêves avortés. La multiplication des concours de beauté, de race ou d’obéissance, les séances de dressage ou d’attaque, qui en disent long sur les possesseurs de chiens, en sont l’expression la plus évidente.

Ainsi, mesure-t-on le degré d’évolution d’une société aux rapports qu’entretiennent les hommes avec leurs chiens, passant de relation maître-esclave à une véritable relation d’adoration, transfert affectif au sens psychanalytique du terme, au risque de tomber pour certains dans des rapports névrotiques qui deviennent alors, non plus des signes d’évolution sociale positive, mais des preuves de décadence et de déliquescence du corps social. 

Il est aussi particulièrement intéressant d’observer les différences géographiques par continent, mêlant les aspects culturels et la corrélation qui existent avec le niveau de développement des pays. 

En Asie ou en Afrique, la proportion de chiens à l’abandon ou sans propriétaire est la plus importante au monde. La relation aux chiens n’est pas aussi forte que sur d’autres continents ou sociétés plus développées. La densité de population urbaine, les difficultés de la vie, le manque de ressources financières ou des justifications culturelles semblent expliquer ce rapport plus lâche avec les chiens. Nourrir une bouche de plus quand on a déjà une progéniture de cinq à dix enfants et qu’on a du mal à les élever n’est évidemment pas une priorité. 

L’ancien Président de l’Afrique du Sud, Jacob Zuma, avait déclaré que la volonté de posséder un chien n’était pas dans la culture africaine et revenait pour les possesseurs de chien à vouloir imiter les blancs. Devant les vives critiques que ses déclarations avaient soulevées, il en rajouta une couche, en expliquant que promener son toutou et payer des frais vétérinaires font partie de la « culture blanche ». Selon un édifiant article de Jeune Afrique, « Il a fait resurgir l’image – familière dans l’inconscient collectif des Sud-Africains – d’un homme conduisant son pick-up avec un chien assis à l’abri à ses côtés, tandis qu’un ouvrier noir frissonne dans l’hiver austral, à l’arrière du camion. »

Dans un communiqué ultérieur destiné à rétro pédaler, un porte-parole du gouvernement expliquait que « Le président a souligné la nécessité de préserver ce qui était bon dans certaines cultures et de ne pas adopter des pratiques qui nuisent à la construction d’une société africaine solidaire ».

Pour la petite histoire, ce parangon et grand défenseur de la culture africaine a été incarcéré depuis l’été 2021 et se démène comme un diable pour tenter d’échapper à un procès qui promet d’être retentissant, faisant face à plus de quinze chefs d’accusation pour racket, corruption, fraude, évasion fiscale et blanchiment d’argent. Des millions de Sud-Africains souhaitent, pour l’exemple et parce la corruption est le cancer principal dont souffre l’Afrique, qu’il soit dûment condamné par une justice qui n’a que faire de la couleur de peau, et qu’il soit conduit sous bonne garde de chiens policiers (ce serait leur rendre justice aussi !) jusqu’à sa prison pour y purger la peine qu’il mérite.

En revanche, l’Amérique Latine est le continent qui voue un véritable culte à l’espèce canine, sans que cela puisse fondamentalement s’expliquer. Selon une étude GFK, 80% des Argentins et des Mexicains s’occuperaient quotidiennement d’animaux, 75% pour les Brésiliens.

En 2018, le Costa-Rica fut le premier pays d’Amérique Latine à faire comparaitre au tribunal un animal victime de mauvais traitement par son maître. La loi costaricienne prévoit désormais des peines allant de six mois à trois ans de prison pour de mauvais traitements ayant provoqué la mort d’un animal, six mois à deux ans pour des actes de cruauté, et vingt à cinquante jours-amende pour les mauvais traitements moins graves.

