De la Terre à la Lune

J’ai sympathisé avec l’une des responsables d’un Lodge dans lequel j’ai passé mes deux premières nuits au Botswana, étant dans l’impossibilité d’aller camper au bord de la rivière Thebe comme je l’espérais, car chaque soir il se mettait à pleuvoir, durant une bonne partie de la nuit, transformant le camping en bourbier. 

Lindy, puisqu’il faut la nommer, m’invita à dormir chez l’une de ses meilleures amies qui disposait d’une chambre dans les environs de Kasane et souhaitait m’inviter à dîner, avec la possibilité de demeurer quelques jours, si je le souhaitais.

Elle prétexta, en justifiant cet élan de générosité et de franche hospitalité, que je pourrais ainsi économiser le prix d’une chambre d’hôtel.

Voyageant précisément pour vivre ce type d’expériences, pour être au plus près des habitants et de la réalité de leur vie, j’acceptai avec plaisir sa proposition.

En début d’après-midi, nous allâmes faire des courses en prévision du dîner. Quand je vis la quantité de nourriture et surtout de bière et de vins que Lindy mettait dans le charriot, je compris vite que j’étais le sponsor obligé d’une fête qui dépasserait le simple dîner en petit comité que j’avais en tête. Disons que j’étais malgré moi l’invité « donneur », comme c’est souvent le cas en Afrique.

Nous déposâmes toutes les victuailles, en quantité suffisante pour soutenir un siège de quelques jours, chez son amie Micho, chez qui j’allais loger, puis je répartis vers Kasane afin de me dégoter un joli lieu, une terrasse ombragée, en bordure de la rivière Chobe, si possible ventilée par une brise rafraîchissant les 39 degrés qui régnaient chaque jour à cette extrémité du Botswana.

J’espérais achever une chronique sur la Zambie qui trainait et que j’écrivais poussivement chaque jour, la torpeur étouffante n’aidant guère l’inspiration. 

En fin d’après-midi, alors que la nuit s’avançait, je rejoignis la demeure de Micho, faisant connaissance avec l’une de leur cousine et une autre amie d’enfance au prénom imprononçable, ainsi qu’une jeune princesse de 4 ans, haute comme trois pommes mais d’une vivacité précoce et d’un charme ébouriffant, deux qualités qui lui ouvriraient toutes les portes de la Providence.

Nous partîmes ensuite à cinq, dans une voiture bringuebalante chez Lindy pour qu’elle passe prendre chez elle quelques affaires. L’équipée sauvage, bière dans une main, la musique à fond, toutes vitres baissées, du moins celle qui fonctionnaient encore, chantant à tue-tête et dansant sur les sièges défoncés qui ne manquaient pas de ressors. Vous voyez le tableau…

Je voulais de l’authentique et du local. J’étais aux anges. Quelle partie de rigolade. Quelle joie chez ces gens qui m’accueillaient avec le cœur sur la main, entre spontanéité et grands éclats de rire, moyennant le fait que j’avais contribué à faire les courses du mois, à mon insu. Cela me coûtait finalement plus cher qu’une nuit en solitaire dans un Lodge, mais question ambiance et découverte de la vie locale, le Lodge était battu à plate couture. 

De retour chez l’amie Micho, l’activité principale consista à boire, picoler, siffler des cannettes de bières, se pinter jusqu’à ce que les stocks soient épuisés. Heureusement, des frères et un cousin de Micho débarquèrent pour nous prêter main forte. La soirée s’éternisa émaillée de conversations sans aucun intérêt, si ce n’est celui de dépenser sa salive pour dire peu de choses, dans le secret espoir de s’enfiler une autre bière ou un verre de vin rouge chaud qui ferait passer la première piquette de supermarché pour un grand cru bourguignon. 

Moi, j’avais abandonné depuis belle lurette le monde des adultes et me divertissait avec la pétillante Entle, la petite princesse de quatre ans, seconde fille de mon hôte. 

Je lui avais offert un cahier et des crayons de couleur et pour me charmer, elle me dessinait des formes colorées qui auraient pu ressembler à une maison, à un éléphant ou à un extraterrestre si le vin blanc que j’ingurgitais était parvenu à me saouler autant que mes congénères. 

