Home office

Aujourd’hui, je serai en télétravail.

C’est comme cela que vous appelez le fait de travailler depuis chez soi, n’est-ce pas ? 

Alors, ne comptez pas sur moi. 

Et ne pensez pas que je vais en profiter pour lézarder au lit et me la couler douce, du style loin des yeux, loin de la peur…

Pas mon genre. D’ailleurs, le rétroprojecteur solaire a déjà lancé le thème de la réunion en affichant l’ordre du jour sur l’écran bleu ciel, dès cinq heures cinquante-cinq. 

Un peu d’eau fraîche sur le visage pour m’extirper des limbes du sommeil. Un bon café chaud qui me ramène à la vie et la réunion a déjà démarré, sur zoom. ?!? Non, pardon avec un zoom, de 50-300 mm pour être précis.

Comme quoi, dans la vie, on peut avoir un gros zoom mais aucun objectif, à part celui tenace et quotidien d’aller puiser sa part de bonheur dans la lumière du jour.

Quelques gorgées vivifiantes de café instantanées qui coulent dans la gorge, comme quoi on peut s’habituer au pire, et voilà les premiers participants qui se pointent à la réunion : cinq Springboks, deux Kudus, un Oryx… 

Les gazelles sont toujours en retard comme d’habitude. Faut dire qu’on n’est pas pressé et que personne n’avait pris le soin de préciser l’heure du début de réunion. 

Deux Calao au long bec, dont l’un fait office de responsable informatique et l’autre d’assistant nouveaux médias, sont en train de jacasser dans l’arbre derrière moi, en se demandant s’ils ne devraient pas changer de branche.

Je viens de voir un chacal passer dans le couloir herbeux qui se dessine dans les hautes herbes de la savane. Il a jeté un œil inquisiteur, dénombré les participants, et est reparti en bougonnant comme à son habitude en se plaignant de n’être jamais invité à ce genre de réunion. Il faut dire que son tempérament solitaire, son goût pour le communautarisme et le fait qu’il ait une dent contre tout le monde, ne facilite guère son intégration au sein de l’entreprise. 

Dans la lumière naissante du matin, une formation de cinq oiseaux blancs passe sans se soucier de nous. Ils semblent avoir la tête dans les nuages et être appelé à une mission de la plus haute importance vers le sud. C’est à cela que l’on reconnaît les membres du département Export. Ils donnent toujours l’impression qu’Ailleurs est plus important que Demain. 

Un second Oryx, impeccablement fagoté vient de se pointer à notre réunion matinale, alors que mon amie Véronique, propose une seconde tournée de café pour tenir tout ce petit monde bien concentré sur le sujet que j’ai proposé comme thème de réunion : 

Qu’est-ce que signifie le télétravail pour un écrivain-voyageur ?

Comment travailler depuis la maison quand on a fait disparaître toute notion de domicile fixe, que chaque jour oblige à changer de lieu, de maison, de bureau, d’entreprise ? 

Comment considérer comme un travail le fait de parcourir le monde et d’y glaner des monceaux de trésors inexploitables, si ce n’est en les couchant délicatement sur du papier, en espérant qu’ils inspirent quelques âmes qui rêvent secrètement de liberté, ou un jour un enfant qui optera pour une vie d’aventure plutôt que pour une existence bien rangée dans une ville inhumaine ?

Comment justifier ma participation à cette aventure collective, faite de distanciation sociale et de gens masqués- disons que les masques se voient désormais alors que nous passions notre vie à jouer des rôles d’emprunt en revêtant des masques invisibles, en faisant des grimaces en guise de sourires – bref ! Comment jouer un rôle dans cette société obsédée de sécurité, alors que j’évolue à des milliers de kilomètres de toutes ces préoccupations angoissantes et délétères ?

Comment préserver ce vent de liberté, cette joie matinale qui m’assaillent dès mon réveil, ce goût puissant aux saveurs de bonheur qui accompagne mes journées le long des pistes jaunes vers des horizons sanguins (et résolument sans gain !) ?

Je vais demander ce qu’il en pense au Piaf qui s’est posé en bout de table, tandis que j’écris ces mots. Il ne cesse de piailler et semble avoir un avis sur la question. Il est seul et mignon dans sa livrée gris cendré. Je l’observe. Il me regarde et me siffle des choses incompréhensibles depuis le coin de la table. Il doit s’exprimer dans un dialecte d’oiseau africain que je ne parviens pas à décrypter. La communication est belle quand elle reste mystérieuse et ouvre à tous les possibles. Il me demande sans doute où je compte aller aujourd’hui, quelle contrée nous allons explorer, souhaitant nous suivre à tire d’aile sur un bout de chemin, au vent portant…

Je lui adresse un clin d’œil complice, auquel il répond en allant se poser sur le toit du 4×4, fin prêt pour cette nouvelle escapade vers l’insouciance. Il n’y a pas à dire, entre gens de plume, on se reconnaît et nul besoin de mot pour fixer le cap vers l’espoir d’une belle journée…

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Home office »

  1. Cette note est géniale ! Merci de faire ce parallèle avec nos vies privées de liberté (enfin comme tu conçois cette liberté)
    Mais il est vrai que ces mots qui nous martèlent notre quotidien sont bien la : télétravail, masque, Reunion, zoom, …
    Pas d’interrogation sur le lieu de couchage du jour, puisque tout se fait au même endroit : travail, bouffer, dormir … et accessoirement faire l’amour si ce quotidien nous en donne encore l’envie…
    Merci mon Fredo pour cette fraîcheur des mots. Malgré tout, tu restes connectés … et tant mieux pour nous.
    Des becs

    Aimé par 1 personne

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