Faiseur de bonne aventure

Les gens pensent que j’ai une vie extraordinaire.

Il faut bien avouer que cette existence nomade, délestée de toute possession de biens matériels, ces choses qui finissent toujours par posséder et encombrer tout être humain, constitue un joli gage de légèreté. 

Ajouté à cela, l’absence de toute contrainte, la maîtrise de mon temps, la possibilité d’aller où je veux, pendant le temps que je veux et de rencontrer qui bon me semble, sous prétexte que je suis écrivain-voyageur, tout cela génère des conditions exceptionnelles permettant d’éprouver une certaine joie de vivre. Le contraire serait franchement déplacé ! 

Cette vie que certains attribuent à de la chance, mais que je vois plutôt comme le résultat d’une ferme volonté, d’une philosophie personnelle de l’existence, avec son lot de choix radicaux et ses sacrifices inéluctables, est belle mais demande un certain courage, du moins un entrain quotidien pour se mettre en mouvement et affronter sans cesse l’inconnu. 

Mon fils me manque constamment. Mes amis me manquent souvent. Le confort d’un foyer et d’une présence à mes côtés me manquent parfois, mais cela n’est rien face à l’excitation de me sentir en vie, d’avoir chaque jour des journées à vivre qui sont fortes en émotion, pleines d’imprévus, qui me confronte à moi-même et à ma manière d’être, me faisant finalement évoluer plus profondément qu’une vie établie, entre routines et habitudes. 

Pour parvenir jusqu’au lieu duquel j’écris ces lignes, perdu au fin fond d’un nouveau pays africain, sur lequel je reviendrai dans une prochaine chronique, il m’a fallu d’interminables heures de conduite, sur des pistes cahoteuses et poussiéreuses, en me fiant à de bonnes vieilles cartes routières et à mon instinct, tous les systèmes GPS disponibles ayant jeté l’éponge depuis belle lurette. 

Il m’a fallu croire en ma bonne étoile, en priant pour ne pas avoir de nouvel incident mécanique, car le dernier mécanicien vivant habite à plus de cent kilomètres de cet endroit sauvage, authentique et magnifique. 

Les seuls humains spécialisés en moyen de locomotion dans cette province reculée, qui ne figure sur aucun site d’agence touristique, loin de toutes les choses à visiter, sont des réparateurs de bicyclettes et des cordonniers. 

En effet, ici comme dans le reste de l’Afrique, la semelle est le moyen de transport le plus courant. 

Hier, alors que je concluais une journée aussi infernale que magique, je pris en stop un homme sur le bord de la piste. A vrai dire, il ne faisait pas du stop à proprement parlé. Il me saluait et son visage était revêtu d’un immense sourire. Roulant à vive allure sur cette piste de terre rouge, je freinai brutalement et fis marche arrière, pour lui demander où il allait et s’il voulait que je l’avance. Je vis alors dans le rétroviseur, cet homme au visage débonnaire et souriant, courir pour se rapprocher de la voiture. Nous allions dans la même ville. Moi, pour échouer ma carcasse fourbue après sept heures trente de conduite non-stop dans des conditions pour le moins éprouvantes, lui, pour visiter des proches avant de repartir à sa ferme située à une cinquantaine de kilomètres. 

Quand je lui expliquai ma journée, où j’avais traversé tout un territoire situé plus au sud, sans avoir croisé un seul être humain ou le moindre véhicule durant plus de cinq heures, celui-ci me sourit poliment, avec un regard entendu. C’est alors qu’il me précisa, dans un anglais approximatif, qu’il marchait depuis six heures du matin. Je jetai un œil à l’horloge sur le tableau de bord. Il était 16h35.

Cela faisait plus de dix heures que ce monsieur, d’une humilité magnifique, marchait sur une piste innommable, en plein soleil, pour rejoindre la route principale où il espérait pouvoir prendre un taxi collectif dans lequel s’entassent une vingtaine de passagers pour une douzaine de places assises officiellement. 

Quelle leçon de voyage et quel exemple d’abnégation et de courage, je venais de recevoir… !