J’avoue que tout cela m’amusait et j’avais plaisir à m’occuper de la jeune Entle qui m’adopta rapidement pour ne plus me lâcher d’une semelle durant toute la soirée. Je lui avais montré la Lune qui était presque pleine et lui avait expliqué tout ce qu’une fillette de quatre ans est en mesure de comprendre sur cet astre lumineux, qui remplace avantageusement le réverbère déglingué depuis des lustres dominant l’arrière-cour dans laquelle la fête battait son plein…

Nous improvisâmes le jeu de la fusée qui consistait à regarder la lune, à mettre les bras bien raides au-dessus de sa tête, pour ressembler à une fusée, à décompter le compte-à-rebours puis je la lançais en l’air le plus haut possible comme si elle décollait pour rejoindre la Lune. Elle revenait sur terre saine et sauve, atterrissant dans mes bras avec une explosion de rires, puis immédiatement, elle me demandait de repartir en mission. Dieu qu’on est débordant de courage à quatre ans ! Elle avait déjà compris, avec la fraîcheur de sa jeunesse, préférant s’enivrer de jeux plutôt que de pintes de bière, qu’il valait mieux être dans la Lune que d’avoir les pieds sur Terre, comme le sont les adultes et les gens sérieux qui ne savent plus jouer à la fusée, à part peut-être Elon Musk et Jeff Bezos…

D’autres cousins débarquèrent dans la petite cour où plus personne ne faisait l’effort de parler anglais, s’exprimant en Subia, le dialecte local, à part moi et la petite Entle, qui étions dans notre monde à nous, tout occupés par nos rêves intergalactiques. 

La cour qui n’était qu’un carré de sable ratissé, où un arbre tentait de survivre, fut vite transformée en parking. Les portières étaient grandes ouvertes. Les enceintes hurlaient à s’enrouer, les titres du moment. Les femmes dansaient comme dans les clips vidéo en misant tout sur le rythme de leur imposant fessier. Les hommes assis sur des chaises sans garniture, les regardaient avec un regard mi lascif, mi absent en sirotant leur bière réchauffée. Quant à Entle et moi, nous en étions à notre dix-huitième alunissage… 

Je voyais Lindy sombrer peu à peu, le regard dans le vide quand elle se perdait dans la contemplation du feu ou les paupières lourdes qu’ont les gens qui ne tiennent déjà plus debout mais qui se persuadent qu’un dernier verre ne peut pas leur faire de mal. 

J’étais sidéré de voir la plupart des participants jeter leurs mégots de cigarette dans le sable de la petite courette, comme si nous étions tous assis au milieu d’un grand cendrier, sans compter les canettes et bouteilles vides qui étaient abandonnées par terre ou jetées sans ménagement le long du mur, transformant ce lieu de biture en grand dépotoir. Je me demandais comment nous pouvions espérer sauver cette planète qui n’appartient à personne, avant d’appartenir à tout le monde, avec de tels comportements, quand on perpétue des attitudes de sagouins, parfaitement indifférents à l’environnement ou inconscients des problèmes écologiques. Il n’est visiblement pas donné au tout venant de comprendre que la vie est plus agréable quand elle est empreinte de beauté, de propreté, de respect du vivant, de partage équitable du bien commun et d’un soupçon de gentillesse…

Pour être franc, je ne voyais pas dormir dans la chambre qui m’était gentiment réservée. Il y faisait une chaleur épouvantable. Toute la fournaise de la journée semblait y être retenue. Le lit avait emmagasiné les records de température de la journée et restituait la chaleur, comme les lits électriques que j’avais trouvé dans les chambres d’hôtels, en Nouvelle-Zélande ou au Lesotho.

Lindy avait gentiment changé les draps et récuré la baignoire qui avait retrouvé de sa blancheur, pour que j’y plonge mon teint halé. Il faisait chaud, très chaud et une âme bien intentionnée avait fermé les fenêtres et tiré les double-rideaux, par crainte des moustiques, plutôt que d’ouvrir en grand les fenêtres, en espérant qu’un vaillant brin d’air vienne rafraîchir la chambre. 

Si bien que la soirée avançant, chacun s’avachissait sur ce qui lui servait d’assise – une chaise dont il ne restait que quatre pieds pour être ainsi qualifiée, son dossier ayant disparu on ne sait où, un vieux fauteuil élimé, sorti pour l’occasion, auquel il manquait les accoudoirs, une vieille caisse en bois, deux parpaings empilés en guise de tabouret- je décidais de dormir sur le toit du Land Rover et de déployer ma tente pour l’occasion. Je l’expliquai avec beaucoup de diplomatie à Micho, prenant des pincettes pour qu’elle ne se vexe pas, expliquant qu’au fil du temps j’étais devenu un vieux loup solitaire et que Lindy pourrait ainsi récupérer ma chambre…

Elle capitula devant mon insistance, tandis que Lindy était en train de lutter, de manière  pathétique, contre les assauts de l’alcool qu’elle continuait à ingurgiter de manière excessive, en souriant au blagues que les autres lançaient, avec un décalage de quelques secondes. Je regardais ce film qui se déroulait au ralenti sous mes yeux, me sentant soudain étranger à cette fête qui prenait une tournure ennuyeuse et triste. Plus personne ne prêtait attention au sponsor que j’étais. On aurait dit à cet instant que chacun s’était retranché dans son insondable solitude, indifférent au son qui sortait des bouches des autres participants, comme une sorte de concerts de monologues, une symphonie au clair de Lune, où ne joueraient plus que des solistes à demi-titubants…

Je sentais un tel ennui se répandre dans cette petite courette ensablée, que je me demandai finalement ce que je foutais là. Ma liberté, celle notamment qui m’incitait à disparaître, était entravée par la politesse et un sentiment d’obligation morale à l’égard de Lindy et de Micho qui m’avaient si gentiment invité.

