L’école buissonnière

Entre l’invitation à ouvrir la porte de la “Summit Room” pour y tenir une réunion au sommet avec des fantômes de leur propre vie, et la tentation de fermer le rabat de la valise pour sauter dans le premier avion en partance, plus aucune hésitation : je me sauve à tire d’aile !

Je vous laisse régler les urgences du Monde, je vais me contenter de l’arpenter, d’aller mesurer sa circonférence à l’aide de mon rayon d’action, d’aller me faire une tanière dans la lumière de jours qui n’exigent pas d’être utiles ou productifs.

D’ailleurs, je vous lègue pour un euro symbolique la ribambelle de mots dont je n’ai plus usage, dont vous emplissez vos murs numériques et que vous placardez sur les cloisons de vos salles de réunions : des mots de Winner! 

Croissance, productivité, performance, compétitivité, concurrence, communauté, et j’en passe. Je ne garde dans ma poche que le mot liberté dont vous faites si peu usage. 

Si j’étais académicien, mais je ne suis pas encore assez vieux, je ramasserais sans vergogne tous les mots qui abîment le monde sans que les hommes qui les usent ne s’en aperçoivent, ces idées de guerre et ces préoccupations de naguère, pour les coller dans un dictionnaire que je jetterais dans un brasier.

Il est bientôt quinze heures. Sur la terrasse où la Summit room attend de réunir les mots creux et les préoccupations nerveuses d’hommes qui se disent importants, je regarde cette valise qui me fait de l’œil, se demandant vers quel pays nous allons nous envoler prochainement. Patience ! 

Je suis très occupé à glaner les quelques trésors qui sauveront mon après-midi de cette comédie humaine, accaparé par l’urgence d’oublier cette fourmilière composée de gens qui s’affairent et courent en tous sens, sans parvenir à trouver celui de leur existence. 

J’ai mis dans ma besace l’éclat de rire de la vieille dame aux cheveux blancs qui déjeune à deux pas de moi, le son guilleret de la fontaine de pacotille, supportée par deux anges qui semblent bougons d’être plantés là à supporter la fuite que personne ne répare. D’où vient cette obsession que nous avons à vouloir réparer ce qui fuit ? N’est-ce pas un magnifique éloge de la fuite, au contraire ?

L’un des anges semble inquiet de ce fil électrique qui pendouille, reliant ostensiblement la pompe et la prise électrique. Son visage de pierre se fige en un cri muet qui avertit les passants insouciants de la périlleuse proximité entre l’eau et le courant. 

A deux pas de ce binôme aquatique, un chérubin joue de la mandoline à l’ombre d’une plante grasse. J’emporterai aussi sa mélodie silencieuse pour l’écouter les jours d’averse.

Enfin, allant disparaître pour de nouveaux horizons et vers une après-midi consacrée à l’écriture, je fus arrêté par des “psssttt… psssstttt” insistants derrière moi, provenant de quelqu’un qui cherchait discrètement à attirer mon attention. 

Je me retournai et je la vis. Splendide dans sa robe rouge savamment froissée par un créateur africain. Elle était semblable et pourtant si unique parmi ses consœurs incandescentes en ce soleil de février. 

Elle me fixait avec une sorte d’impertinence à peine édulcorée par un voile de pudeur, tout en se dandinant au gré du vent, comme une adolescente un peu gourde qui n’oserait pas déclarer sa flamme. Qui oserait le premier mot.  Elle ? Moi ? Pas facile d’enchaîner après un “psssttt”. 

Elle me demanda finalement ce que je faisais là, sur cette terrasse fréquentée ordinairement par des gens aveuglés d’eux-mêmes et sourds à tous les psssttt que la vie consent à nous adresser pour nous faire bifurquer. 

Je lui racontais mon histoire, mon périple africain, mon métier de chasseur de trésors, d’allumeur de réverbères. Je n’avais jamais vu une fleur brandir si vaillamment son pistil à une dizaine de centimètres de son cœur. Elle semblait crier “fécondez-moi de vos histoires ! »  Ou “racontez-moi le monde !”…

Je lui parlais alors longuement des parcs naturels d’Afrique du Sud, des hauts plateaux du Lesotho, des plages exceptionnelles du Mozambique, d’un lac démesuré au nord de la Zambie, du désert au Botswana et des dunes qui se jettent dans l’océan en Namibie. Elle m’écoutait religieusement, ses quatre pétales écarquillés. 

Elle me demanda si j’avais rencontré au cours de ces vingt-cinq mille kilomètres, une fleur d’Hibiscus plus jolie qu’elle. J’avais vu de nombreuses fleurs et plantes d’une invraisemblable beauté, mais aucune fleur d’Hibiscus. Je lui avouai cela, en toute sincérité. Elle rougit un peu plus encore et me murmura : “Je vous en prie ! Cueillez-moi. Emmenez-moi avec vous. Faites-moi voyager dans ces contrées où l’on semble si heureux !”

Que faire ? 

Obtempérer et profiter égoïstement de son éphémère présence à mes côtés ? La cueillir pour la contempler chaque jour et la voir se consumer, comme moi, face à l’ardente beauté du monde ? Puis la voir s’éteindre en quelques jours, heureuse de ces derniers jours flamboyants, mais avec ce regret qu’ont tous les véritables vivants de ne pouvoir en croquer davantage, de n’avoir vu qu’une infime partie de cette vie radieuse et foisonnante ?

Ou bien ne pas céder à ses supplications, la laisser là, parmi les siennes, dans ce buisson échevelé perdu au fin fond d’un hôtel d’une ville sans intérêt ? Lui garantir ainsi une plus grande longévité, la présence réconfortante de ses sœurs, l’assurance d’être arrosée chaque jour et de vivre des jours tranquilles. 

Que fallait-il que je fasse ? Lui tenir un discours raisonnable d’assureur, pesant le pour et le contre, et proposant finalement une vie normale, consistant à privilégier ses racines, à prendre part à la communauté ? Ou de mettre le feu aux poudres, d’enflammer sa pourpre existence pour l’emmener, les pétales au vent et la musique à fond, contempler des soleils couchants et des aubes vivifiantes ? 

Et vous, qu’auriez-vous fait ? 

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « L’école buissonnière »

  1. On a combien de temps pour répondre à la grande question: should i stay or should i go ?? Grande question la sécurité ou la liberté. … le devoir ou la fuite … très beau texte pour nous faire réfléchir.

    Aimé par 1 personne

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