Meurtre dans un jardin mozambicain

Je me suis installé pour quelques jours, dans un campement accueillant quoique très sommaire, sur la rive du Zambèze, dans la petite ville de Tete (Mozambique).

C’est un peu contraint par les circonstances que j’ai élu domicile sur ce bout de gazon, avec une vue apaisante sur le quatrième fleuve d’Afrique, qui s’avère un monstre assoupi. Il faut se méfier de ces fleuves qui sont à la démesure du continent africain. Lorsqu’en saison sèche, ils mesurent encore quelques centaines de mètres de largeur, le Zambèze notamment, en amont et avant d’alimenter les fameuses chutes Victoria, peut prendre ses aises sur plus de soixante kilomètres de large, lors de la saison des pluies, emportant tout sur son passage et le rendant difficilement navigable.

Je me suis fait refouler hier de la frontière du Malawi où je souhaitais me rendre, pour absence de visa. Je comptais le prendre directement à la frontière, comme je l’avais fait pour le Mozambique, ayant corroboré auprès de trois sources, visiblement mal informées, que l’on pouvait obtenir un visa au poste frontalier de Zobué. Malgré un accueil adorable des douaniers malawiens, ils exigeaient un eVisa. Il n’y a que dans les trois aéroports du pays qu’un visa touristique d’un mois est accordé immédiatement à l’arrivée. Toutes les informations disponibles sur internet ne s’adressent d’ailleurs qu’aux touristes voyageant par les airs. Pour celui qui a la mauvaise idée d’emprunter une frontière terrestre, comme un camionneur, un frontalier ou un globe-trotter, c’est une autre paire de manches et les informations sont rares ou datées. Il faut parfois aller jusqu’à la frontière, au risque de s’y casser le nez.

Donc, il m’a fallu rebrousser chemin. Quatre heures de route pour rien, dont deux à gérer la déception et la colère. Du temps et de l’argent perdus sur de mauvaises informations, pariant par excès de confiance sur ma bonne étoile. C’est aussi la dure loi du voyage. 

De retour à Tete où j’avais séjourné le temps de faire mon test PCR, je viens de procéder à ma demande en ligne de eVisa, en espérant l’obtenir rapidement, malgré le délai indiqué de cinq jours et les incohérences du formulaire de demande.

Immobile, je regarde depuis plus d’une heure le spectacle qui s’offre à moi, assis aux premières loges, avec un billet gratuit sur lequel est inscrit VIP et où figure le titre du spectacle : La vie qui passe.

Devant moi, le Zambèze aux eaux brunes, massif et imposant, s’écoule comme les heures, impassiblement, persuadé de son existence infinie. Depuis sa source, dans les hauts plateaux Zambiens et sur les 1700 kilomètres qu’il vient de parcourir, il n’a cessé de grossir, de se fortifier, de manifester sa prodigalité, sur laquelle vivent trente millions de personnes. Il a parfois laissé s’exprimer son courroux, son tempérament débordant de Seigneur, montrant à ses sujets qui est le véritable maître de ce coin d’Afrique. 

Il a accueilli sans broncher des orages diluviens, emporté des régions entières, s’est abreuvé depuis des millénaires en servant d’échappatoire à des ciels noirs et tempétueux. 

Mais comme tous les gens ivres de leur gloire, il se pense immortel et n’a jamais entendu parler de l’Océan Indien. Je me garderai bien de lui en toucher un mot. 

Au-dessus de moi, un grand acacia fait visiblement bon ménage avec deux arbres d’autres espèces, dont un eucalyptus, si j’en juge l’entremêlement de leurs branches et leur familière proximité.

J’envie cette entente verticale, ces relations de bon voisinage, embrassades de frondaisons d’origines différentes mais dont la complémentarité justifie l’alliance. Nul besoin de visa dans les hauteurs. Les frontières n’existent pas au ciel. Les nuages s’y baladent à leur guise. 

Ayant pris racines sur la même rive, ces trois aristocrates se connaissaient depuis leur plus tendre enfance. Ils ont essuyé les mêmes tempêtes et ont servi d’hospices aux mêmes nichées. Une brise légère et bienvenue agite leur feuillage au même rythme. Je regarde sans me lasser une vingtaine d’oiseaux se chamailler sur leurs branchages, ou quelques solistes d’humeur joyeuse siffler quelques notes, invitant un congénère en pleine démonstration aérienne à venir partager la même branche et à cancaner quelques instants. 

C’est en me levant pour aller inspecter mon linge que j’avais étendu sur un fil et qui se balance au gré du vent, que je découvre l’hécatombe. 

Une centaine de fleurs jaunes, toutes vêtues d’une corolle étroite en cinq pétales, de cette robe fourreau d’un jaune sans équivoque dessinée par un créateur de génie, jonche la pelouse et flamboie une dernière fois au soleil de cette fin de matinée. Je lève les yeux et constate qu’il n’en reste qu’une cinquantaine, à peine, dans l’arbre, qui se trémoussent timidement, semblant regarder leurs amies agonisantes, sans rien comprendre des causes d’une telle tragédie. 

Je me baisse et en ramasse une, encore toute fraîche. La tige coupée court comme si elle avait été cisaillée intentionnellement, victime d’une faux affûtée ayant décidé de sabrer la vie dans ce qu’elle a de plus provocante et de plus pure.

Elles sont toutes dans le même état. Encore pimpantes et pleines de la lumière des derniers jours. On dirait un champ de bataille où l’horreur aurait été remplacée au pied levé par l’expression d’une beauté incendiée.  

Les survivantes me demandent des explications. Je n’en ai guère à leur donner qui expliquerait ce génocide floral. Est-ce dans la nature des choses ? Décision mystérieuse de cet arbre ayant choisi arbitrairement de faire partir les plus belles de ses filles, au sommet de leur art, de ce talent à exister entre splendeur et saveur, au dire d’une abeille que j’ai interrogée ?

Serait-ce une décision divine, pleine d’ingratitude, jalousie d’une déesse céleste qui refuserait à cette jeunesse de courtiser les cimes, ou bien l’œuvre ensorcelée d’une fée Carabosse qui aurait fauchée en plein vol cette constellation de belles adolescentes afin qu’elles ne connaissent pas l’irrémédiable décrépitude dont elle est victime ?

Est-ce un suicide collectif à l’image de la secte de l’Ordre du Temple Solaire, pour partir solidairement, dans la fleur de l’âge, avant l’effondrement climatique et les grandes catastrophes ?

Ou n’est-ce que la conséquence prosaïque du vent de la nuit dernière qui jeta ses bourrasques les mieux entraînées à l’assaut de ce bout de Paradis, secouant la tente dans laquelle j’essayais d’oublier mes turpitudes, décapitant tout ce qui était mal accroché, comme mes rêves de Malawi ou l’espoir d’une longue vie chez une jeune fleur déguisée en trompette de l’Amor.

L’enquête le dira sans doute. À l’instant où j’écris ces lignes, la police florale du Mozambique vient d’arriver et souhaite me poser quelques questions. Étant le principal témoin et l’unique occupant nocturne des lieux, à l’exception du gardien de nuit, qui dormait comme tous les gardiens de nuit, je vois bien par leur regard suspicieux que je suis également le principal suspect.Il est grand temps que j’obtienne mon eVisa et que je prenne mes jantes à mon cou pour le Malawi…

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Un commentaire sur « Meurtre dans un jardin mozambicain »

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