La preuve qu’aller vers les autres est le plus court chemin pour en apprendre sur soi-même. 

Je goutte depuis quelques heures le privilège de me retrouver presque seul dans ce lieu extraordinaire. J’y fus généreusement accueilli par le maître des lieux, Mark, natif de la région mais British dans l’âme et génétiquement anglais sur plusieurs générations. Il est l’exemple même des gens que je rencontre désormais, à la confluence entre une géographie et une histoire. Véritables personnages, hauts en couleur, personnalités originales, souvent dotées d’une forte volonté, et se situant à l’exacte croisée des chemins entre une destinée coloniale dont ils sont le produit et un rêve personnel, un amour profond pour leurs racines africaines et l’espoir d’une prospérité fondé sur le travail et un esprit pionnier. 

Ici, toute la nourriture est produite localement, dans le potager, le verger, dans des jardins luxuriants qui bordent la rivière généreuse en irrigation. Le lieu est tellement extraordinaire que l’on peut s’y baigner dans des piscines naturelles, de couleur vertes et cristallines, alimentées par des sources chaudes, créant une sorte de lagon d’eau douce, à 40 degrés. 

Comme coin de Paradis perdu, on peut difficilement faire mieux. 

En descendant vers la rivière facétieuse, avec ses rapides qui se jouent des rochers et des racines d’arbres venant s’abreuver sur les rives, je découvre une table coiffée d’un grand parasol, autour de laquelle sont disposées quelques chaises en plastiques, bleues ou vertes comme les seules couleurs qui paraissent autorisées dans ce décor naturel. 

Cette table et ses huit chaises constitueront mon bureau de travail jusqu’à la nuit. C’est sans doute la plus belle salle de réunion dans laquelle j’ai eu l’occasion d’écrire, ouverte aux quatre vents, le bruit de la ville étant remplacé par celui de l’eau qui se jette sur les pierres affleurantes, le reste du décor n’étant que des murs de végétation harmonieux, d’une diversité féerique. 

La preuve que ma vie n’est pas si extraordinaire réside, à cet instant, dans le fait que j’occupe seul, le plus joli lieu de réunion dont je puisse jamais rêver, mais qu’il n’y a plus aucun collaborateur disponible, aucun ordre du jour à cette réunion où je suis l’unique participant, et que le compte rendu final, intime et confidentiel, ne sera jamais diffusé. Personne ne démentira Fernando Pessoa, surtout pas moi, lorsqu’il déclamait :

“Quand je vois du beau, j’ai envie d’être deux.”

Ce tour du monde avait débuté bien avant que je le sache, par une diseuse de bonne aventure qui m’avait prédit la vente de mon entreprise, puis de nombreux voyages lointains. C’était à l’époque parfaitement improbable. Sans doute aurais-je du me méfier davantage d’une cartomancienne talentueuse qui me prédisait une vie de gitan… 

Toujours est-il qu’avec toute cette expérience accumulée, après ses années à barouder et à écrire sur l’humanité à laquelle je me coltine, après ces centaines de rencontres qui ont parfois incités des êtres à se délester de leurs chaînes et à entreprendre leur vie, se libérant ainsi pour partir gambader librement vers leur rêve, je ne vois plus désormais qu’un métier possible pour moi : faiseur de bonne aventure.

Il est temps de mettre fin à la réunion et d’aller rejoindre Mark pour le diner, afin de partager ses anecdotes du bout du monde et sa passion pour le whisky, si j’en juge la belle collection de bouteilles au-dessus du bar. 

Comme le dit la citation inscrite sur un petit panneau accroché près du comptoir, dont le nom de l’auteur est absent mais que l’on doit au célèbre humoriste américain W.C. Fields: 

“Je bois pour que les gens paraissent plus intéressants.”

Tchin !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Faiseur de bonne aventure »

  1. On sent une pointe de nostalgie de la vie en métropole, non? Tout à un prix mon ami, même la liberté et encore plus le bonheur. Mais au moins est-ce toi qui en fixe le montant, de ton plein gré.

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