Je venais de déployer ma tente. J’étais encore sur le toit du véhicule, que j’entendis soudain des hurlements. Il se passait quelque chose de violent en contre-bas, à une quinzaine de mètres. Je sautais sur le capot du Defender, puis sur les pare-buffles avec une aisance dont je m’ignorais capable, avec les deux grammes qui devaient circuler dans mon réseau sanguin, où heureusement, aucune patrouille ne s’aventurait pour contrôler mon degré d’alcoolémie !

Un fragment de seconde suffit à comprendre ce qui se passait. Micho, meilleure amie de Lindy, était allongée sur elle en train de lui asséner des coups de poing, l’autre se défendant dans son demi-coma éthylique comme elle pouvait, lui agrippant les cheveux. Le plus étonnant de la scène fut qu’aucun des hommes ne bougea, se contentant de distribuer leurs conseils avisés, comme dans un match de boxe, leur canette dans la main et le regard vitreux. 

Je saisis fermement Micho, l’arrachai avec difficulté de l’emprise de Lindy qui l’agrippait pour se défendre et lui rendre coup pour coup. 

Dans la confusion et comme pour se justifier, Micho, la mère de ma petite amie de la NASA, m’expliqua que Lindy venait de gifler sa fille. 

Une fois que l’assistance masculine, sortie de l’hypnose dans laquelle semblait la plonger le houblon ingurgité à haute dose, prit les choses en main et institua un cordon de sécurité entre les deux meilleures amies du monde, afin qu’elle ne se lacèrent pas le visage avec leurs faux ongles, je repartis totalement éberlué par la situation et essayant d’évaluer les enjeux et conséquences d’une telle soirée…

De toute évidence je tenais là une porte de sortie légitime. Lindy était dans un état indescriptible. J’avais envie d’écrire « lunaire » mais on m’aurait encore accusé de vouloir caser des jeux de mots dans des situations qui n’en réclamaient aucun, bien au contraire…

J’étais aussi sur le point d’employer l’adjectif « hallucinant » pour d’écrire la soirée, mais j’avoue qu’alunissant eut été aussi un joli clin d’œil, tant il me semblait être sur une autre planète…

Après avoir prestement replié ma tente, je pris congé de tout le monde, m’excusai auprès de Micho, remontée comme une pendule et encore pleine d’adrénaline, jetai un œil sur Lindy qui me semblait dans un état second. Elle s’était mise dans de beaux draps et devait selon moi assumer la conséquence de ses actes. Micho, vociférant comme savent le faire de manière impressionnante les africaines quand elles sont hors d’elles, lui demanda apparemment de partir, ce qu’elle fit, sans demander son reste, avec tout son barda et sa culpabilité en bandoulière. Pas un instant, elle ne me regarda. Je n’existai plus et cela me parut parfait comme cela. Il était temps de prendre la tangente.

Je pris la petite Entle dans mes bras, en me disant qu’elle aurait dû être couchée depuis longtemps. Elle semblait triste et perdue après ce déferlement de violence dont elle avait été le témoin et apparemment l’objet. Je lui fis un gros câlin et lui fis promettre de me faire pleins de dessins, que sa maman m’enverrait sur mon téléphone, quand je serai loin d’ici.

C’est ainsi que je quittai ma jeune complice, ma seule et véritable amie en ce lieu où les adultes me paraissaient tous déboussolés. En rejoignant vers minuit la petite ville de Kasane, dans l’espoir de me trouver un point de chute, je me dis que j’avais tenu dans mes bras celle qui serait peut-être un jour, après avoir suscité sa vocation durant cette drôle de soirée, dans un quartier pauvre d’une bourgade perdue du Botswana, celle qui allait devenir la première spationaute africaine de l’Histoire.  

Je continuerai quant à moi d’arpenter cette planète à la recherche d’anges et de magiciens dont la rencontre change ma vie et allège mes jours, sachant par expérience qu’ils sont rares et qu’ils se cachent au milieu d’une multitude de gens si tristement terre-à-terre, si prosaïquement condamnés à vivre avec les épaules rentrées, le dos voûté et le regard désabusé, symptômes d’un mal qui les mène de leur vivant au tombeau : celui de la gravité.

Boire ou conduire ? Quelle drôle de question au Botswana…

Si joyeuse Afrique…

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s