La Bolivie compte 4 chiens pour 10 habitants, sans doute le record mondial, alors que l’OMS, pour des raisons de santé publique, recommande de ne pas dépasser la proportion de 1 chien pour 10 habitants. Cela n’est d’ailleurs pas sans poser de problèmes puisqu’on dénombrerait à La Paz, la Capitale, plus de 400.000 chiens errants, créant selon la municipalité de véritables problèmes sanitaires. Les chiens se déplacent en meute dans la ville, fouillent les poubelles pour se nourrir, se montrent souvent agressifs, engendrant plusieurs centaines de cas de rage canine chaque année. Des associations de quartier tentent de pallier le manque de moyens des principales villes et s’organisent pour venir en aide aux chiens souvent abandonnés par leur maître sans scrupule. 80% des chiens errants auraient en fait un maître irresponsable et négligent, laissés à leur propre sort dans les rues de La Paz, ne recevant pas ou peu à manger, et évidemment ni vaccinés, ni stérilisés, ni soignés. Une vraie vie de chien au sens le plus tristement parlant du terme. Des refuges de rue, des niches improvisées sont construites avec les moyens du bord par les habitants pour tenter de pallier ce phénomène inquiétant, faisant de la plupart de ces pauvres bêtes des « chiens communautaires ».

Le Brésil est certainement le cas le plus emblématique au monde (sans doute avec les États-Unis) quant à l’amour qu’éprouve un peuple pour les animaux de compagnie et les chiens en particulier. Le Brésil, plus grand pays d’Amérique du Sud et l’un des plus inégalitaires de la planète, compterait plus de 50 millions de chiens et plus de 20 millions de chats. Plus de la moitié des familles brésiliennes posséderait un animal de compagnie, le chien décrochant la première place sur le podium et dans le cœur des Brésiliens. Comme en Amérique du Nord, le chien y est souvent traité comme un être humain, voire comme un enfant que l’on prend plaisir à pouponner. Les vêtements pour chien se multiplient. Il existe des boulangeries pour spécialisées où les petites bêtes se voient proposer toute un tas de friandises adéquates. On y souhaite les anniversaires du chien de la famille, plus que nulle part ailleurs sur la planète. Il existe même des hôtels pour chiens pour favoriser les accouplements et on y procède aussi à des mariages canins. Le Brésil est l’exemple le plus abouti du dévoiement d’une société, quant à la place démesurée que prennent les chiens dans la vie de leur propriétaire. 

Une directrice d’une clinique vétérinaire expliquait dans un journal de Sao Paulo que 30% de sa clientèle humanise son animal de compagnie et les consultations nutritionnelles ont bondi, « de plus en plus de personnes souhaitent donner à leur chien la même nourriture qu’elles consomment : bio et à base de produits frais » explique-t-elle. 

Ces tendances à l’humanisation de l’animal est aussi étayé par le témoignage d’une vétérinaire comportementaliste de Sao Paulo qui explique que « Les propriétaires interprètent les comportements de leurs animaux et imaginent ce qu’ils pensent. Ils s’occupent de leur animal non pas en fonction des besoins naturels de celui-ci, mais en fonction de leurs propres désirs. Les chiens par exemple sont punis avec les mêmes méthodes que celles employées par les Brésiliens pour éduquer leurs enfants. 

Le monde moderne est trop rapide, trop compétitif, trop matérialiste. Les gens n’ont plus le temps à accorder à d’autres personnes. Les animaux les remplacent et finissent par être traités et aimés comme s’ils étaient des humains. »

Loin de moi l’idée de transformer cette chronique en un tour du monde exhaustif de la vie des chiens et des petits travers humains qu’ils engendrent, le sujet étant la révélation d’une collusion évidente entre les chiens et les coqs pour gâcher la nuit réparatrice des humains que nous sommes, humains qui ne se montrent guère rancuniers si l’on en juge par ce petit tour d’horizon des relations entre l’Homo Sapiens et le Canis Lupus.

Je reviendrai d’ailleurs dans une prochaine chronique sur la population des Coqs qui mérite aussi d’être évoquée, tant ils animent mes nuits épuisantes et mes aubes insomniaques, par leur chant répétitif et obsédant. Mais contrairement à certains citadins qui découvrent qu’à la campagne les coqs chantent haut, fort et surtout tôt, qui rêveraient de traduire ces animaux de basse-cour devant la Haute Cour de justice pour nuisance sonore, je ne fais que croquer cette réalité d’un coup de plume, bien inoffensif pour ces chanteurs matinaux. J’ai trop d’amour pour la liberté, en commençant par celle de ces drôles d’oiseaux que les Gaulois, peuple girouette par excellence, ont pris comme symbole de tout un pays – sans doute comme l’explique la bonne blague, car ils sont les seuls oiseaux sur Terre à chanter en ayant les pieds dans la merde – trop d’amour, disais-je, pour condamner ces pauvres bêtes au silence ou pour les jeter cruellement au fond d’une marmite avec un litre de vin rouge accompagnée d’un oignon et de quelques lardons, dès qu’ils revendiquent la fierté de leur territoire et leur supposée supériorité sur les autres animaux de la ferme. En ce sens, il n’y a pas de doute, les coqs sous toutes les latitudes ont bien quelque chose d’indécrottablement Gaulois !

Je laisserai donc à Jean de la Fontaine le soin de conclure cette chronique quelque peu incisive, qui pourrait laisser penser que j’ai une dent contre les chiens. Si tel était le cas, ce ne serait qu’une bien inoffensive canine.  Sa fable intitulée « Le Loup et le Chien » est éloquente et devrait nous rappeler combien la domestication et l’humanisation des bêtes dans un monde qui se déshumanise sont choses délicates et doivent nous amener à mieux penser notre rapport au monde animal… de compagnie ou celui encore magnifiquement sauvage que je fréquente.

Le Loup et le Chien

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. « 
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. « 
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. « 
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

4 commentaires sur « Nom d’un chien ! »

  1. La fameuse conspiration des crottes de clebs sous la semelle, quoi. Disons qu’Une, Guenon extra-terrestre ne nie pas être 1Animal. Se qui confère un certain pouvoir de compréhension, énergétique universelle tout comme avec les plantes, les arbres aussi par exemple. 7 agréable de se rendre compte faire partie d’Un, Tout et donc avec. Une possibilité de se comprendre sans limite, mentales… Les Animaux ont l’avantage indéniable de croire à tout, L’Amour sans jamais mentalement, manipuler quoi. Les « adultes » ont tort de conspirer contre l’innocence, Enfantine bien naturelle quoi.

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  2. Bonjour Merci merci merci pour cette chronique canine 🐶 où je vous rejoins . J’aime tous les animaux néanmoins j’ai un problème récurrent avec les chiens !
    Ne vous en déplaise un juge a dû trancher un jour sur la garde de chien dans un divorce où les 2 adultes se déchiraient plus sur la garde du chien que sur leur enfant …et nous en avons longuement discuté avec le juge …et avons dû réouvrir les débats pour proposer aux parents une garde alternée tant pour l’enfant que pour le chien 😂😂😂car au départ seul un des parents voulait l’enfant ….mais ils se disputaient sur la garde du chien c’est dire …bref … après moultes discussions l’intérêt de l’enfant avec son chien a gagné et il y a eu une garde alternée …
    C’est un problème récurrent ces chiens qu’ils soient  »prisonniers » ou  »errants »…
    Au moins un chat est propre et ne fait pas de bruit s’il est stérilisé femelle ou mâle car pour avoir habité souvent à la campagne les amours félines sont assez bruyantes la nuit 😂😂😂ces dieux chats sont propres et indépendants même si nous avons essayé de les domestiquer 😿😿😿Nous sommes leurs esclaves et là j’en parle en connaissance de cause . Je les aime ❤️😻❤️.
    Quant aux chiens, je les fuis .
    Pour en revenir aux coqs que certains éduquent pour des combats. J’ai assisté avec un de mes fils lors d’une randonnée martiniquaise à un combat de coqs en pleine nature et j’en ai déduit que c’était génétique car là il n’y avait pas d’homo sapiens dans le coin …et c’était vraiment un combat à mort … N’est ce pas dans la Nature de toutes espèces faune, flore, humain ? … De combattre pour survivre …💛💫💞🙏💕💫💛 En joie de vous lire 😂💫😂

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    1. Merci Nicole pour ce long et passionnant commentaire. Hallucinant cette anecdote sur la garde alternée. Je l’avais envisagée en écrivant mais je ne voulais pas en faire trois tonnes, la chronique étant déjà longue. La preuve, j’ai renoncé à détailler les coqs. Oui, la vie sur terre est tragique. Bien plus souvent qu’elle n’est un rêve joyeux. L’actualité de derniers jours est là pour nous le rappeler et l’observation attentive de la nature, sans pitié et souvent cruelle, ne fait que le confirmer. Raison de plus pour traquer activement la beauté et la bonté quand elles s’offrent à nous…
      Bien à vous.
      F.

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Répondre à Nicole de Nouméa 😂💙💛💙 Annuler la réponse.

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